Un inédit de László Krasznahorkai

Prix Nobel de Littérature 2025

László Krasznahorkai vient de recevoir le Prix Nobel de littérature. Dans ce texte inédit, on découvre un étrange double, Robert Valzer, qui s’obstine à marcher et à marcher toujours, observant le monde autour de lui. Il nous confronte au passé comme au présent et à sa propre disparition. Un texte fort, étonnant, lucide.


Valzer se met en route

Mon nom est Robert Valzer, j’aime marcher et, n’ayant aucun rapport avec l’illustre Robert Walser, je ne trouve rien d’anormal à considérer la marche comme mon passe-temps favori. J’emploie le mot passe-temps, mais je dois admettre – ou plutôt supporter – que mon entourage, ici, dans ce pays d’Europe centrale, me trouve trop dérangé pour me reconnaître comme faisant partie des gens normaux, et considérer mon passe-temps, au regard des autres marcheurs, comme un véritable passe-temps. Ils affirment que ce n’est pas un loisir mais la manifestation de mon trouble mental. Ils racontent que j’ai pété un câble. Mais ils ne me le disent jamais en face. Ils chuchotent derrière mon dos – je les entends clairement : le Valzer s’est remis en marche.

Ce en quoi ils se trompent, je ne me remets pas en marche, mais j’avance continuellement, pour moi, la marche n’est pas quelque chose que je commence, puis arrête et reprends, non, pas du tout, moi, d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours marché, un jour, il y a très longtemps, j’ai démarré, et depuis ce jour je marche, et je continuerai de marcher, parce que je ne peux pas m’arrêter, parce qu’on ne peut pas s’arrêter, la marche, c’est une question de passion, dans mon cas précis, la passion de la curiosité, je ne marche pas parce que je suis fou mais parce que je suis passionnément curieux, et eux, ceux qui chuchotent derrière mon dos, ne se disent jamais, tiens, ce Robert Valzer, mais qu’est-ce qu’il a à déambuler dans tous les sens comme ça, non, ils ne se sont jamais posé cette question, et ils ne se la poseront jamais, c’est pourtant ça l’essentiel, le pourquoi, eh bien, je le répète, c’est par curiosité, aujourd’hui, par exemple, si je me promène, c’est parce que c’est le jour des morts et que ça m’intéresse beaucoup. Chaque jour des morts est différent du précédent, et je ne rate jamais un seul jour des morts, pourquoi m’en priverais-je, hein ? puisque ça m’intéresse.

Hongrie, 2013.

Je porte un simple pardessus léger ainsi qu’un simple chapeau, léger lui aussi, il fait un temps superbe. Les rues grouillent de monde, il y a des vendeurs de fleurs partout, qui déversent des marées de roses d’automne, des blanches, des roses, des jaunes, les gens, eux, se déversent dans les cimetières, ici, il y a toutes sortes de cimetières, tout d’abord, bien sûr, un cimetière catholique, puis un protestant, ensuite un évangélique, et enfin un orthodoxe, naturellement, il y a également un cimetière juif, mais cela fait longtemps qu’on n’y enterre plus personne, car il est saturé, et puis il est fermé, pour éviter que les néonazis puissent facilement y pénétrer. Il y avait en tout cinq cent cinq Juifs ici, dans la ville où je vis, et les cinq cent cinq sont partis sans qu’on leur dise au revoir.

Aucun n’est revenu.

László Krasznahorkai
© László Krasznahorkai

J’ai horreur des roses d’automne. Et, je dois l’avouer, je ne raffole pas non plus des hommes, je peux même dire que je déteste les hommes, en fait je déteste autant les hommes que les roses d’automne, tout simplement parce que les roses d’automne me font penser aux hommes, et que les hommes me font penser aux roses d’automne.

Dans les cimetières, l’agitation est grande.

Ma promenade me fait tout d’abord traverser le cimetière catholique, puis le protestant, ensuite l’évangélique, et enfin le cimetière orthodoxe, je vois des gens partout, ce qui me parait pour le moins étrange, depuis quand se promener dans les cimetières est-il devenu si populaire ? Sous Kádár, ce n’était pas comme ça, à l’époque, les cimetières n’étaient pas à ce point fréquentés. Aujourd’hui, des grappes de familles au grand complet se déploient au-dessus des tombes pavoisées de roses d’automne, car, fait marquant, des familles entières viennent pavoiser les tombes de roses d’automne, de jeunes enfants, des plus grands, des encore plus grands, des mamans, des papas, des veuves, des petits-enfants, des grands-pères, des grands-mères, qui n’ont l’occasion de se réunir que pour montrer à quel point, mais à quel point le sort de ces tombes leur tient à cœur. Je regarde les dernières pierres tombales, les plus récentes, elles sont toutes en pierre ultra chère, je me demande ce qu’il adviendra ici si la résurrection arrive. Il n’en restera pas pierre sur pierre, tout sera détruit.

À part ça, je ne marche jamais vite, ni trop lentement. C’est ainsi que je conçois la promenade. Je chemine, les mains croisées dans le dos. Et j’observe ce qui se passe autour de moi.

Les énormes SUV noirs sont les plus populaires, je les remarque de loin, tandis que je traverse le cimetière catholique, le cimetière protestant, l’évangélique, et qu’en prenant la sortie arrière du cimetière orthodoxe, je rejoins le gigantesque parking payant. Tout de suite après les SUV, ce sont les BMW, les Audi, les Lexus et les Chevrolet qui se distinguent, il semblerait que, cette année, les Mercedes soient moins nombreuses que l’an passé. Pour quelle raison la Mercedes a-t-elle perdu la cote auprès des Hongrois ? Je ne trouve pas de réponse, je poursuis ma promenade. Viennent ensuite les Volkswagen, les Skoda, et puis les Opel et les Suzuki, et puis brusquement arrive le tour des pauvres, car celles qui suivent, garées en longues files sans fin de chaque côté de la rue située derrière le grand parking payant, celles-là offrent un bien triste spectacle, d’abord parce qu’elles ont été exclues, et, reconnaissons-le, exclues à juste titre du grand parking payant, pour qu’elles ne gâchent pas le paysage, mais aussi parce qu’elles-mêmes, toutes ces vieilles caisses rouillées et cabossées, ces « peujo », reno, ford, tojota, dacia, daewoo, kia, ah et puis des Mercedes, bien sûr, de plus de vingt ans, eh bien, elles aimeraient toutes, à juste triste, avoir leur place dans le grand parking payant, elles aimeraient toutes être de vraies Peugeot, Renault, et Toyota flambant neuves, et pas de vieilles Mercedes, âgées de plus de vingt ans, mais ce n’est pas possible, parce que ce sont de vieux tas de ferraille, et ces vieux tas de ferraille sont destinés aux pauvres, ces rêveurs, dont les désirs sont, c’est bien ça le plus triste, les mêmes que ceux qui possèdent ces BMW, ces Audi, ces Lexus, ils sont faits exactement du même bois, seulement eux, ils sont condamnés à ne jamais accéder à un quelconque grand parking payant, la place de leur vieille bagnole sera éternellement à l’extérieur, des deux côtés de la rue, dans la poussière, sur le trottoir, de guingois, comme ce pays dont moi qui m’appelle Rober Valzer, je prédis l’effondrement.

Mes pieds tiennent bon, je porte depuis un bon moment des chaussures de marche La Sportiva, personne n’a jamais fait mieux, elles sont ultra résistantes –comme ma marche est illimitée, mes chaussures doivent être d’une résistance illimitée – et maintenant que, après avoir dépassé le catholique, le protestant, l’évangélique, l’orthodoxe, je pénètre dans le cimetière juif, fermé depuis longtemps mais dont on a, pour quelque raison incompréhensible, ouvert les portes, j’avance avec plaisir, tandis que les semelles de mes inimitables La Sportiva rebondissent avec douceur et souplesse sous mes plantes de pied, j’avance avec plaisir parce qu’ici il n’y pas de roses d’automne, et il n’y a pas de gens, si bien que je ne déteste personne, ici il y a le silence, ici les tombes ne bougeront plus, il n’y aura pas de résurrection, cela se voit clairement, car le lierre et les mauvaises herbes les ont ensevelies, je vois ici ou là des croix gammées que les groupes de plus en plus nombreux de néonazis ont barbouillées sur des tombes, histoire de s’amuser pendant le week-end, à défaut de pouvoir les desceller à coups de pied (eux portent des doc Martens), j’avance avec mes souples La Sportiva au milieu des tombes, je pense aux morts pour qui personne n’est venu, puisque personne ne peut venir, le jour des morts s’achève, le jour de Mazkir approche, je sens que l’automne est terminé, et je continue de marcher, la neige commence doucement à tomber, puis tombe à gros flocons, je sens mes La Sportiva s’enfoncer dans la neige, et soudain – bien que, Dieu m’est témoin, je n’aie aucun lien avec le mondialement célèbre Robert Walzer – je ressens une douleur dans mon cœur, puis dans toute ma cage thoracique, mes pas ne ralentissent pas, ils ont plutôt tendance à s’accélérer sous l’effet de mon soudain malaise, ils s’accélèrent et rapetissent, car je suis obligé de réduire mes pas, mais rien à faire, je commence à mouliner des bras, je vacille, je tombe, je m’étale de tout mon long, irréversiblement ; mon corps est immobile, mon chapeau a roulé dans la neige, seuls ce corps et ce chapeau restent encore un instant dans la neige, et puis bien sûr les traces de mes pas qui mènent à mon corps, jusqu’à ce qu’on me trouve et me transporte quelque part, après quoi il ne restera plus que les traces mémorables de mes chaussures La Sportiva dans la neige, et puis elles aussi fondront, parce que le printemps viendra, et qu’il n’y aura personne pour poursuivre ma marche.

Traduit par Joëlle Dufeuilly


Joëlle Dufeuilly est traductrice du hongrois. Elle a traduit toute l’œuvre de László Krasznahorkai ainsi que des livres de Péter Esterházy, György Dragomán ou Gyula Krúdy.

Un récit inédit en français, publié dans le numéro 230 de « En attendant Nadeau« , grâce à la générosité de l’auteur et celle de sa traductrice Joëlle Dufeuilly.

Voir : https://d-marches.org/2018/11/07/la-promenade-de-robert-walser/

Piacé le radieux

Piacé, laboratoire rural d’art et d’utopie

À mi-chemin entre Le Mans et Alençon, le village de Piacé (350 habitants) abrite une histoire singulière : celle d’un rêve architectural porté par Le Corbusier et Norbert Bézard. Leur projet de « ferme radieuse » et de « village coopératif », resté à l’état de plan depuis les années 30, a pourtant semé les graines d’une aventure culturelle inattendue.

Le village s’étend le long de la D338 sur un axe rectiligne en contrebas des collines.

Le village s’étend le long de la D338 sur un axe rectiligne en contrebas des collines.

De cette utopie inachevée est né un centre d’art contemporain et de design, dédié à la réflexion sur le rôle des campagnes dans le paysage culturel actuel. Ce lieu hybride, à la fois espace de recherche et de création, s’inscrit dans le sillage du postulat de Le Corbusier : « Pour urbaniser les villes, il faut aménager les campagnes. »

Ce projet proposait une réorganisation des campagnes autour de principes modernistes, mêlant fonctionnalité, esthétique et vie collective.

Un territoire investi par l’art

Portés par l’énergie de Nicolas Hérisson, de son frère Benoît, de leur famille et de leurs amis, un ancien moulin et ses dépendances ont été réhabilités pour accueillir ce projet. Mais l’initiative ne s’est pas arrêtée aux murs du centre, il invite à penser autrement les campagnes, à travers l’art, le design et l’architecture. C’est un lieu de rencontre entre mémoire utopique et création contemporaine, où se dessine une ruralité réinventée.

Le centre d’art développe cette réflexion à travers des expositions, résidences et installations qui interrogent la place de l’art dans les territoires ruraux. Il accueille régulièrement des artistes, architectes et designers pour créer des œuvres in situ, souvent en lien avec le paysage, les matériaux locaux ou les enjeux sociaux du monde rural. Un parcours artistique a été imaginé, disséminant une soixantaine d’œuvres dans l’espace public, les fermes, les ruelles, les champs… et aussi des propriétés privées.

Cette implantation partagée transforme le village en galerie à ciel ouvert, où l’art contemporain dialogue avec le quotidien rural. Elle favorise une appropriation vivante et collective du patrimoine artistique, comme en témoignent les rencontres spontanées avec des villageois disponibles et chaleureux, toujours prêts à orienter les visiteurs.

A voir les maisons bulles six coques de Jean-Benjamin Maneval derrière le moulin. En face se trouve l’espace d’interprétation du projet de Le Corbusier et Bézard qui héberge aussi une voiture en osier, autre expression utopique de l’architecte, construite pour Piacé le radieux par Christian Ragot, en 2012. « Les artistes nous offrent chaque année de nouvelles œuvres qui rejoignent le parcours gratuit ouvert toute l’année dans tout le village voire, comme cette année, jusqu’à Beaumont-sur-Sarthe, qui expose notre cône géant de signalisation », sourit Nicolas Hérisson. [ouest France, aout 2025]

Une visite qui comblera les curieux, amateurs ou professionnels. La diversité des propositions, dans un cadre rural aux charmes certains, devrait satisfaire les marcheurs. Le parcours riche de 60 installations nécessite de disposer de temps. Il est recommandé d’anticiper le déplacement en réservant sa visite et en prévoyant si besoin hébergement et restauration aux alentours.

Association Piacé le radieux Bézard – Le Corbusier
Moulin de Blaireau
Rue de l’église
72170 Piacé

Renseignements
02 43 33 47 97 / 06 81 30 45 48
contact@piaceleradieux.com

Accès :
par la route
Entre Le Mans et Alençon. Sortie n° 20 ou 21 autoroute A28.
en train
descendre gare Vivion/Beaumont sur Sarthe

Documentation à consulter :
Le site officiel
https://piaceleradieux.com/
La page facebook
https://www.facebook.com/p/Piac%C3%A9-Le-Radieux-B%C3%A9zard-Le-Corbusier-100057421182377/?locale=fr_FRVues
Les photos des œuvre
https://piaceleradieux.com/parcours/
Le PDF du projet utopique
https://www.caue-sarthe.com/wp-content/uploads/sites/5/2018/12/fiche-PIACEavec-bulle.pdf

Promenade en cour

La cour de promenade, lieu enclos dans l’enceinte de la prison, est un espace de marche, c’est à ce titre que « Démarches » s’intéresse à cet espace singulier dont la dénomination convoque l’impression d’une grande bouffée d’oxygène, où comme l’exprime un détenu : « Rien que de pouvoir marcher, de discuter avec d’autres personnes… Et puis en promenade, on a cette sensation d’horizon. Vous savez, nous ici, l’horizon, on ne l’a plus »

Le photographe Thierry Chantegret et la psychiatre Sophie Baron-Laforet nous invitent à regarder la promenade des prisonniers à travers leurs expériences. Aux photographies de l’un s’ajoute l’analyse de l’autre. Deux points de vue sur le clos et les corps.

Thierry Chantegret, photographe, a documenté la vie dans les prisons. De 2021 à 2023 , il fait partie de l’équipe du Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), autorité administrative indépendante en France, qui supervise les lieux où des individus sont privés de leur liberté, comme les prisons, les hôpitaux psychiatriques et les centres de rétention. Le rôle de Thierry Chantegret consiste à capturer des images illustrant les rapports publiés par le CGLPL, mettant en lumière les conditions de vie dans ces établissements.

Son travail reflète un engagement à montrer les réalités de l’incarcération, notamment la surpopulation et l’état des infrastructures.

Il a sélectionné vingt photos sur le thème de la promenade. Vingt photos qu’il commente, pour expliciter les conditions de travail particulières qu’impliquent la présence d’un appareil de photo dans un lieu où l’invisibilité est de mise.

Sophie Baron Laforet, psychiatre, a exercé en milieu carcéral. La place du corps et de
l’enjeu corporel dans la manifestation des troubles psychiatriques font suite à son travail aux
urgences psychiatriques, à ses interrogations à propos des « troubles de l’ordre public »
présentés aux psychiatres et aux réflexions sur les manifestations psycho somatiques.

En effet, l’incarcération peut engendrer une forme de dissociation entre l’individu et son propre corps, modifiant ses sensations, ses habitudes et son rapport à l’espace. La routine carcérale, l’absence de choix et la surveillance constante façonnent une expérience corporelle bien particulière, parfois marquée par des troubles psychosomatiques ou une altération de l’image de soi.

Cette réflexion est essentielle pour comprendre les enjeux du bien-être en milieu pénitentiaire et les possibles stratégies d’accompagnement des détenus.

La promenade

La promenade des prisonniers est une pratique essentielle dans le cadre de l’incarcération, elle permet aux détenus de sortir de leur cellule pour un moment de marche et d’activité physique, généralement dans une cour extérieure. Cette activité, réglementée dans la plupart des systèmes pénitentiaires, remplit plusieurs fonctions fondamentales pour la santé physique et mentale des détenus.

On peut l’interpréter comme une métaphore de l’attente, où les prisonniers tournent en rond, sans véritable but, illustrant l’écoulement monotone du temps en prison. Malgré le contexte carcéral, la promenade est perçue comme un moment de libération partielle du poids de l’enfermement.

La marche permet aux prisonniers d’exercer leurs muscles, de bouger après de longues périodes d’inactivité en cellule et de profiter d’un minimum d’air frais. C’est un moment crucial pour lutter contre l’isolement, réduire le stress et atténuer les effets psychologiques du confinement. La promenade est souvent l’un des rares moments durant lequel les détenus peuvent interagir, discuter ou observer les autres, dans les limites imposées par le cadre pénitentiaire.

Les cours de promenade sont des espaces où des alliances peuvent se former, mais aussi des conflits, en raison de la promiscuité.

En France, le Code de procédure pénale prévoit au minimum une heure de promenade quotidienne, mais cette durée peut varier selon les prisons et le régime de détention. Elle se déroule dans une cour, souvent un espace restreint, clôturé, et parfois équipé de bancs ou de barres de musculation. Certains établissements modernes offrent des cours plus ouvertes, mais les cours traditionnelles sont souvent austères, entourées de murs hauts surmontés de barbelés. Les promenades sont encadrées et surveillées pour des raisons de sécurité. Mais, les surveillants ne pénètrent pas dans la cour, ils disposent de miradors et d’accès sécurisés.

« Tout voir sans rien montrer de soi. Cela pourrait être la maxime des personnels de surveillance, pris entre l’envie de rester dans l’obscurité et le désir de nous éclairer sur ce qui se passe pour eux dans ces espaces d’enfermements. » Arnaud Théval -photographe.

Gustave Doré et Vincent Van Gogh,
gravure vs peinture

Van Gogh a repris la composition de Gustave Doré pour La Cour de promenade, mais l’a interprétée à travers son propre prisme artistique, avec des touches de couleur et une intensité émotionnelle qui donnent vie à la scène. Tandis que Doré cherchait à illustrer le réalisme social de son époque, Van Gogh s’est concentré sur l’expression du sentiment d’enfermement et de solitude, qui résonnait profondément avec son propre vécu.


Tu sais, les mecs tournent toujours à l’inverse des aiguilles d’une montre, toujours. Comme pour contrer le temps, comme dans le film Midnight Express.
D’autres sont debout à discuter, assis sur le sol à jouer aux cartes avec les sempiternels
« – T’as une roulée ? T’as une feuille de cigarette ?
– Ha non, c’est la misère mon gars. »
La cour de promenade, point hautement stratégique, balayée par les caméras où, quand on y est, jamais un maton n’entre. Même en cas de bagarre, pas si fréquentes qu’on le raconte. S’il y a un taulard qui pisse le sang, les matons disent à quelques-uns « Sortez-le, mais sortez-le ! ». Mais eux ne rentrent pas. A quatre ou cinq contre 30 à 60 ; ils ont peur, si peur qu’ils laisseront crever le type.
…/…
La promenade, c’est le lieu des revendications, le plus courant et le plus utilisé. Les taulards « bloquent ». Autrement dit, ils refusent de remonter. Le maton ouvre la porte :
« Allez, tel étage, on remonte ! »
Et les taulards continuent à tourner sans répondre.
Parfois un gradé vient parler à travers le grillage. Un ou deux taulards se dévouent pour poser la revendication. Ceux-là savent qu’ils prennent des risques et qu’ils seront certainement transférés dans une autre taule, considérés comme meneurs. Évidemment les matons disent de remonter, qu’on en causera après. Comment ? Bloqué en cellule, on ne peut plus « discuter » ou négocier.
in Rue89Lyon, Blog du taulard#4, publié le 16 janvier 2014

Le « sens » de la promenade

« Tourner » est la pratique caractéristique de la cour de promenade. Cette expression renvoie à l’idée de se mouvoir, seuls…

Note : « Tourner » est la pratique caractéristique de la cour de promenade. Cette expression renvoie à l’idée de se mouvoir, seuls ou en petits groupes, en marchant ou en courant, le long des grillages qui cernent l’espace de la cour. Cette pratique est emblématique de l’expérience carcérale : l’expression « tourner » est en effet aussi utilisée pour rendre compte de la durée du temps passé en prison (« Ça fait 6 mois que je tourne »).

Pourquoi « tourner » en sens inverse, différentes explications :

– Cela pourrait être l’envie de remonter le passer, revenir en arrière… Une attitude symbolique partagée dans de nombreuses cours de promenade.

– Il semblerait aussi quand tournant vers la gauche on évite mieux les regards… et donc les éventuels conflits.

– Enfin, une réponse pourrait se trouver dans le film Midnight Express (1978), réalisé par Alan Parker, dans la scène où le personnage principal, Billy Hayes, marche dans le sens inverse des aiguilles d’une montre est riche en symbolisme. Ce mouvement peut être interprété comme une rébellion contre le système carcéral oppressif et la société qui l’a emprisonné. En marchant à contre-courant, il exprime son refus de se conformer et son désir de reprendre le contrôle de sa vie.

Ce geste peut également représenter une tentative de remonter le temps, de revenir à un état antérieur où il était libre, ou encore une lutte contre le temps qui semble figé dans l’univers carcéral. La répétition de ce mouvement circulaire souligne l’absurdité et la monotonie de son existence en prison, tout en reflétant son état mental et émotionnel.

Les images des coureurs sur les pistes d’athlétisme ont pu influencer le choix de la gauche lors d’une marche dans un espace clos.

Différentes études scientifiques ont tenté d’expliquer les raisons physiologiques et neurologiques.

Des tests de vitesse ont montré que sur un tour de piste de 400 mètres, en sens inverse on mettait 2 secondes de moins…

Sophie Baron Laforet :
Incarcération et prise de corps

La prison dans sa définition est « la prise de corps », la perte de la liberté d’aller et venir. Elle entraîne derrière les murs, au retrait de la vie publique, hors du regard de la société. D’emblée se joue dans l’incarcération la place du corps et du regard posé sur ce corps. La photo, regard professionnel extérieur au lieu et destin de l’incarcération nous en donne un témoignage, ici centré sur les corps dans un espace à l’air libre, une autre surface que la cellule. La promenade est un espace partagé entre congénères, rassemblant dans un même lieu des personnes renvoyées à un même sort et par là indifférenciées pour le regard extérieur.   

Plusieurs axes sur la place du corps en prison sont à souligner et à mettre en face de la promenade : 

  • Le premier, le plus connu, mis en exergue est l’impact – le côté négatif – de l’enfermement sur ce qui relie le corps à l’environnement immédiat, les sens : l’odeur qui envahit de façon non contrôlable, le bruit qui résonne dans l’univers fermé, la vue bornée par les murs et par la lumière du jour moins présente dans les établissements anciens (« à l’ombre »), le goût des aliments que le fait de « cantiner » permet d’améliorer avec quelques épices ou choix d’aliments par opposition à la « gamelle ». La promenade diminue les odeurs, change des sons confinés, offre la lumière, permet de parler à d’autres qui ne sont pas ensuite dans la proximité corporelle de la cellule. 
  • Le corps est un outil d’expression pour nombres de personnes qui ne se sentent pas entendues, qui n’ont pas le même usage des mots ou du langage, qui ont eu des difficultés d’apprentissages. Longtemps la communication en prison passait par l’écriture, le fait d’écrire un courrier pour demander un rendez-vous médical, voir un travailleur social aujourd’hui un CPIP (Conseiller Pénitentiaire d’Insertion et de Probation), écrire au juge, à l’avocat, demander un transfert, un changement de cellule. Les automutilations venaient parfois en lieu et place de la lettre, de la honte de l’orthographe, pour accélérer la communication : une scarification, par désespoir de se sentir enfermé derrière les mots. Le corps reste un support de communication.  Et la peau, surface du corps visible, est témoin de ces moments, un fil de l’histoire. 
  • La promiscuité avec ceux que l’on n’a pas choisi : se laisser aller au sommeil, faire ses besoins, sa toilette, aller dans les douches où les violences peuvent avoir lieu échappant au contrôle des surveillants. Le corps est un enjeu permanent relationnel. Cette proximité qui n’est pas de l’intimité devient parfois menaçante et la promenade permet d’y échapper, soit en y allant « en promenade », soit en la refusant pendant que les codétenus vont en promenade. 
  • Ce corps il faut le garder vivant, puissant : dans les établissements pour hommes, les plus nombreux, la musculation est essentielle, pour garantir le corps, dans une image virile. Dans les établissements pour femmes, le corps est entretenu selon les codes genrés, maquillage, coiffure, vêtements. Ce corps témoin de l’existence, du déroulement de la vie, s’expose ou se masque en promenade. 

La promenade permet d’accéder à un « autre » lieu que la cellule, dans un statut de détenu. Pas besoin d’avoir une demande sociale, juridique, médicale. Un espace qui « appartient » aux détenus. La promenade peut être un lieu de calme, pour « tourner » seul, marcher seul, une marche « intérieure », regard vers le ciel permettant une introspection comme initialement inspiré des lieux religieux. C’est aussi un lieu de liens moins contraints, un espace relationnel à construire, incertain, avec son lot éventuel de violences, menaces, rencontres qui ne sont pas toujours faciles à gérer. Trouver sa place en promenade est un exercice qui se renouvelle régulièrement. 

Le regard sur le comportement est central dans la gestion de la prison. La surveillance s’exerce par le regard sur le comportement et son contrôle : les déplacements sont soumis au regard du surveillant.e qui actionne l’ouverture de la porte derrière une vitre, qui ouvre et ferme la cellule, qui vient ouvrir pour la promenade. De fait la promenade dépend des surveillants, et de l’organisation pénitentiaire qui peut par moments bloquer les promenades, en fixer la durée selon les « mouvements » à effectuer. . 

Ce corps est l’objet de la punition. Même si l’on répète souvent que la peine c’est le retrait social, l’enfermement, l’idée d’un supplément de peine par des châtiments indirects reste présente : privation de nourriture, restriction de l’espace vital ou des contacts… La place qu’occupe aujourd’hui la prison est héritée de la Révolution française. Dans Surveiller et Punir, Michel Foucault, souligne que si la peine a cessé d’être centrée sur le supplice physique vers le milieu du XIXème siècle, la prison “n’a jamais fonctionné sans un certain supplément punitif qui concerne bien le corps lui-même : rationnement alimentaire, privation sexuelle, coups, cachot. Conséquence non voulue de l’enfermement ? En fait la prison, dans ses dispositifs les plus explicites a toujours ménagé une certaine souffrance corporelle. La critique souvent faite au système pénitentiaire, dans la première moitié du XIX èmes siècle (la prison n’est pas suffisamment punitive : les détenus ont moins faim, moins froid, sont moins privés au total que beaucoup de pauvres ou mêmes d’ouvriers) indique un postulat qui n’a jamais été franchement levé ; il est juste qu’un condamné souffre physiquement plus que les autres hommes. La peine se dissocie mal d’un supplément de douleur physique. Que serait un châtiment incorporel ?” 

L’évolution des interventions de soins médicaux, passant par le corps sont pris dans ce fonctionnement. « La loi du 18 Janvier 1994, qui reconnaît aux personnes incarcérées le droit d’être soignées comme en milieu libre, traduit l’aboutissement d’une évolution déterminante, au cours de la dernière décennie, dans la conception de l’intervention médicale en prison, marquant une rupture avec la finalité originelle de la peine de prison qui légitimait la souffrance infligée au corps du détenu » (Colin M., Jean J-P.). 

La place du corps au centre de la peine, nous oblige à évoquer la place du suicide en prison, du nombre important de morts par suicide. La mort est ce qui permet au corps d’échapper à la peine, de reprendre paradoxalement la liberté, de faire un dernier pied de nez à la justice des hommes, souvent de mettre un terme aux situations auxquelles le sujet ne peut plus faire face seul. La prévention du suicide passe par de nouveaux contrôles, retrait d’objet pouvant être utilisés comme instrument pour y parvenir, corde, ceinture, lacets, sacs plastiques, médicaments, … Laisser un moyen d’expression, est également essentiel pour que le corps ne soit pas le seul moyen d’expression de l’épuisement ou de la colère. 

Les photos de Thierry Chantegret nous permettent d’accéder à ces espaces où les corps peuvent retrouver un mouvement différent. Prêtons attention tant aux espaces, qu’aux messages que ces images suscitent, autorisés que nous sommes à lire ce qu’ils nous montrent. Faisons le en respect de cette intimité soudainement mise à nu. 

La cour de promenade comme « grand’scène »

Extraits de  La prison, une « cité avec des barreaux » ? Continuum socio-spatial par-delà les murs, par Lucie Bony, géographe CNRS, lauréate du Prix Gabriel Tarde, en 2015. Prix décerné au titre de l’AFC (Association Française de Criminologie) dont Sophie Baron Laforet était membre du Jury.

La cour de promenade est le lieu carcéral où transparaît sans doute le mieux le continuum social. La vie sociale devant s’y dérouler est un impensé de l’architecture carcérale (Demonchy, 2003).
…/…
Elle est le lieu de circulation du ragot, de trafics, mais aussi de violences. Si la cour est un lieu d’entretien des relations sociales entre détenus, elle n’est pas un lieu de rencontre : en effet, ce sont la méfiance et la mise à distance qui caractérisent les interactions dans cet espace.
« Promenade et couloir [on ne fait] pas trop [de rencontres] parce que les gens ils tournent, ils sont dans leurs discussions, ils te calculent pas. Je me rappelle, quand j’étais arrivant, ça faisait bizarre quand même. Tout le monde parle avec tout le monde, vous êtes seul dans votre coin. Quand je vois les arrivants arriver et qu’ils sont sur le côté, ça me fait pitié. Mais après c’est compréhensible, on sait pas pourquoi ils sont là, on les connaît pas. » (24 ans, primaire).
…/…
La cohabitation en cours de promenade est par ailleurs structurée par un clivage générationnel : les détenus plus âgés « tournent » à l’écart des plus jeunes, cette mise à distance étant une façon d’imposer le respect…/… Pour schématiser et reprendre des expressions recueillies en entretien, on peut finalement considérer que la cour de promenade constitue la « grand’scène » de cette « grande école de la rue » que représente la prison. Étant potentiellement accessible à tous les détenus, elle représente le coeur névralgique de la vie sociale en détention. C’est en effet le lieu par excellence où les détenus peuvent se retrouver pour discuter, échanger et plus globalement s’observer et se montrer.

Espace de mise en scène de soi, il est impossible de se soustraire à la vue des autres détenus, qu’ils soient dans la cour ou dans leurs cellules orientées dans cette direction. De plus, ne pas se montrer en promenade, c’est refuser de participer à la communauté carcérale et s’exposer au discrédit en laissant penser que l’on a quelque chose à se reprocher…/… Pour certains jeunes détenus, il est par exemple prestigieux de se montrer en compagnie de détenus plus âgés, le respect que ces derniers inspirent rejaillissant quelque peu sur eux…/…En cela, la cour de promenade correspond à un « territoire de socialisation » dont se servent les détenus pour afficher leur rang social (Lamarre, 2001).

Extraits de  La prison, une « cité avec des barreaux » ? Continuum socio-spatial par-delà les murs, par Lucie Bony, géographe CNRS, lauréate du Prix Gabriel Tarde, en 2015. Prix décerné au titre de l’AFC (Association Française de Criminologie) dont Sophie Baron Laforet était membre du Jury.

Thierry Chantegret Portfolio « Promenades »

De mai 2021 à septembre 2023 en tant que photographe du Contrôleur général des lieux de privation de liberté j’ai effectué 37 missions d’une semaine dont 23 dans des établissements pénitentiaires.

Lors de ces missions, les contrôleurs bénéficient de tous les documents et accès qu’ils demandent. De fait en tant que photographe, je pouvais aller partout, sans que l’on puisse s’y opposer.

Parmi les lieux où je pouvais me rendre, les cours de promenades m’intéressaient bien sûr photographiquement mais également parce que je pouvais discuter avec des groupes de détenus où la parole était plus libre grâce à l’anonymat qu’il favorisait.

Bien que l’on ne pût m’interdire l’accès à une cour de promenade, cela posait toujours quelques problèmes. Les surveillants ne s’y rendant pas par sécurité, ils s’y opposaient dans un premier temps avant d’avoir l’autorisation du chef d’établissement. Et donc de se décharger de la responsabilité de ma sécurité. Bien que ne me quittant pas des yeux.

Néanmoins, je n’entrais pas dans une cour de promenade où je ne le « sentais » pas, particulièrement quand elle était majoritairement occupée par des détenus parlant peu ou pas le français. Ce qui pouvait poser un problème pour expliquer la raison de ma présence.

Prise d’une des cours de promenade vide du centre pénitentiaire de Gradignan.
Le matin j’avais assisté d’un bureau donnant sur celle-ci, à une très violente bagarre durant laquelle une dizaine de détenus ont « lynché » un détenu seul.
Le pigeon que l’on voit voler, se trouve pratiquement à l’endroit où le lendemain 2 juin 2022, un détenu a trouvé la mort dans l’incendie de sa cellule.
Ayant perdu ma meilleure amie dans un incendie en 2005, cet événement m’avait particulièrement marqué. Avec d’autres contrôleurs nous étions proches de la coursive où la cellule se trouvait, sans pouvoir intervenir. Le protocole obligeant aux surveillants de s’équiper en tenue anti-incendie et d’être deux pour ouvrir la porte à temps. Le surveillant était seul au moment où l’incendie s’est déclaré…

SBL : Comme la surface corporelle, la peau, les murs sont porteurs de l’histoire, d’inscriptions, de messages pour les suivants, de trace d’incendie ou …

https://actu.fr/nouvelle-aquitaine/gradignan_33192/un-detenu-de-20-ans-meurt-brule-dans-sacellule-a-gradignan-un-second-grievement-blesse_51394224.html
Prises dans la cour de promenade du quartier arrivant du centre pénitentiaire de Joux-la-Ville. Le tee-shirt symbolise bien quelques règles à suivre…

SBL : Les promeneurs gèrent une distance, un espace. Le message porté sur le T-Shirt comme un tatouage, un message pour celui qui le suivrait. Il signe peut-être aussi une enveloppe corporelle au-delà de la peau, une protection de cette peau, « sauver sa peau » sans cesser de communiquer avec les mêmes codes. Cette photo est une belle mise en abyme.
Et la photo 3 décale le regard et replace dans le contexte très dégradé, garder une construction individuelle dans un lieu de rejet, de souillure.

Centre pénitentiaire de Saint-Etienne, vue du poste de surveillance d’un agent. Déchets provenant des cellules se trouvant en surplomb de la cour de promenade.
Le nettoyage est délicat au niveau des concertinas (barbelés). Il est nécessaire d’utiliser des lance-flammes pour cela. Fréquence de 6 à 12 mois.
Vue des écrans de surveillance donnant sur les cours de promenade dites en « camembert », que l’on trouve dans la plupart des vieilles maisons d’arrêt que l’on trouve encore dans de nombreuses Préfectures. Maison d’arrêt de Blois.

SBL : Quelles belles saisies d’écran illustrant le panopticum, la vision panoptique, structure architecturale des prisons du XXème siècle pour favorise la surveillance du regard.

Une des seules photos que j’ai pu prendre au centre pénitentiaire de Meaux-Chauconin. La mission fût écourtée car un des contrôleurs de la mission a été contrôlé positif au covid le premier jour. J’aime beaucoup cette photo où l’on voit les activités sportives de groupe pendant que d’autres détenus discutent. Une image assez courante des cours de promenade.

SBL : la promenade comme lieu de vie, espace public partagé, comme ne l’est peut-être pas l’espace public dans lequel vivent ces personnes.

Cour de promenade du centre pénitentiaire de Toulon. Une image assez classique des sanitaires… Il est fréquent lors des missions de contrôle, que les cours de promenade soient ainsi lors de notre arrivée. Le jour même ou le lendemain elles ont été nettoyées.
Une des cours de promenade dite « en camembert » réaménagée de la maison d’arrêt de Blois.

SBL : traces sur les murs et rêveries d’une porte, d’espace à découvrir en haut des marches, d’un ailleurs …

Cour de promenade du quartier disciplinaire du centre pénitentiaire de Toulon. D’une durée d’une heure, le détenu tourne dans le sens inverse du sens des aiguilles d’une montre. Dans la plupart des cours de promenade de quartier disciplinaire, qui sont individuelles, on ne peut voir que le ciel à travers les grillages.
J’aime cette image avec le trou pour l’évacuation d’eau… un semblant d’ouverture ou d’échappatoire.

SBL : le détenu utilise au maximum l’espace de cette cour, rasant les murs pour réserver l’espace central.
Ballons de football pris dans les concertinas du centre pénitentiaire de Saint-Etienne.

SBL : on entend le bruit qui circule d’un étage à l’autre, la promiscuité indifférenciée, sans voir qui réside dans la cellule d’à côté, d’en dessous, d’en dessus

Cour de promenade du quartier femme de la maison d’arrêt de Toulouse-Seysses. La personne assise est Jennifer, détenue transgenre dont la presse avait parlé en 2021 lors de son passage du quartier homme où elle était à l’isolement pour sa protection, au quartier femme.

https://france3-regions.franceinfo.fr/occitanie/haute-garonne/toulouse/le-long-combat-de-jenniferdetenue-transgenre-a-la-maison-d-arret-de-seysses-2081578.html

La mission à la maison d’arrêt de Seysses fut ma première en prison. En juin 2021 c’était la prison avec le plus de matelas au sol (400), en raison de la surpopulation. L’arrivée au premier jour de mission sur le parking de la prison m’avait impressionné par le brouhaha me parvenant des cours de promenades, de l’autre côté des murs.
Lors de la visite de présentation par le chef d’établissement, nous nous sommes retrouvés dans l’une des cours de promenade du quartier homme. À l’abri visuel des fenêtres des cellules donnant sur celle-ci.
Dominique Simonnot, Contrôleur général, me dit d’aller faire une photo dans les toilettes « tellement c’est immonde ». En y entrant un rat qui se trouvait dans la cuvette, s’en est échappé pour la cour en me sautant sur les pieds… En apercevant d’autres rats, je m’engage alors dans la cour de promenade pour faire des photos, à la vue des détenus se trouvant aux fenêtres.
C’est alors que je me suis retrouvé interpellé, hué, insulté et menacé de mort par tous… ne sachant pas qui j’étais et ce que je faisais là ! Tous les détenus aux fenêtres, ayant rejoins les premiers m’ayant aperçu…
Ce fût un moment très impressionnant, presque angoissant. Alors que je ne risquais rien.
Cours de promenade du quartier disciplinaire de Blois.
On m’apprend, en sortant de celle-ci, que ces 2 angles de mur ont servi de peloton d’exécution durant la première et seconde guerre mondiale.
Maison d’arrêt de Draguignan
Vue classique d’une cour de promenade, lorsqu’elle est équipée d’agrès.

SBL : entretenir son corps, ses muscles, un enjeu essentiel pour tenir debout.
Centre de détention d’Orléans-Saran.
Image ironique prise de la cour de promenade du quartier femme.
Cour de promenade de la maison d’arrêt de Limoges.
On aperçoit à gauche une cabine de téléphone qui contrevient à tout principe d’intimité. Depuis 2020 et l’installation de téléphones dans les cellules, elles ne sont plus utilisées.
Il est à noter que les téléphones en cellule n’autorisent que 3 numéros de téléphones, préalablement vérifiés. Le coût des communications est très élevé. D’après les détenus, c’est leur coût qui a favorisé en partie, le fait de faire rentrer illégalement des téléphones portables.
Cour de promenade du centre pénitentiaire de Ploermeul.
Cette photo a été prise entre 12h30 et 14h00 alors qu’il n’y a pas de promenades.
Le surveillant qui m’y accompagne me dit qu’il me laisse 15 minutes avant de venir me rechercher. (Chaque mouvement qui voit l’ouverture d’une porte est suivi de sa fermeture). J’ai finalement attendu plus d’une heure ma « libération ». J’avais été oublié… Il n’est pas interdit de penser que c’était volontaire, les contrôleurs n’étant pas toujours bien vus au niveau du personnel pénitentiaire.
Cour de promenade de l’UDV du centre de détention de Châteaudun.
UDV : Unité pour détenu violent.

https://www.lejdd.fr/Societe/voici-la-nouvelle-unite-pour-detenus-violents-de-la-prison-dechateaudun-3904098

Cette image a été prise lors d’une séance de médiation animale.

https://www.evi-dence.fr/notre-action-et-ses-beneficiaires/mediation-animale-en-milieu-carceral/ approche-pratique/

En sortant de la cour de promenade où j’avais passé une heure, on m’explique que quelques semaines auparavant, mon entrée dans la cour et les prises de vue… auraient été impossibles.
Cour de promenade de la maison d’arrêt de Toulouse Seysses.
Un détenu à qui on a demandé de ramasser un « colis », se fait piéger et a la main transpercée par un couteau artisanal.
Les « colis » sont des paquets envoyés par dessus les murs à l’aide de lance-pierres ou raquettes de tennis. On y trouve des téléphones, de la drogue, de l’alcool et même de la viande. Les drones sont de plus en plus utilisés pour livrer les « colis » dans les cours de promenade. Pour rendre anonyme celui qui récupère un « colis », les détenus se regroupent en mêlées.

Ballons de football sur le grillage d’une cour de promenade du quartier disciplinaire du centre de détention de Val-de-Reuil.
Cour de promenade de du centre pénitentiaire de Gradignan. Outre les rats, les pigeons ou chats prolifèrent souvent au milieu des déchets. Certains détenus dont la fenêtre de cellule donne sur la cour en niveau du rez-de-chaussée, arrivent à apprivoiser des animaux et les introduisent ensuite en cellule.

Notes essentielles

Pour approfondir la réflexion sur le sujet, deux textes de référence signés Sophie Baron Laforet

  • http://psyfontevraud.free.fr/AARP/2002/prison%20et%20soin.htm Congrès à Fontevraud en 2002 avec d’éminents confrères dans un lieu d’enfermement religieux et carcéral dans lequel l’auteur souligne la place du corps dans l’histoire de l’enfermement et de la peine.
  • https://banpublic.org/reperage-du-suicide-en-prison-et
    texte d’une conférence de consensus sur la prévention du suicide en 1998 où l’on avait confié le sujet du suicide en milieu carcéral … Une partie est consacrée de nouveau au corps en prison et les enjeux de support de communication.

Sélection Livres

  • Michel Foucault

Surveiller et punir-éd. Gallimard

  • Ahmed Altan

Je ne reverrai plus le monde -éd. Actes Sud

  • Eric Rondepierre

La maison cruelle -éd. Mettray

  • Guillaume Poix

Perpétuité –éd. Verticales

  • Jane Sautière

Fragments d’un lieu commun – éd. Verticales

  • Arnaud Théval

Histoire animale de la prison – éd. Dilecta

  • Philippe Artières

Intolérable [Groupe d’information sur les prisons] – éd. Verticales

Le point sur les derniers ouvrages sur la prison, dans le Monde des Livres datés 23 oct 2025, par Pierre Karila-Cohen

Le Panoptique est une machine à dissocier le couple voir-être vu… Michel Foucault in Surveiller et punir

Fabrice Ney, mémorialiste des territoires

Toutes les citations en italiques sont extraites d’échanges par mails, de janvier à mars 2016. Fabrice Ney m’avait contacté via Démarches durant une période qu’il consacrait au classement et à la réactualisation de son œuvre photographique. [NDRL]

Démarches rend hommage à Fabrice Ney, photographe auteur décédé le 25 février 2025 à Marseille.

Sa carrière de photographe commence après des études en sciences économiques, avec un intérêt poussé pour les aspects sociaux, historiques et philosophiques.

Il commence par exercer divers métiers, « j’ai occupé dans l’industrie métallurgique, les postes de responsable qualité, de responsable de la prévention des risques professionnels et de responsable de l’ingénierie pédagogique », avant de se consacrer à une pratique photographique exigeante de lieux et de territoires, dont il sera un mémorialiste passionné.

Il décompose son expérience ainsi :

« Professionnelle : de la pratique  régulière d’une activité qui permet de délimiter un champ d’expertise socialement signifiant

Scientifique : d’une mise en situation permettant de tester la validité et les limites d’une hypothèse, d’une proposition, (l’expérimentation désigne les modalités de mise en œuvre  de cette expérience)

Vécue : de la confrontation à quelque chose qui advient et qui provoque chez celui qui en est l’objet, le besoin une réappropriation réflexive en tant que sujet »

Dès 1978, il capture des espaces urbains, industriels, agricoles et naturels, créant un catalogue photographique riche et varié. Son œuvre se distingue par une approche systématique et analytique des paysages et des environnements qu’il photographie.

Il interroge le vocabulaire :

« J’ai, par exemple, une difficulté concernant l’usage, selon moi abusif, du mot territoire. Ce qui est parfois ainsi désigné, me semble caractériser plutôt le lieu. 

De même, avec le simple mot de « marche ». J’éprouve des réticences au concept déployé par certains de photographes-marcheurs : car ce que beaucoup entendent par-là, les relie au paysage comme point de vue. 

Je pense que les notions de paysage et de territoire sont intimement liées: ils ont trait aux principes organisateurs de nos environnements. Pour moi la notion de lieu, nous plonge directement dans l’expression de l’intersubjectivité des acteurs (d’où le lien entre lieu et mode de découverte par la marche comme promenade ou flânerie). Ce qui ne peut être le cas avec le territoire que nous le considérions comme domestique (distribution des rôles familiaux et organisation de l’habitat) ou plus large au niveau de ses aménagements, de la maitrise des flux et des affectations fonctionnelles. »

Il précise sa conception du parcours et du déplacement :

« L’assemblage d’images, comme expression des déplacements physiques reste à mon sens valide, mais cette proposition doit être analysée comme inhérente à l’acte photographique. Effectivement, ce qui nous intéresse ce n’est pas ce déplacement mais son résultat, la vision morcelée-recomposée, je pourrais l’aborder une autre fois avec la question du témoin et de la mémoire. De même la fluidité des parcours dans un espace donné, par exemple dans ZUP n°1, est importante à noter dans la constitution du corpus, car elle participe de son unité. Mais ici encore, elle sert à marquer la position du témoin et résulte de ma décision sur la qualité de déplacement dans l’espace, et de ma posture photographique en tant qu’auteur. »

Ney a participé à de nombreuses expositions collectives et personnelles, mettant en lumière des sujets tels que les portes de HLM, les paysages de la région de Marseille, et les mémoires industrielles. Son site exhaustif sur ses travaux  témoigne de ses recherches et des procédures mises en œuvre pour chaque projet. Avec des exigences intellectuelles fondées sur une culture politique acquise durant sa formation, il documente la mémoire industrielle de sa région, mettant l’accent sur les conséquences humaines des impacts environnementaux.

ZUP n°1, 68 portes, 1981-1983

Au sujet de la présence/absence humaine, il précisait

« Cette pratique se définit par l’observation d’espaces marqués par la présence humaine, dans la mesure d’un questionnement sur ce qui peut être évoqué de cette présence au regard des images réalisées en l’absence de personnages. Ce qui signifie clairement que la position de l’observateur (témoin) est une problématique qui fait partie des constantes relevées plus haut. Cette position possède nécessairement une dimension physique, mais elle résulte de choix éthiques, esthétiques et politiques et si cette position peut être mise éventuellement en jeu dans la représentation, ce n’est que comme image de ces choix. »

Il y présente une chronologie détaillée de ses principaux travaux et expositions, offrant un aperçu de son parcours artistique et de ses contributions au monde de la photographie. Il a également collaboré avec des chercheurs et des institutions pour illustrer des études sociologiques et des thèses, apportant une dimension visuelle aux travaux académiques.

Fabrice Ney a exploré et documenté les transformations des territoires, offrant un regard unique et sensible sur les lieux qu’il enregistre. Il réfléchit à l’expérience du regard, du [regard… sans personne]

« Un regard… sans personne » vise certes l’expérience, au sens  le plus communément partagé, du sentiment d’abandon, de vide, de déréliction, de perte, celle de l’étrangeté. (Il y a bien sûr une référence à Heidegger et aux auteurs ou courants de pensées « monumentaux » du XXème siècle, mais je ne suis pas philosophe, je ne suis pas psychanalyste (non plus!). Je vis simplement dans mon Temps et ce Temps traverse mon regard.) Mon propos est de considérer cela comme une expérience simple, commune, immédiate, directe, qui ne peut être partagée que dans la mesure de la qualité de son expression. Car si l’expérience est commune, son occurrence est toujours singulière et son partage nécessite la pudeur d’une évocation. Ce qui ne l’empêche pas d’être obscène en soi, mais son expression condamne toute obscénité.  Or le regard est un lieu privilégié de cette expérience. Il renvoie sans cesse l’individu à son existence sociale, dans l’interprétation permanente des signes qui ne cessent de le solliciter, mais il le confronte aussi à une vision en brèche à la limite de l’intelligible.

Ainsi, la photographie est pour moi, d’abord une expérience singulière du monde, celle d’une frontalité. Il ne s’agit pas là d’un type de cadrage. Quel que soit l’angle de prise de vue, photographier est toujours se mettre en position de frontalité dans le monde (et pas forcément face aux choses qui le composent). Maintenir ce point de vue est effectivement une affaire de cadrage, mais surtout de maintien d’une tension dans le cadre. La conscience de la saturation du négatif, de sa surface, exclut, au résultat,  le sujet qui photographie, alors qu’elle devrait en être l’expression.

(C’est pour cela que je ne revendique pas la frontalité – en tant que technique de cadrage –  comme mode unique de prise de vue. Même si il peut être privilégié. Mais je revendique la relation frontale au monde à laquelle nous expose l’expérience photographique.)

C’est moins l’absence qu’il s’agit de représenter que son sentiment paradoxal : tenter de partager le sentiment que nous sommes absents à nous-même et que c’est la seule chose qui nous relie dans la communauté de nos regards singuliers. 

(L’absence de personnage, au-delà de la proposition méthodique de départ, n’exclut pas la possibilité de représenter ponctuellement une présence comme stylisation ultime de l’absence.)

Mes images s‘adressent à cette communauté. Cette adresse est constitutive d’une attention soutenue du regard sur ce que nous vivons…  nous tous.

Ainsi l’image est un lieu où transite le regard qui se risque à la vision de ce qu’il n’est pas, un point précis qu’il n’a de cesse de combler. »

La référence à Heidegger renvoie au concept de « jetéité » (Geworfenheit), élément central dans son ouvrage « Être et Temps » (Sein und Zeit). Il fait référence à l’idée que les êtres humains sont « jetés » dans le monde sans avoir choisi de naître ni les conditions dans lesquelles ils naissent.

En d’autres termes, nous nous retrouvons déjà immergés dans une réalité avec des circonstances, une histoire, une culture et des relations préexistantes. Cette « jetéité » souligne notre manque de contrôle initial sur notre existence et notre situation.

La « Geworfenheit » est donc une condition de fait de notre être, qui nous pousse à nous engager activement dans la vie et à affronter la réalité de notre situation pour trouver notre propre voie et sens.

Laissons à Fabrice Ney le soin de conclure

[Le photographe ne doit-il pas se perdre dans l’acte d’affleurement de cette expérience  étrange et commune d’être au monde.

Et, de cette expérience partagée, disparaître de la surface de l’image pour laisser la place à l’insistance d’un regard – sans personne.

Ainsi, considérons l’auteur : une fiction spectacularisée de soi.]

mai 2015

Avertissement concernant les droits d’auteur :

Un regard sans personne :est une marque déposée auprès de l’INPI (n°4365340 en classe 40 41 42)

Hommage :

Annonce de André Mérian

En mémoire de Fabrice Ney, photographe, artiste, auteur et ami, le Centre Photographique Marseille organise un temps d’hommage les 09 et 10 mai prochains.

Le vendredi 9 mai à partir de 18h, installation photographique, débats et discussions avec les interventions de : Emmanuelle Ancona et Christophe Asso qui parleront de leur collaboration pour le livre SOUDE ; André Forestier, François Landriot, Suzanne Hetzel, André Mérian et Franck Pourcel retraceront l’histoire de l’association SITe ; Jordi Ballesta évoquera sa relation à la recherche et à l’art contemporain, notamment autour des livres Photographier le Chantier et Zup N°1.

Le samedi 10 mai à 14h : table ronde à plusieurs voix autour de la notion de transmission (relation aux jeunes public et soutien aux jeunes artistes), de son usage des archives et des questions de scénographie et de mise au mur.

Hommage à Fabrice Ney
Vendredi 09 Mai à 18h00/Samedi 10 à 14h
Entrée libre dans la limite des places disponibles.

Visuel : Fabrice Ney

Peut être une image de herbe, arbre et brouillard

IMPORTANT :

En consultant les sites suivants vous accèderez à son site officiel, mais aussi à deux entretiens complémentaires pour découvrir la genèse de son travail:

Saint Laurent, le fleuve qui marche

Au Canada, le Saint-Laurent est surnommé « le fleuve qui marche », suivant l’appellation des Autochtones [En algonquin on l’appelait Magtogoek (le chemin qui marche)], en raison de la particularité de son débit, qui donne l’impression de mouvement constant et puissant. Contrairement à certains fleuves qui peuvent avoir des périodes de faible courant ou sembler plus stagnants, le Saint-Laurent maintient un flux vigoureux et régulier. Cette caractéristique est renforcée par les marées importantes qui affectent la partie estuarienne du fleuve, ajoutant au sentiment de dynamisme et de mouvement continu. Ce surnom reflète donc la nature toujours active et imposante du fleuve.

Douze endroits à ne pas manquer

Brancusi de pied ferme à Paris

A l’occasion de l’exposition Brancusi au Centre Georges Pompidou jusqu’au 1er juillet 2024, son périple à pied de Hobita, son village natal en Roumanie jusqu’à Paris où il arrive en 1904, introduit le célèbre sculpteur dans l’histoire des marcheurs, même si ce voyage n’est pas particulièrement documenté.

Né en 1876 en Roumanie, installé à Paris de 1904 à sa mort en 1957, son périple fait l’objet de différentes descriptions. Légende fondée sur le fait avéré que Constantin Brancusi arrive de Roumanie et s’installe à Paris, après un périple de 18 mois.

Constantin Brancusi raconte à propos de son enfance roumaine « Je suis parti quand j’avais 10ans, à pied, de Hobita. Mon père était un chef de famille avec des domestiques dans la cour. A Craiove, j’étais garçon de magasin au restaurant Spirtaru, en face de la gare. J’y suis resté six ans et j’ai travaillé 18 heures par jour…« 

Voulant compléter sa formation à Paris, il part à pied en 1903, il a alors 27 ans et enrage du désintérêt pour son travail. Après avoir salué sa mère à Hobița, il part pour Budapest, ensuite il fait étape à Vienne où il travaille dans un atelier en tant que décorateur de meubles et visite des musées de la ville, se familiarisant avec la sculpture égyptienne antique qui influencera ses œuvres futures, puis à Munich  où il s’inscrit à l‘Académie Royale des Beaux-Arts; après être passé par la Bavière et la Suisse. Durant cette période il travaille comme infirmier pour subvenir à ses besoins. A noter qu’en Suisse, près de Bâle, il est souffre d’une pneumonie, il sera hospitalisé durant 6 mois dans une maternité. Rétabli, il termine son périple en train jusqu’à Paris où il travaille d’abord comme laveur de verres à la taverne Moilard. Son périple aura duré un an et demi.

En 1907, il quitte l’atelier de Rodin, constatant dans une formule devenue célèbre que “Il ne pousse rien à l’ombre des grands arbres“. Formé dans les ateliers de sculpteurs célèbres comme Antonin Mercier et Auguste Rodin, Brancuși rompt avec les pratiques de ses maîtres, il développe une approche différente de la créativité, ainsi qu’une forme plastique qui ouvre à l’art du XXe siècle un renouveau en rupture avec une tradition pesante.

En 1938, le sculpteur désormais reconnu se rend dans son pays pour diriger l’installation de la Table du Silence à Targu Jiu, ce sera sa dernière visite en Roumanie.

Marche pour une démarche

L’écrivain Laurian Stănchescu entreprend, en 2011, un parcours pédestre sur les pas de Brancusi pour demander au Président Français le rapatriement de la dépouille de Brancusi en Roumanie.

[Comme Constantin Brancusi naguère, Laurian Stănchescu est parti pour Paris à pied… depuis la Roumanie. Le sculpteur roumain était venu rencontrer Rodin. L’écrivain, lui, parcourra 2 000 kilomètres pour remettre à Nicolas Sarkozy une supplique demandant le rapatriement de la dépouille du créateur en Roumanie. Sur son lit de mort, l’artiste avait dit à l’évêque Theophil Ionescu qu’il voulait être enterré dans son village natal, indique la lettre signée par les descendants de Brancusi. Décédé en 1957, le sculpteur n’est retourné dans son pays que pour de brefs séjours. Sentant sa fin venir, il avait fait don de toute son œuvre à l’Etat roumain, mais l’Académie, sous la houlette de l’écrivain Mihail Sadoveanu, avait décrété que son travail n’avait pas sa place au sein du patrimoine national. Le créateur renié fit don de l’intégralité de son atelier à l’Etat français.]
Adevarul, Bucarest in Courrier International – 11 juillet 2011 

Constantin Brancusi est enterré  avec Natalia Dumitresco et Alexandre Istrati, au cimetière du Montparnasse, division 18

En 1947, la venue à Paris de Natalia Dumitresco, qui s’est formée à l’Académie des beaux-arts de Bucarest, où elle a épousé en 1939 le sculpteur Alexandre Istrati, est doublement déterminante. Voisine de Brancusi, dont elle devient l’amie, et, ainsi que son mari, la légataire universelle, elle participe étroitement à la reconnaissance institutionnelle du sculpteur, avec, notamment, la publication en 1986 d’une importante monographie sur Brancusi.

Natalia Dumitresco partage une tombe au cimetière du Montparnasse avec Constantin Brancuși et Alexandre Istrati, symbolisant ainsi leur union artistique et personnelle indéfectible. Leur sépulture commune est un hommage à leur collaboration et à leur vie partagée, dédiées à l’art et à l’amitié.

Brancusi attendra quarante-huit ans avant d’être naturalisé français en 1952, il décèdera quelques années plus tard en 1957.

Le film Walking to Paris de Peter Greenaway

Ce voyage mouvementé est devenu une partie intégrante de la légende de Brancusi, que le réalisateur Peter Greenaway immortalise dans un film intitulé Walking to Paris (2016).

Walking to Paris est un film réalisé de 2015 à 2017 par Peter Greenaway. Il est consacré au périple de dix-huit mois à travers l’Europe, de Constantin Brancuși, au début du xxe siècle. Le film n’est pas un documentaire, ni réellement un film biographique, mais une fiction imaginée par le réalisateur britannique à partir d’un fait réel dont on ne connaît quasiment aucun détail. La sortie en salle était initialement prévue en 2020.

Points clés du film :

1. Biopic Artiste : Le film est un biopic qui explore les débuts et la détermination de Brancusi, offrant un aperçu de sa jeunesse et des défis qu’il a dû surmonter pour réaliser ses ambitions artistiques.

2. Narration Visuelle : Fidèle à son style caractéristique, Greenaway utilise une riche imagerie visuelle pour capturer les paysages et les expériences de Brancusi au cours de son voyage. Le film met en avant des éléments de la nature et des environnements ruraux et urbains traversés par l’artiste.

3. Thèmes : « Walking to Paris » explore des thèmes tels que la persévérance, la quête de soi, et le rapport de l’artiste avec le monde qui l’entoure. Le voyage à pied devient une métaphore de la quête artistique et personnelle de Brancusi.

4. Esthétique : Le film est reconnu pour son esthétique soignée et sa cinématographie, caractéristiques du travail de Greenaway. Les scènes sont souvent composées comme des tableaux vivants, reflétant l’œil artistique du réalisateur.

5. Histoire et Fiction : Bien que basé sur des événements réels, le film prend des libertés artistiques pour dramatiser et enrichir l’histoire, mêlant faits historiques et éléments fictifs pour offrir une narration captivante.

« Walking to Paris » de Peter Greenaway est ainsi une œuvre cinématographique qui non seulement célèbre un chapitre important de la vie de Constantin Brancusi, mais aussi une réflexion sur l’art, la création et la transformation personnelle à travers le voyage et l’expérience directe du monde.

sources : Libération, Konbini, Courrier International, Le Coin des Arts, wikipedia, Aware, Google maps, ChatGPT

Être là, quand ça marche ?

…l’homme est un animal qui marche, qui voyage. Il est avant tout homo viator.

Le terme Homo Viator signifie en latin « l’homme en chemin », ou tout simplement le pèlerin. Cette image est parfois utilisée en philosophie pour définir l’être humain comme un être toujours en devenir, « en route vers », tendu vers un idéal ou à la poursuite de ses désirs. Cf. Gabriel Marcel

… D’où mon idée de proposer à la communauté analytique le concept d’une nouvelle pulsion, la cinquième, la pulsion viatorique, celle-là même que le pédiatre vérifie à la naissance du bébé, en même temps que la succion, le réflexe de marche, support à venir de la pulsion viatorique et qui, à mes yeux représente la figure paradigmatique du désir humain. Gérard Haddad in Le voyage, figure du désir

Marche-performance- Rue de Lille

« Nous croyons penser avec notre cerveau. Moi, je pense avec mes pieds, c’est là seulement que je rencontre quelque chose de dur. »

Lacan J., « Conférence au Massachusetts Institute of Technology, 2 décembre 1975 », Scilicet 6/7, novembre 1976, p. 60.

Depuis le 5 de la rue de Lille, point de départ des participants réunis devant la plaque commémorative, les marcheurs portent soit un nœud papillon, un col roulé, une chemise blanche, suivant sa préférence.

Il portait alors des chemises ou des tuniques, sans col, sans cravate non plus ; et le nœud papillon qui avait surveillé mes premiers pas avait disparu depuis longtemps, remplacé par le col roulé, puis par ce type de col, ou d’absence de col, sur ce type de chemise blanche, aux boutons maintenant cachés… in Lacan, 5 rue de Lille. Jean-Guy Godin

Jacques Lacan apparaissait. Il était d’une élégance rare, habillé d’une chemise en soie rose et d’un complet gris, toujours avec un noeud papillon qu’il changeait souvent, chaussé de splendides mocassins noirs. Son abondante chevelure noire légèrement grisonnante rejetée en arrière. Aspects méconnus de Jacques Lacan in le blog de Roland Jaccard

Ceux qui auront opté pour le noeud papillon participent à un double hommage à la figure de Jacques Lacan. D’une part, il constitue un signe de reconnaissance autour d’un attribut vestimentaire qu’il a souvent porté ; d’autre part, dans son intervention au Congrès de Rome en 74, Lacan déclare : « Que ce soit ces ronds du noeud borroméen, ce n’est quand même pas une raison non plus pour nous y prendre le pied. Ce n’est pas ça que j’appelle penser avec ses pieds. » in La Troisième, il précise : « Si vous pouvez penser avec les peauciers du front, vous pouvez aussi penser avec les pieds. Eh bien, c’est là que je voudrais que ça entre – puisque, après tout, l’imaginaire, le symbolique et le réel, c’est fait pour que, ceux de cet attroupement qui me suivent, ça les aide à frayer le chemin de l’analyse. »

Bande-son

« … les craquements du parquet que la moquette n’arrivait plus à étouffer ; les pas vifs de Gloria, le clop-tchop-tchip-tchip des pas de Lacan. » témoignage de Jean-Guy Godin, in 5 rue de Lille

Les marcheurs entament la marche en file indienne sur le trottoir de gauche vers Orsay [ flèche bleue ]. Ceux qui le souhaitent peuvent dessiner un « nœud » avec leur trace GPS, pour d’obtenir cette trace, il conviendra de suivre un parcours précis. A mi-parcours, les marcheurs devront traverser la rue en ayant pris soin de dessiner une figure rectangulaire pour représenter le pont de fixation du nœud papillon [ carré vert ]. Ensuite les marcheurs reprendront leur marche en file indienne sur le trottoir de droite jusqu’à l’angle de la rue….

Le retour s’effectuera en sens inverse [ flèche noire  ] dans les mêmes conditions. Voir dessin ci-dessous :

1-Proposition « La Déambulation » rue de Lille

Le groupe se met en marche avec des variantes possibles :

  • Un pas de deux
  • Un pas d’eux deux
  • Un pas deux 2

Déambulation entre le n°1 et le n°31

Quelques éléments historiques concernant des adresses ayant un lien avec Jacques Lacan :

3. logement de Jacques Lacan

adresse indéfinie : L’écrivain et poète, chef de file du mouvement Dada, Tristan Tzara (1896-1963), habita et est mort ici.

5. cabinet de Jacques Lacan

8. restaurant La Calèche

19. (plaque) « Max Ernst, peintre, sculpteur, poète, né le 2 avril 1891 en Allemagne à Brühl, a vécu Dans cette maison de 1962 à sa mort le 1er avril 1976. »

immeuble dans lequel Christine Deviers-Joncour recevait Roland Dumas, qui y résidait souvent. comme en atteste de nombreux témoins de cette affaire connu sous le nom d’affaire Dumas.

D’autre part, le psychanalyste Daniel André, qui résidait au 19, rue de Lille, fut impliqué comme ami de Mme Deviers-Joncour

23 : Karl Marx y habita de novembre 1846 à mars 1847

­25. Association Lacanienne Internationale

2-Proposition « La Traversée « rue de Lille

A la séance courte, le parcours court s’impose comme expérience spatio-temporelle praticable dans des conditions permettant aux marcheurs de réaliser un parcours réduit.

Traversée entre le n°5 et le n° 8

Contexte :

« La rue de Lille – avec sa notoriété, Lacan avait annexé toute la rue – était très fréquentée – En outre sa clientèle multiple, une autre population la visitait pour des motifs mondains ou privés, l’entretien d’un commerce agréable ou simplement nécessaire. « 

In Jacques Lacan, 5 rue de Lille- Jean-Guy Godin.

Postures et déplacements

  • immobile face plaque commémorative sur le mur du n°5
  • rotation 180° -une fois par la droite, puis par la gauche à partir de la position initiale-
  • marche jusqu’au bord du trottoir
  • marche sur la chaussée en prenant l’axe (angle 45°) vers le n°8
  • arrêt au pied du trottoir
  • monter sur le trottoir
  • face vitrine restaurant La Calèche
  • rotation 180° -une fois par la droite, puis par la gauche à partir de la position initiale-
  • Porter son regard vers la plaque commémorative sur le mur du n°5

Le marcheur s’imprègne des lieux, nature des murs, des sols, de l’ambiance de la rue.

Il interroge le pourquoi de sa présence hic et nunc.

Marcher en se remémorant des éléments liés aux pratiques et usages de Lacan sur cette fraction de rue.

Le témoignage de Philippe Sollers

« je vais au 5, rue de Lille et je tombe sur l’adresse de Lacan, qui, on le sait, a exercé là, de 1940 à sa mort (en 1981), son très éprouvant métier de psychanalyste. Si le divan de Lacan pouvait parler, il mettrait en crise toute l’industrie romanesque et ses millions de livres pour rien. Cette adresse m’est familière. Bien que jamais allongé chez lui, c’est là que j’allais le chercher, certains soirs, pour dîner en sa compagnie à La Calèche, le restaurant d’en face. Le 5, c’était la promesse d’un plaisir. Mais le 5 rue de Lille (et c’est là que le temps se met à parler à voix basse) était aussi l’adresse d’un certain Darasse, le banquier d’Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, lorsqu’il venait toucher la pension que lui envoyait son père depuis Montevideo (Darasse était en affaires avec ce pays lointain). […] C’est au même banquier Darasse que Ducasse, le 12 mars 1870 (il meurt en novembre, à l’âge de 24 ans et demi, pendant le siège allemand de Paris), annonce que sa méthode a complètement changé après l’échec des Chants de Maldoror, pour dans Poésies I et II, donc) chanter exclusivement “l’espoir, l’espérance, le calme, le bonheur, le devoir”.»

Quand il sortait de son cabinet, après ses séances, vers 19 h 30, 20 heures, on allait en face de chez lui, dîner, comme ça, rapidement…

   Au restaurant La Calèche ?

   À La Calèche, c’est ça. On buvait du champagne rosé dont il m’arrosait très gentiment… Et là la conversation était libre, elle pouvait sauter d’un sujet à l’autre et c’était très agréable. Je crois que je le détendais.

Propos recueillis par Sophie Barrau, le 15 juin 2001 Lacan même, Navarin, 2005

Puis, dans un entretien avec Nathalie Crom en 2009 au Centre Pompidou, Sollers reformulera ses rencontres en ces termes :

Lacan, qui était un grand ami, habitait au 5, rue de Lille – juste à côté de chez Max Ernst. J’allais chez lui le chercher à la fin de la journée pour aller dîner juste en face, à La Calèche. Il poussait de grands soupirs : il avait entendu des conneries romanesques, c’est-à-dire névrotiques, toute la journée, et il n’en pouvait plus. C’est ainsi qu’il gagnait son argent, et il avait des billets plein les poches parce qu’il se faisait payer rigoureusement – drôle de type ! C’est très romanesque, la vie de Lacan. Les gens venaient chez lui payer en analyse ce qu’ils ne savaient pas qu’ils disaient, et moi, j’y allais pour avoir un dîner gratuit ; cela n’est-il pas romanesque ?

  • Roland Dumas qui s’était installé au 19, chez Christine Deviers-Joncour, relate avec gourmandise ses rendez-vous avec Lacan à La Calèche

Il m’invitait à déjeuner pour manger du caviar. Il me téléphonait vers midi et me demandait invariablement :

« Roland, que faites-vous pour le déjeuner? »

J’étais débordé par des dossiers urgents mais ne voulais manquer cette rencontre sous aucun prétexte. Je bredouillais :

« Rien de particulier.

Vous ne voudriez pas qu’on « se » mange une « p’tite boîte? »

Il habitait au 3 rue de Lille, et son cabinet était au 5. Une plaque, ainsi rédigée, rappelle au passant d’aujourd’hui que c’était l’adresse de son cabinet : « Jacques Lacan (1901-1981) pratiqua ici la psychanalyse de 1941 à sa mort. » Nous n’avions qu’à traverser la rue pour nous retrouver à La Calèche, un petit restaurant où il avait ses habitudes et sa table réservée au fond de l’établissement. Il passait, impérial, devant les convives qui faisaient mine de ne pas le reconnaître. On s’installait. Le serveur venait ou ne venait pas. Quand Lacan en avait assez d’attendre, il se mettait à pousser un hurlement qui mettait la salle en émoi. Le serveur arrivait affolé : « Tout de suite, monsieur le professeur! » Et de rappliquer en urgence avec excuses, caviar et vodka.

  • Julia Kristeva évoque aussi une rencontre avec Lacan à la Calèche

Nous avons dîné ensemble à la Calèche, son restaurant habituel, et s’est immédiatement installée entre nous une très forte proximité fondée sur un respect réciproque. A la sortie du restaurant Lacan m’a demandé quel était le prénom  de mon père. Je lui ai dit qu’il s’appelait Stoyan (variante bulgare de Stéphane), un « signifiant » dont mon père s’amusait à faire remonter l’étymologie à la racine latine « sto-stare » :  « il tient ». Lacan s’est arrêté, contempla quelques longues minutes la lune, et finit par me dire: «Je vois que cela tient ». Je me souviendrai toujours de son regard, curieux, enveloppant et très respectueux. Finalement, je n’ai jamais fait l’interview, mais les  échanges se sont poursuivis. 

  • Extrait de l’article consacré à Françoise Giroud, lors de la publication des Leçons particulières en Livre de poche. De ce hasard chronologique a dépendu le destin de L’Express. 23 août 2001

De 1963 à 1967, quatre fois par semaine, Françoise Giroud franchit le seuil du 5, rue de Lille, l’adresse qui, à l’époque, aimante autant qu’elle effraie. A raison de 400 séances d’une vingtaine de minutes, Françoise Giroud, en s’allongeant sur le divan du psychanalyste le plus idolâtré et le plus critiqué, va réapprendre à tenir debout. «Grâce à lui, j’ai pris conscience que je marchais le pied droit dans ma chaussure gauche et le pied gauche dans ma chaussure droite», dit-elle. Image frappante qui aide à savoir pourquoi l’on trébuche. 

  • Dans Le Monde du 12 juillet 2020, Arielle Dombasle raconte « Un ami de mon grand-père habitait ici [5,rue de Lille], il racontait que Lacan s’arrêtait chaque fois pendant vingt minutes devant le grand miroir de l’escalier pour se regarder »

  • Novembre1951 : Jacques Lacan invite Enrique Pichon-Rivière à dîner au 5 rue de Lille, et lui réserve une surprise.
    par Gustavo Freda, Psychanalyste, membre de l’école de la Cause Freudienne de Paris. 

Psychiatre et psychanalyste argentin d’origine suisse (1907-1977), fondateur du freudisme en Argentine, Enrique Pichon-Rivière a été l’un des fondateurs de l’Association psychanalytique argentine en 1942. Clinicien et enseignant novateur, il crée, en 1959, l’École de psychologie sociale. Ses travaux et son enseignement témoignent du lien entre les deux voies d’implantation de la psychanalyse en Argentine : la voie culturelle et la voie thérapeutique.

E. Pichon-Rivière était un passionné de Rimbaud, de Baudelaire mais surtout d’Isidore Ducasse, à qui il consacra de nombreux écrits. Fasciné par ce personnage et le mystère qui l’entourait, captivé par ce jeune homme dont il ne connaissait pas le portrait (aucune photo de lui n’existait à l’époque), il profite d’un voyage à Paris, où il doit participer à un congrès, pour enquêter sur les derniers pas du poète uruguayen. Nous sommes en 1951 et le congrès en question est la XIVe Conférence des psychanalystes de langue française durant laquelle il retrouvera Lacan, avec qui il partage le programme 2 et qui l’invitera à dîner le soir même… lui réservant une surprise.

Et (c’est là le point le plus savoureux), lorsque Lacan lui remet sa carte pour qu’il sache où se rendre, E. Pichon-Rivière de rétorquer : « Mais, hier matin j’étais à cette adresse ! »
Alors, pourquoi E. Pichon-Rivière s’était-il déplacé fin octobre 1951 au 5 rue de Lille?
Parce qu’outre l’adresse du cabinet du docteur Lacan, le 5 de la rue de Lille était aussi la résidence du banquier Darasse, homme d’affaires en lien avec l’Uruguay, qui servait d’intermédiaire financier entre Isidore Ducasse et son père, et qui versait au fils une
pension mensuelle et lui accordait des fonds destinés à financer la publication – à compte
d’auteur – de ses œuvres. ( voir Philippe Sollers, Les voyageurs du temps,
.
Voici donc notre E. Pichon-Rivière, revenant le soir à la même adresse qu’il avait quittée la veille, frustré de ne pas avoir pu nourrir son dossier, ni sur Isidore Ducasse, ni sur le banquier Darasse. Sauf que si la balade matinale fut infructueuse, celle du soir s’avéra généreuse : la surprise que Lacan lui avait « réservée » était la présence, parmi les convives, de TristanTzara, grand connaisseur du poète maudit sur qui ils échangeront la soirée durant !
Lacan connaissait-il la passion vouée au Comte de Lautréamont par E. Pichon-Rivière ? Ce dernier, lors d’un éloquent et affectueux témoignage à l’égard de Lacan, répond par l’affirmative.

Texte publié par L’École de la Cause freudienne | « La Cause Du Désir » 2017/3 N° 97 | pages 165 à 166

La rue de Lille se termine à l’ouest par la Gare d’Orsay, aujourd’hui Musée, les trains à destination d’Orléans partaient de cette gare jusqu’en 1939. Orléans, ville où le grand-père paternel de Lacan exerçait dans le vinaigre.

A l’est, la rue permet de rejoindre le quartier St Germain que Lacan fréquentait entre autres pour ses librairies et ses cafés. Entre la librairie La Hune et Le Divan, Lacan fréquentait, de préférence, la librairie qui ne commercialisait pas les éditions pirates de ses séminaires.

Les Deux Magots, le Flore et Lipp un trio de brasseries entre lesquels se dispersaient au grè des affinités et des désamours les acteurs de la scène germanopratine.

« La pratique de Lacan était très corporelle, il travaillait comme un sculpteur, au couteau, comme on le disait au café Les deux magots, où l’on se retrouvait parfois nombreux, après les séances auprès de lui… » Jean-Jacques Moscovitz, Membre fondateur en 1986 de Psychanalyse Actuelle.Membre d’Espace Analytique.

Être là, quand ça marche?

« La promenade comme forme artistique autonome, comme acte primaire dans la transformation symbolique du  territoire, comme instrument esthétique de connaissance et transformation physique de l’espace ‘négocié’, convertie en intervention urbaine. » écrit le groupe Stalker dont l’objectif est de révéler l’espace en le « pratiquant » à travers un certain nombre d’actions dont la marche et diverses installations … Stalker est un laboratoire d’art urbain, créé en 1995, à Rome, référence historique de Démarches.

Attaques urbaines contre les jardins autogérés

Encore un Jardin condamné à la destruction en vue de la construction d’un éco-quartier. Le mot valise magique des aménageurs-nettoyeurs garants de l’ordre urbain.

Le jardin des ronces- Nantes

Derrière la dénomination éco-quartier, la ville vend de l’artificialisation des terrains urbains échappant à son contrôle.

Les services municipaux  souvent en phase avec une majorité de la population, ne peuvent envisager des friches urbaines autrement qu’en espace à aménager. L’été naturel, perçu comme sauvage, est perçu comme un lieu abandonné et/ou comme une zone à risques.

Sur l’île de Nantes les aménagements du quai des Antilles ont transformé l’ancienne friche portuaire en lieu d’animations aménagé. Ainsi depuis 2007, les visiteurs se réjouissent d’y découvrir la Loire, comme si avant cette date le fleuve ne coulait pas le long de ce quai livré à lui-même, sauvage et désordonné.

Les aménageurs souhaitant valoriser leur projet sur le mode éco-compatible ont sanctuarisé le square de l’île Mabon soit 2 700 m2 sur une superficie totale de 337 hectares. Alexandre Chemetoff le présentait dans son Plan-guide d’aménagement de l’île comme : « … un lieu paradoxal naturel et artificiel, un lieu d’observation scientifique, un lieu dans lequel une méthode d’entretien est expérimentée. »

Depuis Nantes a été élue Capitale verte de l’Europe en 2013, au prix d’acrobatie dans la présentation du dossier de candidature. Fort de cette reconnaissance, la Métropole verdit ses projets.

Prochaine cible de cette mise en ordre contrôlée: le Jardin des Ronces

Vue d’ensemble du jardin des Ronces, Nantes. Photo : alimentation-generale.fr

La communication de Nantes Métropole

À l’est de Nantes, sur un territoire Doulonnais historiquement maraîcher et cheminot, le projet Doulon-Gohards, à l’image des valeurs du quartier, dessine les contours d’une ville à la fois écologique, plus sociale et plus solidaire. Ici, Nantes Métropole va construire un projet de faubourg, durable et accessible à toutes et tous. Un quartier co-construit, à la vocation à la fois urbaine et agricole unique, qui s’inscrit dans l’étoile verte nantaise.

Le square de l’île Mabon

Les intentions d’Alexandre Chemetoff

Les jardiniers accompagnent le développement du jardin sans arracher et sans planter de végétaux. Les branchages et les feuilles mortes sont laissés sur place, aucun arrosage n’est pratiqué. Tous les végétaux croissent librement, seuls les détritus ont été enlevés. Les relevés effectués après cours des années 2004 et 2005 constituent des points de repères pour mesurer d’année en année, saison après saison, la transformation du jardin, à la fois semblable et différent. C’est un lieu paradoxal naturel et artificiel, un lieu d’observation scientifique, un lieu dans lequel une méthode d’entretien est expérimentée.

…/…

C’est un lieu paradoxal naturel et artificiel, un lieu d’observation scientifique, un lieu dans lequel une méthode d’entretien est expérimentée.

Dans cet espace réaménagé en square depuis 2005, aucune nouvelle plantation… si ce ne sont les végétaux qui s’y sont développés naturellement. Sur cette friche industrielle (ancienne usine Alstom), la végétation évolue. Au fil du temps, certaines espèces apparaissent et d’autres disparaissent. Expérience dont les services de la métropole semblent n’avoir tiré aucun enseignement.

Pour info sur l’état du projet de destruction du Jardin des Ronces

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/esprit-d-initiative/esprit-d-initiative-du-jeudi-17-novembre-2022-4906070

Pour mesurer les relations des habitants à la parcelle concernée

https://reporterre.net/A-Nantes-un-jardin-autogere-rejouit-enfants-et-habitants

Ex-tracés, performance marchée de Ridha Dhib

Qui est Ridha Dhib ?

Artiste marcheur, il travaille sur la notion de ligne depuis presque 20 ans. Sa problématique principale s’articule autour d’une question : que peut la ligne ? Autrement dit, quelles sont les potentialités plastiques d’une trace ouverte et abstraite ? Ses outils d’expression ; son corps et son smartphone. L’essentiel de son travail se fait en marchant. Cela se traduit par des performances marchées documentées par différentes traces numériques : images, traces GPS, textes, cartes… Tous ces éléments lui permettent de créer une œuvre hybride sous forme (entre autres) de Story Maps qu’on peut traduire par « cartes narratives ». Il n’est pas un inconnu pour les lecteurs de ce blog, nous avions suivi sa précédente performance « Hor-I-zons »

Genèse du projet

« Le 15 mars 2021, je suis tombé par hasard sur un reportage consacré à un camp de réfugiés syriens. Ce reportage a provoqué un télescopage avec ma précédente « grande » performance marchée « Hor-I-zons » au cours de laquelle j’ai croisé un certain nombre de réfugiés  « échoués »  au bord du chemin. Lors de ce périple, j’ai constaté que l’accueil réservé aux cheminants était de nature différente selon le sens de leur déplacement. J’ai ainsi pu mesurer mon « privilège » d’être dans le bon sens du poil… Mais, est-ce le bon sens de l’histoire ? Cette nouvelle performance est une tentative de réponse à la précédente et au confinement subi. «  

«Ex-tracés», une performance marchée.

«Ex-tracés», une performance marchée d’environ 4200 km qui consiste à parcourir à pieds et dans le sens inverse – au départ de Paris – la route des Balkans empruntée par des réfugiés dans leur périple vers l’Europe jusqu’à Mardin, ville à la frontière turco-syrienne. 140 haltes artistiques jalonnent ce périple au cours duquel l’artiste traversera 10 pays.
À chaque étape, l’artiste tracera avec le bout de son index, dans un mètre carré de terre du territoire traversé, un passage de la Convention de Genève relative au statut des réfugiés.
Écrire dans la terre et en braille, une convention qui est supposée être « gravée dans le marbre », c’est insister sur sa précarité et celle des réfugiés.

Ridha Dhib est parti le 15 mars 2022pour un parcours d’environ 5 mois, pour suivre la performance, consulter le site

https://www.ridhadhib.com/performances/ex-traces

au quotidien sur facebook

https://www.facebook.com/ridha.dhib

De Lons-le-Saunier à Issenheim et de Beaujeu à Besançon avec Victoria Niki

Un pas après l’autre, une marche performative.

Artiste plasticienne d’origine moldave qui vit et travaille en France depuis 12 ans.
Son travail aborde la question du paysage de différentes manières.
Et si le paysage n’était qu’un prétexte pour questionner autre chose que lui-même ? Comme si le sujet lui-même se métamorphosait en autre chose.

La démarche de Victoria Niki

Le déplacement est-ce se mouvoir, est-ce voyager d’un point A à un point B ?
Souvent nous passons d’un endroit à l’autre, d’un espace à l’autre sans connaître la nature de ce changement de place et de ce que cela transporte. Le paysage, la traversée de pays et territoires autres que ceux que j’ai pu expérimenter auparavant dans mon enfance constituent le coeur de ma réflexion.
Mon travail est une histoire de souvenirs et d’espaces où l’homme enfouit son passé, ses espérances, ses attachements et où parfois il les y perd. Mais pas seulement, car c’est aussi une histoire de territoire, d’appartenance, de ces lieux qui nous construisent, nous identifient, de ceux que l’on transforme et que l’on fantasme. Le récit, le son, l’installation, le dessin et la peinture s’entremêlent au service d’un seul matériau, tantôt solide, tantôt impalpable, parfois net mais le plus souvent flou : la mémoire. La mémoire comme point de départ, comme moyen et comme finalité ; la mémoire comme une question sur la place de l’humain, celle de l’étranger et du déplacé, de l’oublié et de l’oublieux. Et en fin de compte, la mémoire de l’autre, des autres, devenue fragment d’un Rubik’s cube, construit l’archive d’un territoire. Territoire qui m’est de fait étranger.
Comment archiver les souvenirs d’un territoire, d’un espace donné ?
Le lieu, l’année, la saison, le mois, le jour, l’heure et l’atmosphère du moment ainsi que d’autres détails surgissant des souvenirs contés sont mis en parallèle avec la cartographie. Chaque récit détermine et me transporte vers un lieu précis que je prend en photo tout en archivant les coordonnées GPS de l’image.

La marche
     comme
                 acte de résistance face à une situation qui nous échappe.
La marche
     comme
                 acte d’écriture par le corps dans le paysage.
La marche 
     comme
                 démarche artistique.
La marche
     comme
                 acte échappatoire.
La marche 
     comme
                 refuge. 

En résonance à l’actualité qui questionne notre liberté, je réalise une marche performative. Cette marche se déroule sur le territoire français.


Équipée d’un sac à dos, d’une tente et du strict nécessaire pour être en autonomie complète, cette nouvelle marche performative m’amène à rejoindre 7 villes et 7 places de la liberté : Place de la Liberté, 39000 Lons-le-Saunier ; Place de la Liberté, 68500 Issenheim ; Place de la Liberté, 69430 Beaujeu ; Place de la Liberté, 63160 Espirat ; Place de la Liberté, 83136 Rocbaron ; Place de la Liberté, 83000 Toulon ; Place de la Liberté, 03450 Ébreuil.


À la fin de mon parcours les initiales des villes parcourues formeront le mot LIBERTÉ. Le parcours dans son intégralité fera 2222 kilomètres, il se fera en plusieurs étapes, selon l’état du corps et des pieds, entre l’été 2021 et la fin de l’été 2022. En fonction des rencontres, des lieux et des circonstances je sèmerai des mots de Liberté. Tels des indices de passage, ce sera la seule trace matérielle que je laisserai derrière moi tout au long de cette odyssée. Chacun de ces mots sera géolocalisé sur la carte créant ainsi des rhizomes de Liberté interconnectés par mes pas.

 » L’être humain a toujours besoin d’air…tout en s’affichant comme fils d’une société, il s’en arrache avec réserve, hostile à tout excès, et se détourne pour chercher refuge non pas en soi-même mais dans une nature éprouvée comme l’envers de la société qu’il fuit. Rendu étranger à son monde, il souhaite taire son désarroi. ‘‘ 
L’Homme de dos  Georges Banu

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La prochaine étape ce sera pour l’automne. Tenez vous prêts pour de nouvelles aventures !!!

Le chemin de la liberté 
De BESANCON à BEAUJEU avec Victoria Niki

Chapitre II

J-0 Elles me paraissent toujours étrangement longues ces journées où l’on part pour un lieu mais la marche ne s’enclenche pas encore. La marche est en attente, elle est en suspension, elle ne commence pas encore, elle se prépare. On n’est plus chez soi, mais on n’est pas encore là-bas, on est quelque part, dans un entre deux, dans un sas spatio-temporel.

J’arrive ce soir à Besançon, assez tard. Demain c’est le départ, mes pieds n’en peuvent plus d’attendre. Demain je serai enfin en mouvement.

Pour le moment je regarde les paysages défiler…


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De l’usage de la photographie par le Sentier Métropolitain du Grand Paris

“Les Sentiers Métropolitains inventent la ville de demain. Ils métamorphosent une métropole en reliant tous ses territoires et en les éclairant d’une lumière nouvelle.”

Thierry Van de Wyngaert, Président de l’Académie d’Architecture

C’est une infrastructure pédestre qui permet une mobilité piétonne à l’échelle métropolitaine. C’est un équipement culturel au service du territoire, une plate-forme rassemblant des communautés de curiosités, valorisant des initiatives locales, assemblant des patrimoines culturels et naturels. Ce « centre culturel à ciel ouvert » ouvre un voyage, assemble des récits et crée un nouvel espace public. Il révélera les coulisses, les histoires et les monuments ordinaires et inconnus de la métropole. Il traversera des espaces méconnus du Très Grand Paris. Il racontera un territoire en transformation, un grand organisme entre ville et nature et révélera notre patrimoine métropolitain commun. Le Sentier Métropolitain du Grand Paris veut constituer un lien, assembler des récits et révéler un territoire. Extrait document Le Voyage Métropolitain

Guidé par les membres du « Sentier métropolitain du Grand Paris », le repérage se fait de deux manières. Une marche collective, ouverte au public, est organisée pour créer un parcours. Une seconde équipe est en charge de « l’éditorialisation » du parcours.  Dénommée « caravane », celle-ci est composée d’illustrateurs, écrivains, photographes, journalistes dont le travail consiste à élaborer un guide. 

Référence : Les Echos Par Lamia BarbotCaroline d’Avout (Rédactrice photo)Publié le 29 avr. 2017 

Si l’on considère avec Francesco Careri que « Dans les villes d’aujourd’hui, qui se transforment rapidement, marcher et franchir les frontières est devenu le seul moyen de reconstruire les tissus à partir des fragments urbains séparés dans lesquels nous vivons. La marche est devenue l’instrument esthétique et scientifique permettant de reconstruire la carte du processus de ces transformations, une action cognitive capable d’accueillir également les amnésias urbains que nous retirons de manière inattendue de nos cartes mentales parce que nous ne les reconnaissons pas comme une ville. »

Francesco Careri in La marche comme un art civique

La photographie tend à stabiliser une réalité disséminée aux rythmes multiples. Les bords du cadre, ses frontières figent cette réalité qui les dépasse. La photo gèle l’instant, le saisit dans une césure fragmentaire temporelle.

Elle contracte dans un rythme unique, pose, instantané ce moment critique ou cet instant décisif, elle représente « La marche de l’histoire à travers un temps homogène et vide » écrit Walter Benjamin, dans Thèses sur la philosophie de l’histoire.

Dans notre démonstration, nous ne montrerons pas l’ensemble des séquences dont elles participent, ceci étant conforme à l’usage qui est fait des images sélectionnées pour l’étude. En effet, ces images sont utilisées isolements dans les publications on line ou en print des Sentiers Métropolitains et des divers canaux de communications.

Les photographies présentées s’inscrivent dans le cadre d’un témoignage photographique sur une randonnée à la butte d’Orgemont à Argenteuil. Pardon, «Ce n’est pas de la randonnée, ce sont des marches urbaines», nuance Vianney Delourme, qui les organise avec son association Enlarge your Paris
Va donc pour marche urbaine dont les photos retenues se situent  entre des photographies d’arrivée sur le lieu, procession ascensionnelle et descentionnelle pour quitter la butte.

Toute marche en groupe obéit aux canons d’un tel exercice qu’il soit laïque, religieux ou militaire à savoir une procession d’individus qui avance en groupe ou en grappes quand ce n’est pas en file indienne quand la configuration des lieux l’impose. La procession publique est suivie dans un deuxième temps par une caravane composée d’illustrateurs, écrivains, photographes, journalistes dont le travail consiste à élaborer un guide. De la procession à la caravane, une idée de « nomadisme » complète le vocabulaire, en y ajoutant une note que l’on pourra interpréter comme un défilé de saltimbanques ou de pionniers sur les chemins de la découverte.

photo Jéromîne Derigny

Activité grégaire, les processionnaires composent une communauté menée par un ou des guides. Les images illustrant les marches montrent des chenilles humaines s’effilant de dos dans le paysage. Les pauses/poses donnant lieu parfois à des illustrations dont la référence religieuse n’est pas exempte.

Photo : Marie Genel

La photo utilisée par les documents d’Enlarge your Paris ou pour l’Art des sentiers métropolitains est une photo de Florence Joubert qui a été publiée sous cadrage natif en mode [paysage] et recadrée en format [portait]. Nous verrons pourquoi cette double présentation dans la suite de notre analyse.

Photo : Florence Joubert

Or, que voit-on dans l’image, de Florence Joubert, choisie pour résumer (à contre-courant du travail de narration du sentier du Grand Paris) Paris? Précisément la photographie d’un groupe constitué par une pause, et qui se fige devant le panorama. On y voit les participants du groupe disséminés sur une butte certains arrêtés, d’autres assis ou en mouvement, et les écarts entre eux. Un fait cependant importe plus encore : le fait que les membres soient tous de dos (dans l’édition [portrait], dans l’édition [paysage] une personne sur la gauche tourne le dos au paysage, alors que sur la droite une autre personne marche parallèlement au panorama). C’est qu’on ne peut pas photographier le regard qui advient alors pour chacun. Deux personnes photographient une vue hors champ sur la gauche de l’image. C’est également l’assomption de cette photographie comme mise en scène.

Les deux personnes en train de photographier utilisent des appareils numériques. Ces appareils (smartphones ou appareils de photo) présentent la particularité de rendre visible l’image sur un écran. Cette visibilité de l’image cadrée ne l’était pas avec la photographie argentique, qu’à la discrétion du photographe sous le voile de la chambre photographique. Pour le reste le viseur monoculaire était un système individuel, dont l’accès à l’image n’était pas partageable.

Trois plans horizontaux :

  • Un sol herbeux
  • Un front de personnages
  • Un panorama en surplomb (nimbé d’une brume de pollution, lui-même subdivisé en un premier plan pavillonnaire auquel succède les tours de la Défense)

Les personnages sont comme situés derrière un quatrième plan qui sépare cette réalité artistique d’un reste. Or, ce reste est précisément là où nous sommes, nous spectateurs. A notre regard la fiction rejoint la réalité, puisque l’espace s’ouvre à nous, il n’est pas caché derrière des figures qui nous feraient face. Elle la rejoint aussi par le fait que l’instant est proprement mis en scène: l’écart est comme organisé, même si cette organisation est latente : c’est la construction de la ruine positive du collectif. Dans la version [portrait] le recadrage vertical isole la ligne de dos, en réduisant le champ de l’image. Devant cette ruine, nous comme reste de l’oeuvre pouvons imaginer la salvation qui peut venir avec ces territoires et ces actions.


                           La-Seine-Rouen-1955©-Henri-Cartier-Bresson-_-Magnum-Photos

Ainsi, cette photo de Henri Cartier Bresson présente toutes les caractéristiques requises pour venir en miroir des photographies que nous analysons dans cette présentation. Le point de vue en surplomb, l’herbe et le chemin, les personnages, ici assis, attentif aux commentaires de celui qui regarde le paysage et ses ponts. La composition dynamique met l’accent sur le paysage, lisible et identifiable. Le lien entre les personnages et la ville, le fleuve et les ponts est magnifié par la composition. A partir de cette image matricielle le décryptage des intentions des éditeurs dans les choix opérés pour illustrer les documents des Sentiers Métropolitains met en lumière leur position sur le rapport du chemin à la ville.

La composition de l’image, répond à la règle d’or du maître français, à savoir la règle des tiers qui consiste à placer les éléments clef de l’image sur les lignes qui séparent les tiers verticaux et horizontaux, voire sur les intersections entre ces lignes, afin de répartir harmonieusement le contenu de l’image entre ces tiers. Le principe étant 2/3 de sol ou de paysage pour 1/3 de ciel ou l’inverse. Le parti-pris adopté montre l’intention du photographe, sur quoi a-t-il voulu mettre l’accent.

A ce sujet, Heidegger prend l’exemple d’un pont. « ’Léger et puissant’, le pont s’élance au-dessus du fleuve. Il ne relie pas seulement les deux rives déjà existantes. C’est le passage du pont qui seul fait ressortir les deux rives comme rives. […] Avec les rives, le pont amène au fleuve l’une et l’autre étendue de leurs arrière-pays. Il unit le fleuve, les rives et le pays dans un mutuel voisinage. […] Les ponts conduisent de façons variées. Le pont de la ville relie le quartier du château à la place de la cathédrale, le pont sur le fleuve devant le chef-lieu achemine voitures et attelages vers les villages des alentours. Au-dessus du petit cours d’eau, le vieux pont de pierre sans apparence donne passage au char de la moisson, des champs vers le village, et porte la charretée de bois du chemin rural à la grand-route. Le pont de l’autostrade est pris dans le réseau des communications lointaines, de celles qui calculent et qui doivent être aussi rapides que possible. […] « Le pont, à sa manière, rassemble auprès de lui la terre et le ciel, les divins et les mortels » in Essais et conférences Martin Heidegger 1951 (Conférence prononcée au mois d’août 1951 à Darmstadt) Gallimard.

La lecture de ces photographies et leurs usages affiche des indices sur la nature du projet. La décorrélation marcheur-ville mise en place par les photos illustre la vocation touristique d’un projet présenté comme un « centre culturel à ciel ouvert ». Ces parcours trop longs pour des déplacements quotidiens ne présentent aucun intérêt pratique pour les habitants. Ils s’inscrivent dans de l’activité de loisirs pour les nouveaux habitants des résidences immobilières qui repousseront les plus défavorisés hors des zones proches des gares du Grand Paris Express.

L’appropriation des sentiers par une population homogène assurera moins une cohésion territoriale qu’une communauté de classe.

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Etude sur la randonnée pédestre

Pratiquants

Volumes

En 2016, la France compte environ 16 millions d’adeptes de la randonnée pédestre

35 % des Français âgés de 15 à 70 ans déclarent avoir pratiqué au moins une fois la randonnée pédestre au cours des 12 derniers mois. En somme, ce sont environ 16 millions de randonneurs français qui arpentent les sentiers littoraux, de plaine et de montagne. Pour autant, bien que particulièrement nombreux à s’être essayé au moins une fois à l’activité, les randonneurs ne sont que 35 % à marcher régulièrement tout au long de l’année, ce qui représente en ordre de grandeur environ 5,5 millions de randonneurs réguliers. Finalement, près d’un tiers des randonneurs interrogés déclare pratiquer au moins une fois par semaine.

Sur une échelle sociale à trois niveaux (catégories populaires, moyennes et supérieures), le randonneur français est à 48 % issu des catégories populaires [1]. Les pratiquants de randonnée pédestre sont généralement peu diplômés. En effet, 48 % d’entre eux ont un niveau de diplôme inférieur au baccalauréat. 33 % sont diplômés de l’université ou équivalent. Notons enfin que les randonneurs français sont 52 % à déclarer ne pas avoir des parents sportifs.

Note

[1]La construction de cette échelle à trois niveaux a été réalisée en regroupant différentes modalités de réponse à la question des professions et catégories socioprofessionnelles (PCS). Ouvrier, chauffeur, employé, agent ou personnel de service ont été regroupés dans la catégorie « populaire ». Agriculteur exploitant, artisan, commerçant, chef d’entreprise, professions intermédiaires ont été regroupés dans la catégorie « moyenne ». Enfin, cadre, profession intellectuelle supérieure, professions libérales représentent la catégorie supérieure.


Addenda

« c’est dans la défection des communautés que l’on peut faire surgir l’incomplétude de toute communauté de nature ou de nation, de culture ou de classe, et rendre sa dignité de témoin à cet exemple qui est l’envers de l’artiste, ou plutôt son versant malheureux : le prolétaire ou, aujourd’hui en Occident, le  »travailleur immigré » 

Référence : Jean Borreil, « Le vagabond de l’universel », in La raison nomade, p96.

La possibilité de ne pas se comprendre, découverte dans le fait artistique, relève bien de la possibilité de ne pas être une communauté : le commun que la langue maternelle aurait si bien dit n’a pas existé. L’artiste comme le travailleur immigré sont des figures du témoignage de cette réalité critique parce qu’ils vivent tous de la réalité sur ses bords. Finalement, l’expérience d’artiste reprend à son compte cette question : « que se passe-t-il […] lorsque au pont de la fable heideggerienne qui lie le quartier du château à la place de la cathédrale, on oppose la déliaison de celui qui, n’étant pas propriétaire légitime de la ville, couche sous le pont? ». Ce qui se passe, c’est précisément qu’on ne peut plus penser la ville, et ce qu’elle symbolise, l’unité spatiale et à travers elle nationale, comme une totalité continue qui dans l’histoire serait perpétuelle. Il faut alors la penser comme une impossibilité, et à la place penser et pratiquer les possibles qui peuvent la traverser. 

Référence : Jean Borreil, « Le vagabond de l’universel », in La raison nomade, p82, commentant Martin Heidegger, Bâtir,habiter, penser 

des nécessités de déplacement : la frontalité des immeubles ne se traverse pas de la même manière ni aussi aisément que même la clôture du champ.

Jean-Pierre Brazs Vers le chemin des pierres plantées.

Jean-Pierre Brazs partage ses activités entre installation, dessin, photographie et écriture. Après avoir conçu depuis 1995 de nombreuses « interventions paysagères » éphémères ou pérennes son activité artistique se développe depuis 2009 à partir de fictions institutionnelles : le Centre de recherche sur les faits picturaux, puis la Manufacture des roches du futur, donnant lieu à des expositions, des installations, des conférences, des publications. Entre 2015 et 2017, dans le cadre de son projet L’hypothèse de l’île, il s’est déclaré en résidence d’artiste fictive dans une île imaginaire.

Ses œuvres sont présentes dans de nombreuses collections publiques dont le Fonds national d’art contemporain, le Musée de Grenoble, le Musée d’histoire contemporaine ou le Musée du paysage de Verbania, Italie.

La démarche de Jean-Pierre Brazs
La proposition de J.P Brazs s’inscrit naturellement dans l’esprit de « Démarches ». Un parcours qui tisse un récit chronologique de ses travaux sur le thème de la lecture-écriture des paysages. Ces « coutures » raboutent différentes temporalités, elles définissent la continuité de ses diverses productions, sur la thématique paysagère. Entre le scientifique et le chaman, il artialise les domaines qu’il investit en nous donnant à découvrir, à travers son regard, les parts visibles et invisibles de la terre. Il gratte la croûte terrestre avec le savoir d’un déchiffreur averti qui en décrypte les signes.  En cela son travail participe de cette « tresse narrative » fondement de Démarches.

Ancré dans l’art rupestre par ses recherches et son travail sur les rochers, ce corpus de travaux de Jean-Pierre Brazs s’inscrit aussi dans le système de pensée corrélative à l’oeuvre dans la Chine antique. Pensée qui place les montagnes et les pierres dans une relation où si les pierres participent aux pouvoirs de la montagne, c’est moins pour leur ressemblance apparente que parce qu’elles constituent des microcosmes, animés par les forces qui créèrent les monts et les sommets.

Carole Fritz, chargé de recherche au CNRS au Centre de Recherche et d’Etude pour l’Art Préhistorique indique que « C’est difficile d’en parler sans rentrer dans l’interprétationMais l’anthropologie démontre depuis très longtemps qu’il n’existe pas de société sans mythes. Je ne vois pas pourquoi le paléolithique dérogerait à la règle. Dans les sociétés, ce sont les mythes qui régissent l’organisation sociale, la pensée. Le problème c’est que nous n’avons pas d’ethnographie qui accompagne cela : on fouille des poubelles et on regarde des dessins ; c’est très difficile de reconstituer un mythe à partir de ça.« 
Jean-Pierre Brazs nous invite à découvrir ses reconstitutions qui sont autant de reconstructions interprétatives.
« Ne connaît-on pas assez exactement le caractère d’un homme lorsqu’on entend […] qu’il considère toute roche brute comme un témoin du passé, avide de parler, vénérable pour lui dès son enfance… » Friedrich Nietzche in Humain, trop humain.

Cartes des parcours de Salève et de Barjac


Vers le chemin des pierres plantées
Texte et illustrations Jean-Pierre Brazs

Mes « interventions paysagères » passées (depuis 1995) étaient issues d’une expérience physique et visuelle avec un lieu « déjà là », composé du substrat géomorphologique, des présences et des rythmes végétaux et animaux et du « fabriqué avant » par les hommes. Étaient alors convoqués (de façon très braudélienne) des cycles aux amplitudes multiples, depuis les grands cycles géologiques aux cycles nocturnes diurnes, en passant par les cycles historiques ou ceux modeste d’une vie humaine. Me préoccupant aussi d’un « au-delà » du lieu, je cherchai à l’interroger et en quelque sorte à l’élargir, dans le sens où je souhaitai tisser des liens avec des références extérieures au lieu lui-même dans l’espace et le temps.
Dans le prolongement de ces expériences, je me suis intéressé ensuite aux parcours qui peuvent relier des lieux, constituant en quelque sorte des « lieux – réseaux ».
Les cheminements, se construisent comme des récits, il n’est donc pas étonnant de trouver sur les sols ou les parois de modestes « écritures » volontaires ou fortuites. Depuis quelques années je les collecte pour les décomposer ensuite en multiples fragments, persuadé qu’une langue pouvait y être à l’œuvre et qu’il suffirait d’y puiser des syllabes visuelles pour écrire la suite d’un récit ébauché. Me souvenant d’un projet que j’avais anciennement nommé « lieux-dits », j’ai donné à ces récits graphiques le nom de « dits ».
Le « chemin de mégalithes » et les « pierres plantées » existent réellement à proximité de mon nouvel atelier à Barjac dans le Gard, que j’occupe depuis l’été 2019. L’intrigante garrigue encourage à la rêverie et je ne puis m’empêcher de convoquer parfois des paysages imaginaires. En des lieux si particuliers le sol transpirerait des bruits du monde.

*

17 09 18
La randonnée de ce jour au sommet du Mont Salève a été décisive.
Ce massif, géologiquement jurassien, situé en Haute-Savoie, domine la ville de Genève. Il a toujours été abondamment occupé et parcouru, par les hommes comme par les animaux. Il a été dès le IIe siècle après J.-C. le lieu d’une petite métallurgie. Je me suis intéressé à des traces minimes, à des pierres simplement déplacées, à des relations parfois étranges entre l’arbre et la pierre.

18 09 18
En fin d’après-midi, en m’arrêtant à l’un des sommets du mont Salève et en tournant le dos à la vue panoramique sur les massifs des Alpes, j’ai aperçu des allées et venues d’hommes et de femmes transportant des branches de toutes tailles vers les hauteurs du pâturage habité de pierres éparses et d’arbres rabougris.
La tombée du jour est propice à la tenue de feux nouveaux dans les petites enceintes de pierres des foyers anciens dispersés sur le sommet.
Je salue donc les pourvoyeuses des flammes, les vétérans de l’étincelle, les brandonneurs et brandonneuses de toutes saisons.

19 09 18
J’ai engagé un travail d’inventaire des nombreuses traces de foyers récemment utilisés, abandonnés ou en attente de réutilisation.

26 09 18
Mon projet d’intervention avec et sur le mont Salève le constitue à la fois en topos et en oloé (les « espaces élastiques où lire où écrire », d’Anne Savelli) Le lieu choisi n’est pas un thème ou un support, mais il est à l’œuvre, c’est-à-dire qu’il est mis au travail.

28 09 18
Dans les rochers de Faverges, (ancien site d’extraction de minerais de fer et de petite métallurgie ; « Faverges », du latin fabrica : la forge) on peut à la fois se hisser en grimpant et être reliés aux entrailles de la terre. Les foyers sont à proximité des passages et de cavités.
A partir d’un plan topo utilisé par les varappeurs j’ai pu définir cinq zones :
Dans la partie basse du site (donnant sur une prairie) :
La zone des grands rochers gravés / La zone du « grand foyer » / La zone du passage étroit
Dans la partie haute du site : la clairière (dans laquelle se trouvent de nombreux foyers)
Entre ces deux zones : des rochers, dans lesquels on peut circuler et qui parfois forment des grottes

01 10 18

Début d’inventaire des tracés à la peinture bleue sur les rochers de Faverges. Ils indiquent les passages à utiliser pour les amateurs de varappe. Le mot « varappe », créé en 1883, provient du nom d’un des couloirs d’escalade du mont Salève.

varappe n.f.rég.Suisse ESC. GÉOGR. ALP. « couloir rocheux » – In Ga[1970].
Compl.TLF (mêmes réf., ø texte)
1883 – Origine du mot varapper. – On nous demande d’où vient le terme
varapper, appliqué quelquefois dans les récits d’excursions en<montagne.  (…)  Revenons  à  l’origine  du  terme  varapper.  Nous  la trouvons, sous la signature de L. WANNER, dans l’Écho des Alpes (1883,p. 248), organe des Sections romandes du Club Alpin Suisse. Ce nom de Varappe est tiré de certains couloirs du Salève, situés entre la Grande Gorge et le Coin. Ces couloirs qui, à première vue, semblent être inaccessibles, sont parcourus fréquemment par quelques Clubistes genevois qui estiment qu’il faut demander à la montagne autre chose que la marche et que, pour retirer tout le bien des courses alpestres, il faut que tout le corps travaille et non les jambes seulement. Cette manie de rechercher ce qui passe parmi la plupart de nos collègues pour des casse-cou, leur a fait donner le surnom de « Varappeux » età leur bande celui de « Varappe ».

http://www.cnrtl.fr/definition/bhvf/varappe

09 10 18
J’ai poursuivi l’exploration des rochers et découvert de nouvelles inscriptions. Je suis maintenant en mesure d’en faire un inventaire complet. Certaines se trouvent à proximité directe d’un « feu ». D’autres à l’entrée d’un passage ». D’autres encore sont cachées dans des « grottes ».
Des figures humaines ou simiesques sont gravées sur des parois verticales. Des enfants barbouillés du noir des charbons de bois, m’ont prévenu de la présence de « monstres » dans les cavités rocheuses, ajoutant, en courant vers l’entrée de la petite grotte, que rien ne pouvait les effrayer.

05 11 18
Les sommets du mont Salève sont vraiment des territoires nourriciers. J’y ai récolté quelques écritures : signes, traces et quelques étrangetés qui pourront alimenter un travail purement graphique (qui m’occupera cet hiver, alors que le Salève sera couvert de neige)

07.11.18
J’ai retrouvé des notes publiées en 1983 à l’occasion d’un projet consacré aux espaces urbains intitulé « LIEUX DITS » produit par le Centre d’action culturelle de Montbéliard.
(Aujourd’hui je ne formulerai pas  les choses de la même façon)
ERRE : manière d’avancer, de marcher.
ERRER : s’écarter de la vérité, aller de côté et d’autre, au hasard, à l’aventure. IMAGES = ERREUR ?
L’errance c’est de n’avoir pas lieu ?
ERRATA : chose où l’on a erré.
ERRATIQUE : qui n’est pas fixe. Les roches erratiques ont été transportées par les anciens glaciers à une grande distance de leur point d’origine.
ERREUR : acte de l’esprit qui tient pour vrai ce qui est faux et inversement ; jugement, faits psychiques qui en résultent.« Les ténèbres de l’ignorance valent mieux que la fausse lumière de l’erreur » (Rousseau).

12.11.18
Je suis retourné inspecter les rochers de Faverges.
Temps géologique, historique et actuel s’y conjuguent.
J’ai pu collecter différentes roches sidérolithiques. (Les rochers de Faverges sont formés d’une roche blanchâtre, rougeâtre à jaunâtre, constituée uniquement de grains millimétriques de quartz. Cette roche correspond au « grès sidérolithique » : « grès » en raison de l’abondance des grains de quartz et « sidérolithique » à cause de leur teneur en oxydes et hydroxydes fer. L’aspect de cette roche est dit saccharoïde, car sa texture rappelle celle du sucre. Ils se sont déposés, il y a une quarantaine de millions d’années, dans des fissures et des cavités creusées dans un plateau calcaire légèrement bombé, à l’emplacement du futur Salève, alors que le climat était tropical à désertique).

J’ai retrouvé des scories datant des anciennes activités sidérurgiques au Mont Salève. (Entre le Ve et le VIe siècle, et le XIe et le XIIIe siècle selon l’étude en 2017 de J. Sesiano de l’Université de Genève).

J’ai rendu visite à mon « grand foyer ». C’est le plus spectaculaire du Mont Salève. Il utilise une cuvette naturelle dans les rochers, attenante à une sombre anfractuosité. La fumée a noirci la roche ; sur les parois abondent signes gravés et tracés au charbon de bois.
C’est dans cette terrible béance que j’ai découvert une litière soigneusement préparée avec des branches de sapins recouvertes d’une épaisse couche de feuilles mortes. À côté du foyer des branches ont été soigneusement posés contre la paroi rocheuse.
Il me faut donc imaginer une personne (ou un couple) à la tombée du jour, allumant un feu et passant une partie de la nuit (la nuit entière peut-être) dans ce lieu directement ouvert sur les entrailles de la terre.

*

Il m’est arrivé de penser que la « réalité » ne serait qu’un mycélium enfoui et le dessin une façon de gratter le sol des apparences.

Qu’y a-t-il donc sous terre ? Quelque chose qui repose, attend, s’enfonce ou se soulève, ou se déploie, s’accumule, se concrétionne peut-être, ou se désarticule et s’éparpille ? Ce ne serait pas un monde inversé, ni symétrique, ni le germe de ce qui éclot à l’air libre, ni un monde racinaire, ni un chaos informe, ni des restes enfouis, ni notre monde livré à la décomposition ; quelque chose qui renonce ou qui espère, qui à la fois nourrit le dessus et en absorbe la substance.
Partout dans le monde existent des danses en rond. Le pilou kanak, se déroulait en grandes spirales de pieds et de bambou, frappant fortement le sol dans l’obscurité totale de la nuit. On peut imaginer que le bruit était si fort, l’onde transmise à la terre si particulière, que parfois le monde du dessous pouvait répondre, que les danseurs ne pouvaient s’arrêter de frapper le sol qu’à l’épuisement de leurs forces, qu’ils frappaient de plus en plus fort, de peur de ne plus entendre que le bruit de la terre.

Il est différentes manières d’entendre les bruits du monde. Il faut pour cela se trouver à des endroits particuliers et aux moments qui conviennent. Les foyers du mont Salève se répartissent en différents points hauts d’où la vue sur le massif alpin est bien dégagée et à proximité de rochers ouverts sur les entrailles de la terre : ils témoigneraient dans ce cas non pas de la volonté de voir, mais d’entendre. Pourquoi sinon s’obstiner à réalimenter régulièrement certains foyers, et à chaque fois s’assurer que le feu soit bien étouffé en le recouvrant des pierres qu’on avait d’abord organisées en cercle pour le contenir. Pourquoi aussi, sur certains rochers préservant d’étroits passages, de basses galeries et de petites « grottes », graver ou dessiner des visages effrayants (ou effrayés), parfois simplement des yeux, sinon pour signaler que dans ces cavités pourraient résonner des chants, des paroles ou des cris, sonorités anciennes prisonnières des plis de la terre.

*

Le « chemin de mégalithes » et les « pierres plantées » existent réellement à proximité de mon nouvel atelier à Barjac dans le Gard.
« Depuis l’office de tourisme de Barjac, prendre la direction Orgnac puis à gauche, rue Salavas … bifurquez à droite Grand-Rue Jean-Moulin qui débouche place de la croix blanche … prendre la rue Chevalier Lavaure … passer devant l’école publique et aller tout droit. Place Dr-Roque, prenez en face la rue Chevalier-Lavaure… prendre à gauche le circuit du PR 23 et le vieux chemin du Mazert … couper la D176. Poursuivez en face, sur un chemin pierreux. … Prendre à gauche la route goudronnée
… De cette portion de route vous apercevez au loin sur la gauche les bâtiments de la propriété de l’artiste Anselm Kiefer ainsi que quelques œuvres… Prenez à gauche à la rencontre de la piste forestière. Au Clos-du-Prince, prenez à droite vers l’Aven d’Orgnac pour déboucher devant le dolmen des Gigantes … suivre les rectangles jaunes, pour parvenir au dolmen de la Devèze… rejoignez l’aven des Cristaux. Prenez à droite pour déboucher aux dolmens de Serre-de Fabre et rejoignez la maison Forestière … »

Au-delà de l’éloquence pratique des topoguides, l’intrigante garrigue encourage à la rêverie et je ne puis m’empêcher d’y convoquer des paysages chimériques. Comme dans les rochers de Faverges, en des lieux si particuliers le sol transpirerait des bruits du monde et les mégalithes seraient gravés de traces imaginaires.

Liens :
http://www.jpbrazs.com/__index_lieuxdits.html
https://www.tk-21.com/TK-21-LaRevue-no90#Perce-voir-un-lieu

« Le Pont de Bezons » mis en Seine par Jean Rolin.

Au commencement, en 1980, la publication Chemins d’eau aux Éditions Maritimes & d’Outre-Mer, débute une série d’ouvrages qui vont s’égrener sur une vingtaine de titres.  Parmi ceux-ci, ajoutons au premier titre : Zones en 1985 et La clôture en 2001 qui narrent déjà des aventures pédestres de Jean Rolin sur le territoire hexagonal.

Sa dernière parution, « Le Pont de Bezons », aux éditions P.O.L, relate les expéditions de l’écrivain le long de la Seine. Un roman de regards pour immersion sensitive dans le décor des berges. Un flot de sensations évocatrices.

Les récits de marche de Jean Rolin naissent de projets aux contours imprécis et d’une envergure disproportionnée pour être réalisables : Dans le cas du Pont de Bezons, le projet consiste « à mener sur les berges de la Seine, entre Melun et Mantes des reconnaissances aléatoires, au fil des saisons, dans un désordre voulu ».

Son objet est le presque rien, assister à un lever de soleil sur le Pont de Bezons. Un pont sur la Seine fondu dans la banalité d’un décor de banlieue, mais dont la description permet à force de digressions de retisser la trame entière de notre présent, et tout un passé avec lui. Dans une chronologie établie pour conférer aux lieux une épaisseur temporelle dont la saisonnalité recompose le cadre.

Le pont avant sa restructuration en 2009

Guillaume Thouroude (écrivain voyageur et chercheur en littérature) dans La démarche ambulatoire de Jean Rolin : un écrivain voyageur au débouché des mouvements littéraires du XXe siècle, écrit :

[Un voyageur n’est rien sans les territoires déterminés sur lesquels il exerce ses déplacements, ses séjours et ses dispositifs. Jean Rolin, plus que tout autre auteur, définit un territoire avant d’écrire et se tient à son projet de départ, que celui-ci soit fructueux ou pas, qu’il soit réalisable ou pas. Ce qui compte, dans les textes de Rolin, ce n’est pas la faisabilité de tel ou tel projet, et encore moins sa réussite, que le fait d’avoir parcouru et quasiment épuisé un territoire, un trajet ou une dimension géographique à travers un dispositif textuel déterminé.]

Comme il les définit lui-même dans Terminal Frigo, les voyages brossent une « autobiographie subliminale ».

Jean Rolin• Crédit : Hélène Bamberger

Guillaume Thouroude, rappelle les contraintes d’existence des récits fixées par l’auteur pour [Zones, voyage autour de Paris obéissant à des règles telles que dormir chaque soir dans un hôtel différent, et ne jamais emprunter deux fois la même ligne de transport en commun. [Alors que] La Clôture, de son côté, impose au narrateur-performer de se mettre en orbite sur un segment précis du boulevard périphérique. Le résultat littéraire, ou en tout cas le contenu du récit, est entièrement redevable de ce qui se passe, ou pas, dans le cadre factuel défini. La réception de ces textes les détermine comme récits de voyage et non comme roman, ou pour le dire plus précisément, comme textes factuels de géographie.]

De la fermeture d’un fast-food à un crépuscule de banlieue, « Le Pont de Bezons » dévoile les trésors enfouis sous la banalité des apparences qui occulte notre attention. Le spectaculaire n’a pas de place dans ces dépotoirs qui recueillent les témoins d’un passé en décomposition. Les signaux visuels et les odeurs forment un duo de marqueurs de sensations. Attentif aux modifications des parcours, Jean Rolin note l’acharnement des communes à rendre les terrains vagues inutilisables pour les gens du voyage. De profonds sillons sont creusés si bien qu’à chacun de ses passages l’auteur ne manque pas de relever la prolifération de ces cicatrices de terre. Comme chacun peut le constater lors de marche dans les marges urbaines.

Le pont après restructuration- Photo publiée par Herlin Chane-kuen

Si Céline, Maupassant et Madame de Sévigné apparaissent dans le récit comme témoins d’une autre histoire des lieux, Gustave Caillebotte s’immisce dans un décor lié aux débuts de l’industrie aéronautique. A ces noms célèbres s’ajouteront des personnes sorties de l’anonymat par le hasard des rencontres, plus nombre de communautés, clubs et congrégations qui viennent à point nommé habiter le récit.

Vue de l’Hotel où s’installe l’auteur pour assister au lever du jour sur le pont

L’auteur, par la précision topographique et temporelle de l’organisation de son récit, nous offre avec brio les sensations les plus infimes que peut connaître le marcheur quand il est attentif à son environnement. Une démarche partagée par ceux qui sont réceptifs aux signaux faibles et qui décryptent avec une acuité particulière leur environnement.

Un livre-manifeste pour une démarche littéraire

Le Pont de Bezons, Jean Rolin- éditions P.O.L 2020 – prix : 19€

Mouettes & Chardons

AUKERA et DéMarches s’associent pour proposer un parcours pédestre à celles et ceux qui souhaitent rejoindre Jatxou à pied depuis Bayonne. Ce parcours documenté vous permettra à tous moments de vous mettre dans l’état d’esprit qui sied à un séjour nature, pour la Fête de la noisette, le 17 octobre 2020. Voir le programme à paraître sur le site de Aukera

Mise en marche à lire attentivement si vous souhaitez réserver le 17 octobre 2020.

Le parcours ne présente pas de difficulté particulière, cependant, il nécessite une organisation pour gérer les déplacements. Le point d’arrivée étant isolé, il est nécessaire de vous inscrire en cliquant sur le lien pour remplir la fiche :

https://forms.gle/wRUCUnRBwckmJtTx7

Merci de remplir tous les champs de la fiche d’inscription, ceci afin d’organiser les retours pour ceux qui voudront rejoindre leur voiture. Après inscription, nous vous adresserons le lieu de rendez-vous à Bayonne et les frais à prévoir, si besoin, pour le taxi et la collation.

Le parcours Bayonne-Aukera 18km environ 4h. Prévoir un équipement adapté à la marche.

Le départ est prévu impérativement à 14 :00, car nous devrons arriver sur le site à 18 :00 pour assister aux événements de la Fête de la noisette.

Le parcours étant soumis aux aléas météo, il sera annulé  en cas de précipitations abondantes.

Les conditions sanitaires seront celles prévues à la date pour les activités de plein air.

Présentation succincte des associations.

AUKERA – Le Champ des Possibles, est une association qui oeuvre  à la conservation des espèces arboricoles et végétales traditionnelles du Pays Basque, ainsi qu’à la régénération de l’écosystème du domaine où elle gère une noiseraie et un conservatoire arboricole en Permaculture.

our célébrer les récoltes et la création, Aukera organise chaque année 2 événements culturels mêlant Permaculture, Musique Expérimentale et LANDArt.

Son domaine étant particulièrement propice à l’expérimentation, elle accueille une résidence artistique, des camps de création et propose des expériences de coworking à la ferme.

DéMarches est une association dédiée à  la réalisation de parcours avec pour objectif de révéler l’espace en le « pratiquant ».

Un blog : d-marches.org

L’association, née en 2014 a pour but de donner à  voir, lire, sentir les multiples facettes et implications de la marche et d’élaborer, collectivement ou non, des formes de récits, de dessiner en marchant des représentations du monde dans le cadre d’une activité artistique de l’immatériel.

DéMarches a clairement comme ambition de permettre un nouveau décryptage du paysage à l’aide d’un outil sensible et ouvert, de favoriser une nouvelle écologie de l’esprit par la pratique d’une activité esthétique, et de transmettre aussi largement que possible cette brèche dans les habitudes de perception, en un mot de penser avec les pieds.

Sachant que le walkscape est défini par le groupe Stalker comme « … une affaire de marche, de promenade, de flânerie, conçues comme une architecturation du paysage. La promenade comme forme artistique autonome, comme acte primaire dans la transformation symbolique du  territoire, comme instrument esthétique de connaissance et transformation physique de l’espace ‘négocié’, convertie en intervention urbaine. »

Manifeste

La marche s’inscrit désormais dans la catégorie des arts immatériels, au même titre que la performance, par exemple. La marche est un objet non-commercial, réponse mobile, agile, narrative, activité sensible dans une situation de consommation d’images hypertrophiée et inflationniste.

Marcher c’est créer, lire/écrire le territoire en même temps, le parcours est une activité pluridimensionnelle et simultanée, à la fois action, ligne, et récit.

Le parcours permet de penser et de voir avec ses pieds dans un désordre exponentiel, de revenir à une expérience essentielle du monde physique et d’en partager les récits, la marche devient l’instrument de connaissance privilégié du territoire, l’errance est la valeur de ce nouveau monde contemporain de l’ambiguité et de l’hybridation accélérée.

Le parcours est aussi une tresse narrative dans laquelle viennent s’imbriquer différents types de récits : écritures photographiques, sonores, journalistiques, figuratives ou abstraites, documentations, mythes… dont les modalités d’expressions peuvent être aussi variées que l’état mouvant des paysages qu’elle dessine, fabrique de mémoire dans un principe d’incertitude généralisé : le parcours est aussi une structure narrative.

Le parcours est une œuvre ouverte, protéiforme, multi-dimensionnelle, interactive, jamais terminée à l’image des territoires et du monde qu’elle décrit, un laboratoire permanent où s’écrit la science du flou.

L’art du parcours

Expérimentation :le parcours est une forme d’art expérimentale et polymorphe, un moyen d’expression souple et sensible. Elle permet d’évoquer des sujets de teneur très différente, dans des contextes divers. Sa forme globale est constituée de l’expérience même de la marche et des récits qui en sont faits, forme proliférante et sans limites.

Sensible :le parcours réintroduit dans le champ de l’art une expérience sensible singulière autour de la marche. Celle-ci constitue le socle de l’œuvre, ensuite s’enroule autour de ce fondamental une tresse narrative chaque fois différente, jamais terminée ni forclose, l’œuvre devient permanente.

Géographique ou topologique :le parcours est toujours ancré dans un lieu, un territoire, un contexte. Les traces et empreintes de cette géographie sont collectées, ramenées et centralisées autour de l’expérience.

Engagement :le parcours est un engagement au sens où il mobilise la globalité de l’acteur : ses convictions, sa vision du monde et ses interprétations : l’œuvre est une grille de lecture proposée qui permet un décryptage du paysage.

Une page facebook présente des actualités, des informations, des recherches et des réflexions à la marge qui documentent les activités liées aux marches et à leurs environnements.

Page facebook : Démarches

Dans le cadre des activités proposées par AUKERA, le champ des possibles, l’association DéMarches vous propose un parcours pédestre au fil de la Nive (Errobi en basque) jusqu’aux chardons (Eguzki lorea en basque) du Labourd (Lapurdi en basque).

Le parcours Mouettes & Chardons

Relie Bayonne, place du Réduit au Domaine des Cimes-Aukera à Jatxou

Un parcours en deux parties :

  • 1- Le chemin de halage, rive gauche de la Nive [2h20 – 11km]

  • 2- Changement de rive, traversée par la passerelle de Portuberria, construite au début des années 2000  – Villefranque – Aukera par via Chemin de Chaiberrikoborda [1h40 – 7km]

Chemin de halage Bayonne-Ustaritz

Itinéraire continu qui longe la Nive sur une dizaine de kilomètres entre Ustaritz et Bayonne. Accessible à tous et relativement plat, il traverse des paysages remarquables de Barthes et offre des possibilités de points de repos ou de pique-nique.

Le halage est l’ancêtre de l’autoroute certes fluvial mais qui était moins encombré!
Avant l’invention des moteurs de bateaux, et pour pallier l’absence de voiles impossibles sur tous les engins, les péniches qui transportaient des matières premières et tous matériaux étaient tractées le long des fleuves par les mariniers eux-mêmes, des animaux tels des chevaux, des ânes ou des mulets et enfin par des machines telles des tracteurs.

Evidemment, le halage nécessitait un chemin dégagé et hors d’eau qui longeait la berge des voies d’eau où se trouvaient les péniches.

Quelques notes :

Au fil de ses 75 kilomètres, la Nive unit les premiers pics pyrénéens qui dominent le bassin de Saint-Jean-Pied-de-Port, chef-lieu de la basse Navarre, à Bayonne, où elle se jette peu avant la mer dans l’Adour après avoir flâné au milieu des vallons et prairies fertiles du Labourd.

  • la Nive reste appréciée des pêcheurs : si l’esturgeon a disparu, la truite et, à nouveau, le saumon abondent. Ce dernier était autrefois souvent une nourriture de base, au point que des ouvriers agricoles avaient réclamé, et obtenu, dans leur contrat de travail, qu’il ne leur en soit pas servi tous les jours.
  • Ses méandres étaient alors le domaine de petits bateaux effilés, les halos, qui transportaient jusqu’à Bayonne les produits agricoles. C’est d’ailleurs autour d’Ustaritz qu’en 1523 aurait été planté pour la première fois en Europe du maïs rapporté des Amériques fraîchement découvertes.

                               Maquette de halo (Musée de la Batellerie de Conflans-Sainte-Honorine)

  • La traction était effectuée par des chevaux, des bœufs mais aussi des hommes zirlinga (avec zirga la corde). On utilisait la marée montante et descendante pour faciliter la tâche.
  • Etaient acheminés vers Bayonne : canons fabriqués à Baïgorry, laines de Navarre, meules à moulins de Bidarray et Louhossoa et des bois d’Iraty, qui descendaient la Nive par flottage. Dans l’autre sens, on transportait surtout les produits alimentaires : vin, grains, farine, sucre ou poissons. Les chalands à fond plat, de 10 à 12 mètres de long, portaient de 2 à 5 tonnes. Si la descente de la Nive ne posait pas de problèmes, il en était tout autrement pour la remontée. Il fallait 1 heure pour rallier Bayonne, mais 3 heures étaient nécessaires pour remonter la Nive.
  • De ses rives, on aurait jadis observé le rite de « cubindey », consistant à tremper dans la Nive les femmes volages enfermées dans une cage.
  • Et la Nive aurait pu être une grande, c’est-à-dire un fleuve, si des travaux au XVIe siècle n’avaient ramené l’Adour, qui divaguait plus au nord dans les Landes, à son cours d’aujourd’hui et au port de Bayonne.
  • La Nive est mentionné dans le Petit Nicolas de Sempé et Gosciny. En effet Sempé passait ses vacances dans le Labourd.

« Alceste est allé se faire interroger sur les fleuves et ça n’a pas marché très bien, parce que les seuls qu’il connaissait, c’était la Seine, qui fait des tas de méandres, et la Nive, où il est allé passer ses vacances l’été dernier. Tous les copains avaient l’air drôlement impatients que la récré arrive et ils discutaient entre eux. La maîtresse a même été obligée de taper avec sa règle sur la table et Clotaire, qui dormait, a cru que c’était pour lui et il est allé au piquet. »

In Les Récrés du Petit Nicolas

Le Labourd :

Il s’agit de la façade maritime du Pays Basque, qui s’étend des confins de la Gascogne aux Pyrénées et à l’Espagne, des longues plages du Sud des Landes jusqu’à Anglet aux côtes escarpées débutant à Biarritz et s’étirant jusqu’à Hendaye, aux typiques falaises de flysch plissées et escarpées.

Le Labourd c’est une bande côtière de 10 km de large environ jalonnée de stations balnéaires célèbres ou ports typiques telles Biarritz, Hendaye, ou Saint Jean de Luz, sans oublier Bayonne , porte d’entrée du Pays Basque et confluent de deux rivières, la Nive et l’Adour.

Lapurdi, en basque, se distingue par des traditions culturelles ancrées dans l’histoire de cette terre de légendes.

  • Illargi belarra est le mot basque désignant « l’herbe lunaire ». C’est la Carline acaule, la fleur du chardon sylvestre. On l’accroche au linteau de la porte principale ou à l’entrée de la maison afin qu’elle ne soit pas frappée par la foudre.

Dans d’autres endroits du pays cette fleur, qui peut s’appeler Eguzki-lorea (la fleur du soleil).

Dolores Redondo, auteur de la trilogie de Baztan, raconte dans le roman « De chair et d’os » que cette fleur était traditionnellement accrochée aux linteaux des maisons pour éloigner les sorcières. Celles-ci devaient compter toutes les graines du cœur de cette fleur avant de pouvoir franchir le seuil. La tâche était si longue que le soleil se levait avant qu’elles aient fini de compter. Les sorcières fuyaient le soleil, et la maison était ainsi protégée.

  • En pays basque, la maison (Etxe) est un lieu sacré. On y vit mais on y meurt aussi. Avant le christianisme, la maison servait de tombe familiale. Elle était le lieu de sépulture de ses habitants. Elle était donc la demeure des vivants mais aussi des défunts. Un lieu que venaient visiter les esprits des disparus. On l’orientait de façon à ce qu’elle soit en contact avec la lumière divine et on y pratiquait de nombreux rites religieux. On y faisait des offrandes aux morts, aux âmes des ancêtres qu’on pouvait alors apercevoir sous la forme de lumières, de rafales ou de coups de vent, d’ombres, de nuées ou de bruits étranges. Il est dit que même encore, elles peuvent resurgir dans la nuit…
  • Les coutumes successorales au Pays Basque dans l’Ancien Régime étaient unique en Europe non parce qu’elles permettaient aux chefs de famille de léguer tous les biens de famille aux aînés (car c’était le cas de nombreuses régions coutumières en France), mais parce que ce système de l’héritage unique, celui de la primogéniture qui favorisait l’aîné des enfants, ne faisait aucune distinction entre les garçons premiers nés et les filles premières nées. Selon le droit coutumier basque, l’aîné, qu’il soit un garçon ou une fille, devenait l’héritier légal de la maison et de toutes les terres, forcé(e) ensuite de dédommager plus ou moins équitablement les cohéritiers, filles et garçons, qui dès lors quittaient la maison et allaient se placer ailleurs. Ainsi, les filles aînées avaient autant de chances que les fils aînés d’hériter du patrimoine familial. Ce système n’a pas d’équivalence dans les Pyrénées (ni même en France ou en Europe).
  • A Villefranque, on a transporté beaucoup de produits de carrière, de l’ophite (1) principalement, la dernière gabarre a été coulée sur place en 1935, au Chalet de l’Isle

Note (1)

L’ophite doit son nom au terme grec « ophis » qui évoque les serpents, en raison de la ressemblance de cette roche avec la peau de ces reptiles. Ultérieurement, le terme ophite, utilisé à l’origine dans les Pyrénées, a été déformé en ophiolite.

Du point de vue pétrographique, les ophites sont, en réalité, des dolérites qui contiennent des cristaux de plagioclases et de pyroxènes ainsi que quelques minéraux accessoires comme l’ilménite ou la magnétite. Avec le temps, des minéraux d’altération (serpentine, chlorite et épidote) apparaissent. Tous ces minéraux d’altération possèdent une couleur verte qu’ils transmettent à l’ophite.

Le bâton de marche basque, le Makila

Le bâton de marche basque est un attribue historique de la culture basque. Ce bâton de marche remis selon la tradition, à l’adolescent, lors du passage à l’âge adulte est un objet personnel précieux. Il est aussi un attribut d’autorité et de pouvoir, des makilas d’honneur sont dédiés à des hommes à la notoriété reconnue. Chaque makila est gravé et fabriqué pour son propriétaire, avec les décors, le nom-prénom et la devise en basque.

Sa possession nécessite de la patience, il faut environ 25 ans entre la commande et la livraison. Sa fabrication correspond à des règles strictes qui du néflier sur pied aux finitions nécessite de nombreuses étapes se déroulant sur de longues périodes. Traditionnellement, le marcheur basque ne saurait s’engager sur les chemins sans son précieux bâtons, aide à la marche et arme de défense principalement contre les risques d’agressions animales.

La jonction Villefranque-Aukera

à propos de Villefranque, le site en lien présente la ville dans le détail. Villefranque  était  un  important  port  fluvial,  sur le bord de la  Nive.  Les  gabarres  accostaient au Port de Villefranque, situé à hauteur de l’actuel Quartier Ste Marie. Là, on vit se développer une importante activité artisanale,  telle que l’exploitation de la pierre ou encore la fabrication de chaussure, autour du XXe siècle.

Selon la légende, le 24 août 1343, le maire de Bayonne,  profitant des fêtes locales du village, fit capturer et attacher cinq nobles labourdins aux piles du pont de Proudines, au bas du Chateau de Miotz, où la marée montante les noya. En effet, pour trancher le conflit qui opposait les locaux aux bayonnais. Les labourdins refusaient de payer un droit de « douane » sur l’entrée d’alcools dans la ville de Bayonne, aussi lorsque des agents du maire de Bayonne vinrent pour effectuer la collecte, les Labourdins les jetèrent à l’eau afin qu’ils vérifient si elle était salée. Le 24 août de la même année, Pé de Poyanne prit le château de Miotz (démoli, il a été remplacé par une demeure du XIXème siècle), en représailles et captura cinq gentilshommes labourdins. Sinistre supplice, il les attacha aux piles du pont afin qu’ils constatent que la marée montait à cet endroit. La noyade des gentilshommes prouva à leurs dépens que la marée montait en effet jusque-là…

Cette légende fut reprise par Taine dans son « Voyage aux Pyrénées » 1860, illustrée par Gustave Doré.

Détails du parcours Villefranque -Aukera

traverser la Nive par la passerelle

Prendre la direction nord sur D137 vers Route Départementale 257/D257

26 m

Prendre à droite sur Route Départementale 257/D257

950 m

Tourner légèrement à droite pour continuer sur Route Départementale 257/D257

29 m

Continuer sur Chemin de Hariagaraya

950 m

Prendre légèrement à gauche sur Chemin de Chaiberrikoborda

1,6 km

Tourner légèrement à gauche

350 m

Tourner à gauche

900 m

Prendre à gauche sur Route des Cimes/D22
(prudence sur cette section, accotements dangereux, circulation rapide)

110 m

Tourner à droite

750 m

Prendre à gauche sur Otsoezkurra

850 m

Continuer sur Chemin de Mestenborda

150 m

Prendre légèrement à droite sur Otsoezkurra

Votre destination se trouvera sur la droite.

450 m

Aukera. Domaine des cimes

Chemin Inbiadako Bidea 64480 Jatxou. Tel : 06 60 87 03 81/Tel : 07 51 63 42 33

Vous êtes arrivés à destination. Bon séjour.

Lajos Kassák, la marche initiatique de l’artiste-prolétaire

Lajos Kassák

Poète, peintre et théoricien hongrois d’avant-garde, Lajos Kassák (1887-1967) se revendiqua toute sa vie comme un artiste prolétaire. Proche des dadaïstes et des surréalistes, cet autodidacte fut aussi le mentor du photographe Robert Capa. Publié en 1927 à Budapest, Vagabondages paraît pour la première fois en France en 1972 aux éditions Corvina. Le livre est à nouveau disponible aux éditions Séguier. L’éditeur, en illustrant sa couverture d’une photo de hobo, induit un positionnement de l’auteur loin de sa culture européenne. Un choix contestable.

Né en 1887, d’un père laborantin et d’une mère blanchisseuse, Lajos Kassák est rétif au savoir scolaire et s’oriente très vite vers un apprentissage en serrurerie. C’est donc en ouvrier et en aspirant-poète qu’il décide de prendre la route pour Paris en compagnie d’un camarade sculpteur, un certain Gödrös, en 1909. Chemin faisant, l’auteur se sépare de Gödrös, et rencontre un dandy nommé Emil Szittya (1), qui étudie les représentations du Christ, veut partir au Chili et rêve d’assassiner le Tsar. Plus pacifique, Kassák cherche simplement sa place en ce monde.

Untitled 1922 – coll.MOMA

« Plus je vagabondais, plus me paraissait naturelle cette confuse négation de tout.»

Qui n’a jamais rêvé de tout plaquer pour prendre la route ? Lajos Kassák, lui, a plus d’une raison de se lancer dans l’aventure. Nous sommes en 1909, il a 22 ans et, partout en Europe, une effervescence artistique et révolutionnaire fait trembler l’ancien monde. Alors il décide de quitter Budapest pour rallier à pied l’épicentre de l’agitation : Paris. C’est le point de départ d’une odyssée picaresque et libertaire qui le mènera d’un bout à l’autre du continent.
Le récit qu’en donne l’auteur près de vingt ans plus tard, en 1927, est à mi-chemin entre un roman d’initiation hérité de Voltaire ou de Goethe, et une autobiographie poétique comme nous en offrira la Beat Generation. Vagabondages se situe entre le Jack Kerouac de Sur la route et le Jacques London des Vagabonds du rail.

« Je le sentais : aussi facile qu’il m’avait été facile de prendre la route, aussi difficile il me serait de retourner parmi les gens que l’on appelle normaux, d’accepter leurs lois entortillées, les coutumes auxquelles les contraignent ces lois. »

Lajos Kassák, marche et rêve

Par Philippe Lançon — article publié dans Libération le 8 avril 2020

Portrait de Lajos Kassák à Budapest, en 1918, par Ilka Révai. (Photo Kassák Museum, Budapest)

Dans «Vagabondages», l’écrivain, peintre et poète hongrois fait le récit picaresque de son périple à pied de Budapest à Paris, qu’il entreprit en 1909 à l’âge de 22 ans, avec notamment Emil Szittya (1) comme compagnon de route.

Comme Louis XVI, il était serrurier. Comme lui, il a fait sa vie dans une autre fonction. Le Hongrois Lajos Kassák, écrivain, peintre et poète d’avant-garde, l’un des premiers de son pays, a 22 ans lorsqu’il s’en va, à pied, les poches à peu près vides. C’est un autodidacte. Ses parents voulaient en faire un prêtre. Son père, préparateur en pharmacie, abandonne la famille. Les enfants Kassák sont élevés par leur mère, blanchisseuse. Lajos entre à 12 ans en apprentissage. L’épopée picaresque contée dans Vagabondages n’est qu’une partie d’un long cycle autobiographique. Publiée en 1927, elle commence au moment où l’auteur décide de laisser non seulement son pays et son métier, mais aussi tout travail lié à une forme de soumission.

Comme dans Don Quichotte, les chevaliers en guenilles vont par couple : accompagné successivement par deux énergumènes, eux-mêmes hongrois, écrivains, artistes, Kassák traverse son pays, l’Autriche, l’Allemagne, la Belgique, le nord de la France. On est en 1909 : ce sont encore des années où les villes sont petites, les campagnes peuplées, leurs habitants à la fois pauvres, durs et habitués à nourrir, à accueillir dans une étable ou un poulailler, quitte à les insulter, les multiples loqueteux qui passent ; car les routes et les asiles de nuit sont pleins de vagabonds. Ce sont aussi les années où bourlingue le jeune Cendrars, auquel l’auteur de Vagabondages et ses compagnons font souvent penser, l’amertume en plus. Kassák laisse à Budapest la dulcinée qu’il épousera plus tard et qui l’a engagé à partir, peut-être parce qu’elle le trouvait pénible. De toute façon, comme écrit Cendrars, quand tu aimes il faut partir. Surtout à 20 ans. Elle lui écrira des lettres, poste restante, tout au long du voyage, et fera publier des poèmes qu’il lui envoie. L’objectif est Paris, la ville qui fait rêver le monde ; mais ce n’est qu’un objectif. L’idée est de bouger et de monter la vie à cru, quitte à subir ses ruades.

Foyer de travailleurs

Il prend d’abord le bateau, sur le Danube, avec son premier compagnon et ami, le sculpteur sur bois Gödrös. Ça commence bien : «Jusque-là, j’avais toujours été indifférent à la nature, et maintenant, de part et d’autre du Danube, je sentais la beauté des collines, qui m’apparaissaient comme des corps à la vie trépidante, et j’entendais presque la croissance des arbres lointains et la respiration des prairies étendues. « Tu vois, dis-je à Gödrös, elle vit pour de bon, la vie. » Lui, il jacassait d’abondance, et il était aussi insouciant et joyeux que moi. Tout mon passé, comme un lourd boulet, se détachait, s’éloignait de moi. […] Nous voyageâmes ainsi jusqu’à cinq heures de l’après-midi, nous nous amusions des palabres des gens, nous regardions les bras nus des filles, et celles qui nous paraissaient dignes d’amour, nous échangions à leurs propos des gaillardises et des inepties. Nous ne parlions pas des choses et des gens de chez nous. Je n’y pensais même plus, j’étais tout aux instants qui passaient. On ne peut se sentir si bien que dans la pureté animale. Hier était loin, et demain ne m’intéressait pas.» Très vite, évidemment, ça se gâte.

Au premier foyer de travailleurs, il faut se déshabiller avant d’entrer : «Nous étions dans un couloir de cave mal éclairé. De longs champignons saillaient sur un mur, nos vêtements jetés dessus faisaient sur les murs blancs comme des ombres de cadavres pendus.» L’écriture de Kassák restitue la violence, les surprises, les images, tout ce qui, dans un tel voyage, relève de la comédie et de l’apparition. Les deux garçons, bientôt épuisés, passent la frontière. Après une nuit à la belle étoile, «soudain, comme surgi de terre, un agent de police fut devant nous. Il dit quelque chose en allemand, je sentis que ces paroles devaient être des questions, mais j’étais incapable de rien répondre. Peut-être que cet homme bien astiqué, engoncé dans son uniforme, avait passé toute la nuit planté dans notre dos, et maintenant que le soleil se montrait, il en faisait autant pour notre perte». Kassák ne parle pas l’allemand. Gödrös lui a dit qu’il le parlait, mais c’est faux, et le voilà qui sort un petit dictionnaire rouge et se met à ânonner des mots allemands «à vous écorcher la langue». Kassák découvre qu’il voyage en compagnie d’un menteur patenté. Au poste, on les interroge, on leur hurle dessus. Kassák dit en hongrois au flic qui ne le comprend pas : «Tu peux bien me gueuler après. Si cette crapule de Gödrös n’est pas capable de te parler avec un dictionnaire, alors, qu’est-ce-que tu me demandes, à moi, qui n’en ai pas ?» Cette scène inaugurale va se répéter, d’une façon ou d’une autre, de pays en pays, que ce soit lorsqu’ils mendient, entrent dans un foyer, tapent des paysans, se font passer pour ce qu’ils ne sont pas : l’enfer, quand on voyage comme ça, c’est l’autre qu’on ne supporte plus, mais sans lequel il est encore plus difficile de voyager. Et il ne faut pas attendre de ces voyageurs la moindre reconnaissance. Le don n’a aucun lien avec la gratitude.

«Petites combines»

Dans un salon de coiffure, Gödrös feint d’être coiffeur, ne trompe personne, est passé à tabac ; on dirait une scène de Molière. Les tripes au vinaigre servies dans les foyers d’accueil où ils dorment à même le sommier d’acier, le lait aigre que leur offrent systématiquement les paysans qui n’ont rien d’autre, leur mettent les boyaux à l’envers : «Et nous faisons bombance sans mesure, et notre nez peu à peu s’emplissait d’odeurs de tourné, le monde autour de nous n’était plus que du lait aigre qui nous tombait dessus comme un nouveau déluge. Ce lait vraiment nous étouffait nuit et jour.» Ils s’aguerrissent, apprennent à mentir, à tondre une petite ville. Ils deviennent cyniques, ne cessent de s’engueuler, en viennent à se haïr. C’est une vie circulaire, où une scène ne fait qu’en répéter une autre, même si chacune méritait d’être écrite. Dans une taverne allemande, ils parviennent à se faire servir un gueuleton, en commençant par refuser une bière pour mieux attendrir les clients. Ils finissent avec une gueule de bois, la panse pleine et un lit. Au matin, ils s’avisent qu’après des semaines de voyage ils n’ont toujours pas visité «une église, ni un musée, ni un cimetière», eux les artistes, les poètes, et Kassák dit à Gödrös : «Si nous devons vagabonder ainsi longtemps, il n’adviendra rien de nous. Nous sommes maintenant des salauds irresponsables, nous voyageons à coups de petites combines, et nous passons en aveugle à côté de tout ce qui se propose à nous de beau et de grand.»

Cet état d’esprit fait de hauts et de bas, trempé comme un acier dans la froide épreuve de la route, cet état où la volonté d’être libre reste plus forte que toute morale sociale et que le plus dur obstacle, il le décrit rétrospectivement très bien : «Des jours et des jours après encore, je fus tenté de retourner à Pest, de planter là Gödrös et ses mensonges, de laisser les asiles, les eaux de vaisselle des postes de secours, et de me retrouver devant l’établi, et de suivre ma vocation, de faire ce pour quoi j’étais né. Mais tout cela, c’étaient des idées qui me venaient sur la grand-route, mes pieds rebelles, eux, martelaient le sol, le ciel infini était bleu au-dessus de moi, et j’allais comme si le vent m’avait poussé loin de Pest dans un espace encore inviolé et un temps encore non mesuré. L’amour du travail n’était déjà plus pour moi qu’une mauvaise maladie momentanée. Des forces inquiètes m’habitaient, elles m’emportaient, et je m’abandonnai à elles. Où elles m’emportaient, vers quoi, cela ne m’intéressait pas.» Mais pour être emporté, il faut des chaussures, et quand les leurs ne leur vont plus, parce que leurs pieds ont enflé, ils vivent l’enfer et ils se quittent. L’image que Kassák donne rétrospectivement de Gödrös est déplorable, mais rien ne nous dit qu’elle n’a pas été déformée par la colère, le souvenir, le sens du récit ou la volonté de paraître, par contraste, le mec bien.

Vieillards poudrés

C’est alors que, dans une taverne de Stuttgart, Kassák est abordé par un étrange individu nommé Emil Szittya, le futur auteur de 82 Rêves pendant la guerre 1939-1945 (lire Libération du 9 février 2019). Il a le même âge que lui, portrait : «Szittya s’assit sur la chaise en face de moi, et croisa les jambes avec élégance. Il parlait en accentuant fortement les mots, il prenait grand soin de se montrer à moi sous un jour respectable et pourtant, tout, en lui, me faisait l’effet d’un drôle de bonhomme, avec ses singeries. Il portait des bottines montant jusqu’aux chevilles, un brûle-gueule de matin au tuyau mâchonné sortait de son gousset, ses cheveux étaient drus et raides comme du fil de fer, on aurait dit les piquants d’un hérisson.» Comme les voleurs d’enfants de Pinocchio, Szittya commence par amadouer Kassák en lui offrant des galettes de pomme de terre, puis en leur trouvant une chambre où dormir, chez un vieil homme qui se prend pour un musicien et qu’il s’agit de flatter. Assez vite, les choses tournent mal. Szittya, antisémite, a une spécialité : se faire passer pour juif afin de récupérer de l’argent ou des repas dans les caisses d’entraide juives, qui soutiennent les familles victimes de pogroms à l’Est, et dans les synagogues. Comme dans les Aventures de Rabbi Jacob, Kassák doit alors apprendre à réciter les prières en hébreu, mais il n’y arrive pas, ou mal. Comme ils dorment dans le même lit, et comme Szittya lui vante les corps des jeunes athlètes, Kassák se noue dans une chemise de nuit trop grande pour lui, car il craint d’être violé par son nouveau compagnon, qui le conduit dans un cabaret d’homosexuels, occasion d’une description dégoûtée mais dantesque : si Kassák n’a eu aucun plaisir à être approché par des vieillards poudrés, dans le genre Charlus, il en a pris dix-huit ans plus tard à les décrire, et il en donne. Dix autres scènes relèvent du roman picaresque, chez des moines méchants, des paysans belges odieux, à Bruxelles où Kassák découvre les crevettes qu’il confond avec des cancrelats, mais aussi le milieu des révolutionnaires russes, enfin en France, où les villageois sont atroces. Paris le déçoit et il rentre vite fait et par le train à Budapest, où l’attend sa vie d’écrivain.

A propos de Vagabondages de Lajos Kassák:
-Titre original : Csavargások
-Première publication 1927 à Budapest

Lajos Kassák Vagabondages Traduit du hongrois et préfacé par Roger Richard. Séguier, 248 pp., 19 €.

Notes

(1) En 1909, avec un compagnon de route, l’écrivain hongrois Lajos Kassak, il fait une bonne partie du chemin. Dans les villes, ils tapent les associations de toutes sortes, de l’Armée du salut aux socialistes en passant par les juifs et les catholiques. Parfois, ils dorment sur un banc, ou sur des matelas pleins de punaises. Szittya amène Kassak dans un cabaret homosexuel, chez des individus dont il obtient un lit, un repas, des sous. Il est doué pour les rencontres et ne peut «résister aux choses bizarres»«Sa figure grotesque, écrit Kassak dans son autobiographie publiée en 1926, se frayait un chemin parmi les passants. Il parlait comme un possédé de Dieu, et il était hirsute et sale comme en automne les chiens vagabonds. Est-il bon ? Est-il mauvais ? me demandais-je souvent. Et je ne trouvais pas de réponse nette à cette question. Il pouvait être un de ces Juifs légendaires qui errent par les routes leur vie durant, et ne se trouvent jamais de patrie. […] Je marchais à côté de lui, et je lorgnais d’un œil en coin cet insecte chimérique, ce bouledogue en pain d’épice, ce pou du désert au poil crépu, ce perroquet aux sept couleurs chargé d’un sac à dos, et je faisais comme si je prenais au sérieux toutes ses extravagances, et comme si elles m’enthousiasmaient.»

in L’occupation des rêves, sur les traces d’Emil Szittya par Philippe Lançon in Libération daté 8 février 2019

Sites à visiter :

Biographie
https://monoskop.org/Lajos_Kass%C3%A1k

Musée
https://whichmuseum.com/hungary/budapest/kassak-museum

Contexte culturel

Les mouvements d’avant-garde dans les années 1920 – Institut culturel hongrois, Paris (> 12/07)

 

Sontier n.m.

SONTIER substantif masculin.

Néologisme de forme dérivé du mot sentier.

Définition de sentier : Chemin étroit dans la nature, qui ne laisse passage qu’aux piétons.

Par analogie le mot sontier substitue à la racine sen de sente (petit sentier ou petite voie) et de sentier le radical son.

Définition de son : un son est une sensation auditive engendrée par une vibration

Par analogie, un sontier est un chemin de sons dans lequel le piéton est invité s’immerger. L’attention particulière à l’environnement sonore oblige les participants à focaliser sur les bruits environnants pour les identifier et les repérer.

Le SONTIER est l’équivalent français, proposé par Démarches, au soundwalk anglo-saxon.

De quelques marcheurs par Michéa Jacobi

Michéa Jacobi est né en 1955, à Arles dans le quartier de Trinquetaille. Instituteur, il vit et travaille à Marseille.

De Neil Armstrong (astronaute) à Giovanni Zarbula (cadrannier) en passant par Empédocle et bien d’autres marcheurs qui ont laissé leur empreinte dans l’histoire grande ou petite, Michéa Jacobi nous convie à mettre nos pas dans ceux de ces philosophes, mystiques, poètes, archipoète et gens de peu. On croise Woody Guthrie, le pape Grégoire XVI, un marcheur pur, un saint ahuri et un torero à pied. Chaque page raconte, dans de courts textes fluides, les vies peu ordinaires d’humains pour qui la marche a été sinon un émerveillement au moins une victoire de « l’aplomb ».

Neil Armstrong – photo NASA

« Tout homme qui marche est porteur d’un secret », confie l’auteur. Il cherche dans la relation des motivations de ces « Walking Class Heroes » à percer leur secret, dans ce petit livre passionnant.

Classés par ordre alphabétique, ces 26 marcheurs invétérés aux parcours singuliers ont en commun une passion particulière : pendant la majeure partie de leur existence, ils éprouvèrent un goût irrépressible pour la pratique de la marche :

Armstrong Neil, astronaute (né en 1930), Basho, haïkiste et pèlerin (1644 – 1694), Coryat Thomas, pedestrissime Odcombien (1576 – 1617), David-Néel, Alexandra, tibétophile (1868 – 1969), Empédocle, marcheur triomphal (490  – 435 av. J.-C.), Faber Gotthilf Theodor von, piéton à Saint Pétersbourg (1766 – 1847), Guthrie Woodrow Wilson dit Woody, compositeur itinérant (1912 – 1967), Hearne Samuel, explorateur obstiné et ethnographe de circonstance (1745 – 1792), Ibn Battûta, Abou Abd Allah Muhammad dit, (1304 – 1369), Jean de Dieu, marcheur de l’angoisse à la sainteté (1495 – 1550), Korzeniowski Robert, marcheur pur (né en 1968), Lasteyrie Charles-Philibert de, comte, agronome et éducateur (1759 – 1849), Muston Alexis, dit le grand faucheux (1810 – 1888), Noël Magali, Magali Noëlle Guiffray dite, Muovi lo (né en 1932), Orrorin tugenensis, lointain camarade (entre 6,9 à 7,2 millions d’années), Poulmann, Pierre-Joseph, assassin (guillotiné en 1844), Querno Camille, Archipoète (1470 – 1528), Romero Francisco, torero à pied (vers 1700 – 1763), Saba, Umberto Poli dit, poète triestin (1883 – 1957), Torres Villarroel Diego de, Gran Piscator de Salamanca (1694 – 1770), Ulay, Uwe Laysiepen dit, marcheur nuptial (né en 1943), Vidrequin Roméo, sapeur (1920 – 1999), Walking Stewart, John Stewart dit, philosophe autodidacte (1749 – 1822), XVI Grégoire, pape anti-siège (1765 – 1846), Yun Li Ching, comme un pigeon (1736 ou 1677 – 1933), Zarbula, Giovanni Francesco, cadrannier (actif dans les Alpes du Sud entre 1833 et 1881)

Un petit ouvrage réédité, publié une première fois, en 2012, aux éditions La Bibliothèque, ce recueil était épuisé. Pour cette nouvelle édition chez Le Tripode, l’auteur a révisé l’ensemble et augmenté le recueil de cinq dessins inédits.

Alexandra David-Neel au retour de Lhassa, 1928

Woody Guthrie

 

Michéa Jacobi – Walking class heroes – éd. Le Tripode – 10€

Des hadrons aux piétons – Le Grand Paris Express

L’accélérateur du Grand collisionneur de hadrons, au nord-ouest de Genève, est constitué de 27 km de tunnel, à 100 m sous terre, dans lequel les particules sont lancées à 99,9999991% de la vitesse de la lumière et vont effectuer 11 245 fois le tour de l’accélérateur par seconde.

En adaptant les chiffres, ce pourrait être une présentation du Grand Paris Express, ce tube de béton en majeure partie enterré qui vient s’ajouter à la Petite Ceinture et aux périphériques pour ceindre un territoire en expansion.

Les aménagements urbains s’implanteront aux confins de terres agricoles traitées aux pesticides, des gares seront érigées au milieu des champs (le Mesnil-Amelot : 850hab) favorisant les opérations immobilières et la gentrification de banlieues dont les plus défavorisés seront rejetés hors du périmètre. Ce qui nécessitera dans quelques décennies un nouvel anneau, répétant ainsi les mêmes erreurs.

© Jean-Fabien Leclanche pour Enlarge your Paris

Pour vendre ce projet qualifié de  plus grand projet urbain en Europe, une opération de séduction d’envergure propose de parcourir à pied les territoires promis aux aménageurs en charge des projets. Les mêmes arguments que ceux qui ont présidé à la construction de Noisy-le Grand, sont utilisés pour vendre un mode de vie, des visions d’avenir. A la fin des années 70, le futur se dessinait un nouvel avenir avec les Camemberts de l’architecte espagnol Manuel Nuñez Yanowsky ou encore les Espaces d’Abraxas de l’architecte espagnol Ricardo Bofill, et le système SK, métro hectométrique lancé en 1988 à la suite de l’annonce du « complexe Mail-Horizons » du promoteur Christian Pellerin. Métro qui devait alors relier deux stations du quartier d’affaires à la gare de Noisy-le-Grand-Mont d’Est sur la ligne A du RER d’Île-de-France. Ligne et matériel construits et abandonnés.

Aujourd’hui, hors le réseau express,  les arguments restent identiques avec la couche de préoccupations écologiques venant à point nommé verdir l’ensemble des projets d’aménagement de villes interconnectées par un anneau de vitesse.

document Le Grand Paris Express

Les critiques sont malvenues, l’adhésion est de mise et pour finir de convaincre les plus réticents, la communication s‘habille de promenades, de campagnes photographiques et de romans. Un récit visant à métamorphoser des territoires disparates en une image unifiée, dans l’esprit d’habitants à la conscience territoriale fractionnée.

Des pratiques, théorisées au début du XXème siècle, contribuent à changer les modes opératoires des aménageurs et des urbanistes comme le souligne Francesco Carreri dans La marche comme art civique. (1)

En 1913, Patrick Geddes (2), biologiste écossais déjà reconnu à l’époque, invente Civics, un nouveau cours universitaire consacré à l’étude pratique de la ville, vue à travers les yeux de Darwin et appliquant l’évolutionnisme à la civitas. C’est la naissance d’une nouvelle discipline, inexistante jusque-là : l’urbanisme itinérant, une science civique qui propose aux étudiants et aux futurs planners de se plonger directement dans ses replis, de s’« échapper des abstractions courantes de l’économie et de la politique au sein desquelles nous avons tous été plus ou moins élevés » pour revenir « à l’étude concrète, à partir de laquelle la politique et la philosophie sociale ont à vrai dire vu le jour dans le passé, mais se sont trop égarées – celle des villes comme nous les trouvons, ou plutôt comme nous les voyons se développer » (Geddes, 1994). L’urbanisme naît donc à pied, de façon labyrinthique et participative, comme méthode déambulatoire qui permet de lire et de transformer les villes. Il n’en résulte pas une vision abstraite et surplombante sous forme de cartes statiques divisées en zones fonctionnelles colorées, mais plutôt un récit phénoménologique évolutif, décrit depuis un point de vue horizontal, mis en mouvement en marchant dans les replis de la ville : la survey walk. 

La marche est tendance, la marche est fédératrice, la marche véhicule de valeurs qui cautionnent les aménagements. Le piéton devient la mesure des espaces publics.

« La marche est révélatrice d’espaces, la marche énonce les lieux, chaque pas épelle un morceau de territoire, chaque itinéraire épouse le phrasé de la ville » Michel de Certeau.

De qui piéton est-il le nom?

la réponse de Thierry Brenac et Martin Claux dans : Réflexions sur le sens des mots – piéton, marche, déambulation (3) en précise le sens avec à propos

Le mot de piéton qualifie celui qui va à pied, mais aussi, plus largement, celui qui est à
pied. C’est un dérivé du verbe piéter, qui n’est plus que rarement utilisé aujourd’hui, mais qui a également un sens statique (comme dans « se piéter devant quelqu’un » – on dirait plus couramment aujourd’hui « se planter devant quelqu’un »). D’autre part, piéton est un
substantif, et ne désigne pas l’action en elle-même (aller à pied ou se tenir sur ses pieds), mais qualifie la personne, pour une certaine période du moins : le piéton qui s’assoit sur un banc est encore un piéton.

Dans cette publication, les auteurs précisent leur point de vue sur la marche urbaine :

Au-delà des fonctions hygiénique et environnementale prêtées à l’aménagement dans le
cadre des politiques de développement de la marche, il semble probable que ces politiques
portent la marque du tournant entrepreneurial de l’action publique urbaine. Une rapide revue
de la littérature grise et scientifique le laisse à penser. Ainsi, pour Sonia Lavadinho (4) le regain
d’intérêt pour la marche s’explique en partie par le souhait des gouvernements urbains de
développer l’activité touristique urbaine et de doter leurs territoires des attributs considérés
comme nécessaires à l’attraction des classes créatives.

Celles et ceux qui souhaitent assister le 23 octobre à la Conférence Les piétons du Grand Paris – Regards croisés sur la marche urbaine, sont invités à s’inscrire.

Notes :

(1) Extrait de [La marche comme art civique (Walking as Civic Art) de Francesco Careri Traduction de Laura Brignon]

(2) Patrick Geddes (né le  à Ballater, Aberdeenshire, Écosse et mort le  à Montpellier) est un biologiste et sociologue écossais, connu aussi comme un précurseur dans de nombreux domaines, notamment l’éducation, l’économie, l’urbanisme, la géographie, la muséographie et surtout l’écologie.

(3)
– Thierry Brenac Chargé de recherche, IFSTTAR, TS2, LMA
– Martin Claux Maître de conférences, Institut de Géoarchitecture, Université de Bretagne occidentale

(4) Sonia Lavadinho, Le renouveau de la marche urbaine : terrains, acteurs et politiques, Thèse de doctorat, ENS de Lyon, 2011

 

 

Tatiana Trouvé – Desire Lines – Triennale Gigantisme

GIGANTISME — ART & INDUSTRIE est une initiative collective inédite sur le territoire des Hauts-de-France, à Dunkerque : la création d’une nouvelle triennale art et design en Europe. Une exposition d’installations hors échelle, créées pour l’occasion, d’œuvres in situ, de sculptures, peintures, films et performances incarnent les rencontres entre artistes, ingénieurs, designers et architectes. Elle se déploie sur différents lieux d’exposition et sites urbains et portuaires. Un parcours original qui repense à l’échelle du paysage dunkerquois une histoire de la modernité européenne de 1947 à nos jours ; entre patrimoine vivant et création contemporaine.

C’est dans ce cadre que les visiteurs peuvent voir jusqu’au 5 janvier 2020 la pièce  « Desire Line » que Tatiana Trouvé avait présentée à New York en 2015. Une matérialisation en bobines des parcours de marche dans Central Park.

Un monument dédié aux marches.

Lorsque le Public Art Fund a demandé à Tatiana Trouvé, sculpteure d’origine italienne qui travaille à Paris, de créer une œuvre en rapport avec le parc, son instinct lui a dit de rêver grand. Cette pièce qui était présentée en 2015 au Doris C. Freedman Plaza, près de la 60e rue et de la Cinquième avenue, est, en quelque sorte, à l’échelle du parc lui-même. Elle est composée de kilomètres de cordes colorées qui, si elles étaient déroulées des bobines de bois de différentes tailles qui les retiennent, s’étireraient le long de chaque mètre des 212 chemins répertoriés. Cette pièce gigantesque vise à encourager les visiteurs à réfléchir aux diverses implications sociales et politiques de l’acte de marcher.

La structure comprend trois étagères en acier, mesurant près de trois mètres de haut, qui retiennent des bobines de corde de différentes couleurs. Il y a en tout 212 bobines, chacune d’une longueur correspondant à un chemin spécifique dans le parc. Tatiana Trouvé a cartographié, nommé et indexé chacun d’entre eux, des voies de circulation aux chemins isolés et non nommés. De loin, l’installation ressemble à une trousse de couture géante ou à un stock de bobines électriques Des plaques gravées sur chaque bobine identifient divers actes culturels ou mémoriels.

Présentation des localisations des parcours de Central Park avec mention des métrages.

La sculpture de Tatiana Trouvé évoque la pérennité du parc, non seulement dans son utilisation, mais aussi dans son évolution en tant que site. L’oeuvre évoque la construction même du parc, ce que Betsy Rogers (1) appelle «une grande réalisation du dix-neuvième siècle en matière de drainage et d’irrigation. Une grande réussite dans l’intégration de la circulation dans le paysage, en divisant le parc en cinq parcs plus petits. » Les bobines volumineuses d’apparence industrielle, magnifiquement fabriquées, semblent faire écho aux échafaudages sur les bâtiments alentours, comme une partie des milliers de kilomètres de câbles qui acheminent le courant à travers la ville.

L’installation de Tatiana Trouvé joue dans le monde souterrain entre le réel et le représenté. Elle a travaillé sur le projet Central Park dans l’idée que le parc et ses sentiers fonctionnent à la fois comme des espaces physiques et des évocations culturelles. Alors, elle a plongé dans ce qu’elle appelle «le vaste monde des marches» et a utilisé des plaques métalliques gravées pour attribuer chacune de ses 212 bobines – c’est-à-dire chacune des allées du parc – une marche politique ou une promenade d’histoire, d’art ou de chanson.

Vue partielle de l’oeuvre de Tatiana Trouvé dans la Halle A2P du Frac-Grand Large

« Il y a tellement d’artistes qui ont travaillé sur la marche, c’est dommage que je ne puisse pas tous les utiliser ici », a déclaré l’artiste dans une interview. Elle ajouta : «C’est juste un tout petit atlas de toutes les promenades que j’ai trouvées, de celles que j’ai pu trouver. Je pourrais continuer à travailler dessus pendant des années.

 

 

Note

(1) Betsy Rogers est présidente de la Foundation for Landscape Studies , qu’elle a créée, a enseigné le programme qu’elle a élaboré au Bard Graduate Center et a publié un journal littéraire, Site / Lines . 

A son actif la création du Central Park Conservancy qui constitue le tout premier partenariat de parcs public-privé, en 1980. Le modèle a été adopté depuis par des parcs à l’échelle des Etats-Unis.

La marche comme art civique

Photo : portrait de Patrick Geddes

Texte  : Francesco Careri

En 1913, Patrick Geddes (1) a inventé Civics , un cours universitaire dans lequel ce biologiste écossais dévoué se consacrait à l’étude pratique de la ville, la regardant à travers les yeux de Darwin et appliquant l’évolution à la civitas . C’est la naissance d’une nouvelle discipline: l’urbanisme ambulant, une science civique qui propose étudiants et futurs planificateurs , plonge directement dans les replis de la ville.

«S’échapper des abstractions actuelles de l’économie et de la politique dans lesquelles tous, plus ou moins également, ont été éduqués; pour revenir à l’étude concrète, à l’origine de laquelle la politique et la philosophie sociale ont émergé, mais dont ils se sont ensuite éloignés: se demander si les villes sont ce qu’elles sont, ou plutôt comment nous les voyons grandir ». C’est ce que dit Geddes dans Cities in evolution: une introduction au mouvement de l’urbanisme et à l’étude de l’éducation civique

Design and Planning for People in Place:
Sir Patrick Geddes (1854–1932) and the Emergence of Ecological Planning, Ecological Design, and Bioregionalism

L’urbanisme naît ainsi, à pied, de manière labyrinthique et participative: une méthode déambulatoire qui permet de lire et de transformer la ville, dont le produit n’est pas une vision abstraite ou zénithale de cartes statiques colorées en zones fonctionnelles, mais un décompte phénoménologique évolutif, décrit à partir de un point de vue horizontal, lancé en marchant entre les replis de la ville: la marche topographique .

Entre 1914 et 1924, Geddes expérimenta en Inde ses premières marches d’enquête , une sorte de plans de régulation évolutifs qui, à quelques exceptions près, ne sont pas conçus, mais sont comptés sous forme itinérante: ce sont des promenades dans la ville, de longues promenades se terminant sous forme de guides. qui décrivent la civitas , qui la photographie dans son état actuel et donne des indications pour les changements successifs. Il ne s’agit pas de guides normalisés ou de normes à appliquer de manière aérienne, mais des observations itinérantes représentées à la hauteur d’un homme perdu dans les méandres urbains, découvrant de nouveaux territoires, imaginant corrections et interprétations.

Il est à noter que Geddes a pris note de l’évolution historique des centres urbains en définissant lesquels devraient être pris en charge, lesquels devraient être laissés à leur propre devenir naturel et qui ont aidé l’organisme urbain à devenir de nouvelles conformations. Geddes a marché avant et après la préparation d’un plan de réglementation, expérimentant une nouvelle méthode pédagogique avec laquelle il a pu communiquer avec les habitants, les véritables acteurs de ce plan.

En bon anarchiste, il était convaincu que la production de la ville devait être ascendante , il croyait en une participation avant le litteram. Lors de la phase d’analyse, il était avec les habitants du site pour écouter leurs problèmes et les solutions proposées. puis, dans l’ enquête, il les qualifiait d’interlocuteurs privilégiés: c’est-à-dire gardiens et exécuteurs de leurs indications, une invitation permanente leur étant adressée de marcher dans les solutions qu’il avait imaginées.

Dans Rieducazione alla Speranza. Patrick Geddes, planificateur en Inde de 1914 à 1924 , Giovanni Ferrero a décrit avec passion cette méthode itinérante et participative. «Marcher, ce n’est pas seulement regarder: c’est aussi écouter, dans chaque lieu, qui vit et connaît la ville. C’est pourquoi Geddes évoque souvent avec gratitude ses interlocuteurs locaux. Avec son planificateur – arpenteur, il marche, regarde, écoute. Et parler. En se promenant dans la ville indienne, Geddes semble avoir découvert le véritable sens de la philosophie périathique , dans laquelle les Grecs parlaient de la philosophie sous leurs bananes, tout comme les Indiens – Tagore et Bose – enseignent encore, assis sous l’ombre ».

Ferrero raconte un épisode émouvant dans lequel Geddes a expérimenté la marche, non seulement comme un art d’observation de la ville, mais comme un art performatif capable de la transformer. C’était en 1923 et Geddes était en Amérique, invité par son élève Lewis Mumford à suivre un cours à la Regional Planning Association of America. Dis comment Geddes avait l’air. «Assis en tailleur, tel un gourou indien, sous un grand chêne – qui dans la magie de son histoire devient presque une banane – tout en nous racontant son urbanisme en Inde: et comment, comme Mahrajà d’un jour , avait éradiqué la peste à Indore.  »

Ferrero dit que Geddes était consterné car il ne parvenait pas à établir un véritable contact avec les habitants ni à les sortir de leur léthargie. Les habitants, le voyant passer et prenant des notes, le craignaient non seulement, comme le nième planificateur occidental qui était prêt à jeter leurs maisons à terre, mais ils avaient également commencé à dire qu’il répandait la peste. Comment communiquer avec eux? Comment représenter le développement civique dans l’esprit des citoyens? Une idée m’est venue à l’esprit, une sorte de procession d’urbanismecapable de susciter son intérêt pour l’hygiène et l’entretien de la ville. Ni les cartes, ni les dessins, ni les modèles n’auraient pu rivaliser avec une promenade dans la même ville: «Fais-moi Mahrajà un jour!». C’est ainsi qu’il organisa le Nouvel An hindou de Duwani, où la procession « suivait une nouvelle rue au lieu de la suivre: une rue le long de laquelle les maisons étaient mieux placées pour l’occasion ».

L’opération a été un succès. Un véritable concours est né pour repeindre et re-systématiser les maisons et les rues. Dans le défilé, à côté des voitures de nouveaux masques mythologiques, les voitures ont été déplacées avec les plans de la ville et les modèles des bâtiments à construire. La ville d’Indore est apparue comme jamais vue auparavant. La participation du peuple était très élevée. On ignore si c’est à cause de la propreté ou de l’arrivée de la nouvelle station, mais la peste a été définitivement éradiquée.

Lorsque, en 2005, j’ai eu l’occasion d’inventer un nouveau cours pour l’école d’architecture de Rome Tre, en hommage à Geddes, le professeur Giorgio Piccinato a suggéré que je l’appelle Civics . Je ne connaissais toujours pas le professeur écossais, mais j’avais proposé un cours entièrement à pied, qui se déroulait en ville et jamais au sein de l’université. Périphériques comme ces philosophes athéniens, itinérants, peut-être comme l’aurait souhaité Geddes lui-même. Je pensais appeler ça de l’art urbain, mais je me suis alors convaincu de l’appeler arts civiques.

Bien qu’à l’origine, cela paraisse rhétorique, sculpté en lettres latines sur un fronton de l’architecture mussolinienne de Rome, peut-être que ce goût obsolète et dépassé pourrait être une bonne provocation. Ce n’était pas de l’art public, terme courant dans le monde universitaire et sur le marché de l’art, grillé par des actions triviales de mobilier et d’embellissement des espaces publics. Le Street Art non plus, plus à la mode dans des environnements antagonistes, n’indique que des peintures murales et des graffitis sur les palais de la ville. Ce n’était pas l’Art Urbain, un terme qui désigne des objets et des installations placés dans une ville physique, faite simplement de bâtiments, de maisons et de rues. C’était Civic Arts, un terme plus engagé, qui a à voir avec civitas, avec le statut de citoyen, avec la production non seulement d’espaces mais aussi de citoyenneté, de sentiment d’appartenance à la ville; non seulement la production d’objets, d’installations ou de peintures, mais aussi de promenades, de significations, de relations.

Comme le Civics de Geddes, il est aussi pluriel parce que transdisciplinaire. La transformation de la ville ne peut être laissée aux seuls urbanistes, architectes ou hommes d’affaires, elle doit s’étendre à toutes les sciences qui s’intéressent à la ville, aux anthropologues, géographes, sociologues, biologistes. Et en dehors de la science, les artistes doivent aussi marcher. Explorer la ville à pied et en comprendre le sens est un art au même titre que la sculpture, la peinture et l’architecture, mais aussi la photographie, le cinéma et la poésie, qui en disent souvent plus efficacement que les urbanistes. , le phénomène le plus difficile à lire dans la ville d’aujourd’hui.

L’intention de l’éducation civique est évidente : sensibiliser les étudiants et les citoyens aux réalités qui sortent de leur routine quotidienne; étudier les phénomènes émergents par le biais d’une interaction avec l’espace social; entrez en contact avec les diverses cultures qui peuplent la ville, celles des exclus à la campagne ou dans les bidonvilles et celles des habitants des riches communautés fermées .

Dans la marche d’aujourd’hui, il est confirmé que l’urbanisme a cessé de produire de la ville et, penché devant les règles du marché néolibéral, a commencé à produire des espaces sans interaction réciproque. Marcher sans ville: une ville sans instruction civique . Celle dans laquelle Geddes travaillait était toujours une ville unie, avec des règles et des langages partagés, avec une lente évolution et des transformations réduites. La marche était toujours une action «normale» après tout, pas une action artistique expérimentale avant-gardiste.

Dans les villes d’aujourd’hui, qui se transforment rapidement, marcher et franchir les frontières est devenu le seul moyen de reconstruire les tissus à partir des fragments urbains séparés dans lesquels nous vivons. La marche est devenue l’instrument esthétique et scientifique permettant de reconstruire la carte du processus de ces transformations, une action cognitive capable d’accueillir également les amnésias urbains que nous retirons de manière inattendue de nos cartes mentales parce que nous ne les reconnaissons pas comme une ville. .

Une fois le nom défini, j’ai demandé au doyen, le professeur Francesco Cellini, de ne pas m’attribuer une salle de classe, car il n’y en avait pas besoin. Aucune leçon et aucun examen n’aurait lieu à l’intérieur de l’Université, tout se ferait à pied. Enfin, j’ai eu l’occasion de transmettre aux étudiants les connaissances et la méthodologie acquises au fil des années avec les dérives urbaines de Stalker , un collectif d’artistes de Rome dont la marche est un outil d’action et d’esthétique. C’étaient des glissements entre les frontières abandonnées des grandes villes et je pourrais en parler dans le livre Walkscapes, promenade comme une pratique esthétique ,

Les arts civiques sont le cours que j’aurais aimé suivre en tant qu’étudiant: explorations et réappropriations de la ville; marcher comme une méthodologie de recherche et d’enseignement; l’expérimentation directe des arts de la découverte et la transformation poétique et politique des lieux. En fait, le cours demande aux étudiants et aux citoyens qui le suivent d’agir dans la ville à l’échelle 1: 1, en tant qu’action physique de leurs corps dans l’espace. Son objectif est de réactiver leurs capacités innées de transformation créatrice, de leur rappeler qu’ils ont un corps avec lequel se positionner dans la ville, des pieds avec lesquels marcher et des mains avec lesquelles ils peuvent modifier l’espace dans lequel ils vivent. Dans chaque leçon, vous marcherez environ dix kilomètres, du déjeuner au coucher du soleil. De temps en temps, nous nous arrêtons pour lire des textes, pour commenter les espaces que nous avons réussi à pénétrer, pour raisonner sur la ville, sur l’art et sur la société. En marchant, nous devenons une sorte de tribu itinérante, avec ses propres règles, un corps multiforme unique qui réalise une expérience unique à partir de laquelle nous construisons nos connaissances communes. Un espace unifié d’expérimentation, une sorte de laboratoire scientifique en mouvement, développant de manière créative une procession rituelle. Une université nomade un corps multiforme unique qui réalise une expérience unique à partir de laquelle nous construisons nos connaissances communes. Un espace unifié d’expérimentation, une sorte de laboratoire scientifique en mouvement, développant de manière créative une procession rituelle. Une université nomade un corps multiforme unique qui réalise une expérience unique à partir de laquelle nous construisons nos connaissances communes. Un espace unifié d’expérimentation, une sorte de laboratoire scientifique en mouvement, développant de manière créative une procession rituelle. Une université nomade

Dix ans ont passé depuis que j’ai commencé le cours et pendant ce temps, nous avons développé son fonctionnement, en modifiant constamment la zone d’exploration autour de Rome. Chaque année, nous avons tracé un chemin unique en plusieurs étapes: premièrement, nous quittons symboliquement l’université et marchons vers la mer jusqu’au lieu où Pier Paolo Pasolini a été tué; ensuite nous avons grimpé le long du Tibre, où nous avons trouvé les nouveaux habitants informels et où nous avons rencontré la grande question du peuple rom; Ensuite, nous marchons complètement dans le Grande Raccordo Anulare , une promenade ouverte aux citoyens de Primeveraromana , afin de voir les transformations sur les bords de la plus importante infrastructure urbaine de la ville. plus tard, duGRA nous partons en direction de la plaine, en montant vers les volcans et les châteaux romains; de là nous continuons le long de la côte en longeant les plages et la ville côtière; Enfin, nous faisons un parcours entièrement nocturne, en marchant de minuit à l’aube, en suivant la lune.

Dans les classes itinérantes, vous avancez les yeux croisés vers un objectif et vers ce qui le distrait. Il est une conscience perdue sur la base des concepts situationnistes de la dérive et psychogéographie, préparation aux incidents de la route, les enlèvements, la possibilité de trébucher et d’ oublier délibérément la rue. Jouer avec l’inattendu est en effet le seul moyen de prendre la ville par surprise, indirecte, latérale, ludique, non fonctionnelle, pour se retrouver dans des territoires inexplorés où naissent de nouvelles questions.

Il y a deux règles pour marcher dans ces espaces et avec le temps, elles deviennent une sorte de slogan. Le premier est « qui perd du temps, gagne de la place »: l’objectif doit toujours être une hypothèse, un projet qui a déjà été discuté au moment où il est prononcé. L’exploration n’a pas besoin d’objectifs, mais de temps à perdre, de temps non fonctionnel, ludique et constructif. La deuxième règle est « ne jamais revenir de la même manière »: si nous entrions dans un trou dans la clôture et que nous avions déjà parcouru quelques kilomètres, il serait vraiment déprimant de revenir en arrière. Le devoir de chercher une issue est un stimulant optimal pour explorer le territoire en profondeur, conduit à suivre les chemins qui invitent d’autres trous et vous met dans cet état d’appréhension dans lequel la peur et le danger sont des moyens d’apprendre.

Contrairement à Geddes, nous n’allons pas avec un mandat de planificateur. Nous allons voir en personne comment la ville se transforme en l’absence de planification, pour faire l’expérience de ce que notre présence peut être un dépaysement, pour inventer des portes et des itinéraires où il n’y a que des barrières. La capacité de pénétration est l’un des aspects de l’évaluation de l’action réalisée. Si on est obligé de marcher sur le trottoir, la valeur est zéro. Si vous pouvez entrer et sortir facilement entre différents espaces, la valeur est élevée: le territoire est perméable et permet un plus grand nombre de réunions et de connaissances. La route n’est pas faite le long des routes goudronnées mais, dans la mesure du possible, le long des marges entre la ville et la campagne, dans la boue et entre les arbustes, où la ville se développe et se transforme plus rapidement ,

Ici, la nature acquiert de nouvelles formes, survit en envahissant des usines abandonnées, de vieilles maisons en ruines, se développe dans des champs agricoles qui ne sont plus semés chaque année, car ils attendent de devenir des palais. En grande partie, vous vous promenez dans des endroits où nous ne devrions pas marcher: si vous voulez savoir, vous devez entrer dans des espaces où nous n’avons pas été invités à entrer, traverser les champs, sauter par-dessus les portes, trouver des trous dans les bars, suivre des sentiers et des indices laissés par ceux qui vivent cachés aux yeux de la ville.

Dans ces lieux, les personnes qui vivent à côté de nous sont contactées pour la première fois, mais nous ne connaissons rien d’autre que l’imaginaire des médias et nos préjugés. Par conséquent, la capacité de relation devient importante: ne pas laisser la place au trivial, faire bouger les choses, s’arrêter pour parler de sujets inattendus, savoir tirer parti des situations créées au hasard et les transformer en actions poétiques. Composez des comportements, construisez avec attention et poésie ce qui se passe sous vos yeux, franchissez les barrières comportementales à ceux qui participent à l’action.

L’urbanisme est né itinérant et ne peut être que nomade.

Note :

(1) Né à Ballaster (Ecosse) en 1854 et mort le  à Montpellier, Geddes est un brillant élève dont l’esprit est nourri des lectures de Ralph Waldo Emerson, Thomas Carlyle, ou John Ruskin. En 1874, il entreprend des études de biologie à l’Ecole des Mines de Londres auprès de Thomas Henry Huxley, ami de Charles Darwin dont il défend ardemment les thèses et auteur de Evidence as to Man’s Place in Nature (1863).


Ce texte a été publié à l’origine dans le livre The Pedestrian Revolution , publié en 2015 par Editorial El Caminante.

 

Werner Herzog : le monde se révèle à ceux qui voyagent à pied.

Werner Herzog, cinéaste reconnu pour affronter des situations extrêmes, a parcouru une partie de la planète à pied. Coutumier de longues marches jusqu’à l’épuisement, il entend conjurer l’effondrement de la civilisation, thème récurrent de ses films, mais aussi affronter la mort.  En 1974, Werner Herzog a 32 ans. Il a déjà réalisé Aguirre et L’Enigme de Kaspar Hauser vient tout juste de sortir.

«Marcher nous fait sortir de nos habitudes modernes. Je fais mes films à pied. C’est en marchant que fonctionne le mieux mon univers imaginaire.» (1)

« Ce que marcher peut faire mal. » (2)

Certainement que pour le cinéaste, l’attrait pour l’absurde et la folie va de pair avec une esthétique des grands espaces et des paysages saisissants, d’où le récit de son voyage à pied Sur le chemin des glaces (Vom Gehen im Eis), Munich-Paris du 23 novembre au 14 décembre 1974, dont le texte incarne son auteur au point que la lecture de ce récit brosse un portrait saisissant de Werner Herzog, marcheur de l’extrême.

Quand le samedi 23 novembre 1974, Werner Herzog apprend par téléphone que son amie Lotte Eisner est gravement malade. Il est tellement bouleversé par la nouvelle qu’il décide sur le champ de la rejoindre à Paris. Pour lui, Lotte Eisner ne peut pas disparaître, car écrit-il « Le cinéma allemand ne peut pas encore se passer d’elle, nous ne devons pas la laisser mourir. J’ai pris une veste, une boussole, un sac marin et les affaires indispensables. Mes bottes étaient tellement solides, tellement neuves, qu’elles m’inspiraient confiance. Je me mis en route pour Paris par le plus court chemin, avec la certitude qu’elle vivrait si j’allais à elle à pied. Et puis, j’avais envie de me retrouver seul ». Ce journal de marche témoigne de la force de l’amitié d’un homme, dont la mise en marche implacable vers son amie aurait une fonction quasi magique de vaincre la mort.

Lotte Eisner avec Werner Herzog

Près de neuf cents kilomètres les séparent. Il ira à pied, décidant qu’elle devrait attendre son arrivée pour partir. Herzog décida de faire le voyage en ligne droite, avec une boussole. Cela impliquait d’abandonner les routes et les autoroutes et d’entrer dans les forêts, les montagnes et les rivières, ainsi que les contraintes liées aux clôtures, aux propriétés privées et aux lieux isolés. Et tout cela sous un hiver de fortes pluies, de boue et de neige. Pour lui, si ce n’était pas un vrai sacrifice, cela n’en valait pas la peine.

Jour après jour, il va tenir un carnet de voyage dans lequel il notera son état d’esprit, son état physique et psychologique.

Quand j’arriverai à Paris, elle sera en vie. Il ne peut pas en être autrement, cela ne se peut pas. Elle n’a pas le droit de mourir. Plus tard, peut-être, quand nous le lui permettrons.” Et en effet Lotte Eisner décèdera le 25 novembre 1983 soit neuf ans après que Werner Herzog soit arrivé à Paris.

À travers cette marche qui anime de bout en bout le récit, Herzog nous réapprend à voir ce sur quoi notre œil glisse, indifférent. Tout ici est mouvement : chemins, fleuve, oiseaux, arbres, pluie, neige. Narration mais aussi témoignage d’un homme qui nous fait partager tour à tour ses moments d’exaltation, d’épuisement, de plénitude.

Dans une interview pour la revue Hors-Champ en 2004 il répondait à des questions sur la marche.

La marche est-elle quelque part liée à votre démarche de travail ?

Werner Herzog : Je voyage souvent à pieds. Bien sûr dans ces conditions il arrive que j’aie tout un roman ou un match de foot qui se déroule dans ma tête. Oui je vois alors beaucoup de choses apparaître.

HC : Qu’est-ce qui vous intéresse tant dans la marche ? Est-ce un moyen d’atteindre un autre état physique ou mental ?

WH : Il n’est pas nécessaire pour moi de marcher pour initier un projet. Mais il faut que je m’explique, je ne suis pas un « backpacker » et je ne suis pas quelqu’un qui fait du jogging ou de la randonnée, ni qui se déplace toujours à pieds comme avant le temps des automobiles. Je suis paresseux comme tout le monde. Je marche pour des raisons très spécifiques. Quand quelque chose est important, alors oui, je marche. J’ai marché de Munich à Paris parce que Dr. Lotte Eisner était mourante à Paris.

…/…

Pour Herzog, marcher est un acte d’opposition, non seulement à la culture statique des villes
qu’il traverse, mais bien à la mort elle-même. Tant qu’il est en mouvement, en transit, il ne peut pas être immobilisé, ce qui signifie qu’il reste en vie. En 1984, il a marché 2500 km le long de la frontière allemande, pour comprendre la division du pays.

« … je ne parle pas de marche à pied per se. Je parle de voyage à pied. Je ne peux me justifier que par cette maxime : le monde se révèle à ceux qui voyagent à pied. « (3)

Werner Herzog s’investit sans retenu dans des choix, des décisions, qui transmutent la mortalité moins en état d’être qu’en état d’esprit. Cela nous ramène à l’intention, magique ou non, de la promenade elle-même. Ainsi les questions

Marcher sur la glace est un témoignage écrit entre espoir et douleur physique. l’auteur s’en explique dans une interview (4) :

Je n’aime pas marcher comme ça, pour rien. Même pas pour le plaisir de marcher. Je ne marche que si j’ai une raison particulière de le faire. Une raison intense, existentielle. Quand je marche, je vois vraiment le monde et les gens avec leurs histoires, leurs rêves. C’est un peu difficile à expliquer. En fait, on ne peut vraiment parler de cela qu’avec quelqu’un qui voyage aussi à pied. Cela crée une sorte de connexion assez profonde. Mais je dirais en substance que le monde se révèle à ceux qui voyagent à pied. L’homme se révèle, la nature, les paysages… Le monde se révèle ainsi d’une façon vraiment très profonde. Rien de ce que vous pouvez apprendre à l’école ne vous en apprendra autant que de voyager à pied.
…/…
On est très vulnérable quand on marche comme je le fais. On doit trouver un abri pour la nuit et il m’arrive parfois d’entrer dans des villas inoccupées et de m’installer pour dormir, voire même pour vider une bouteille que j’ai trouvée à la cave. Je ne le fais d’ailleurs que lorsque les conditions sont extrêmes, en hiver, lorsqu’il y a de l’orage, de la neige… Ça m’est arrivé en Forêt-Noire ou dans les Vosges : il faisait déjà nuit et le prochain village était peut-être à 10 kilomètres. Je n’avais pas d’autre choix que de m’abriter dans un de ces chalets de vacances. J’y pénétrais grâce à de petites pinces chirurgicales que j’avais avec moi et qui me permettent d’ouvrir n’importe quelle serrure. Je laisse toujours un mot pour remercier. J’estime qu’il s’agit d’un droit naturel. Je suis certain que si des policiers me trouvaient là, tout ce qu’ils feraient, ce serait de m’apporter du thé chaud…

Herzog a non seulement recherché le chemin le plus difficile, mais aussi vécu l’expérience d’un vagabond.

«  Quand je marche, c’est un bison qui marche. Quand je m’arrête, c’est une montagne qui se repose ».

Ce journal de marche ne se résume pas à un livre décrivant le contexte d’un voyage long et difficile, mais une introspection dans l’esprit de son auteur, qui semble parfois voir le monde comme si c’était la première fois, se sentir seul, très seul et étranger à ce qu’il voit se passe sur les côtés de son chemin ardu.

Est / Ouest (d’après Sur le chemin des Glaces, W. Herzog)

« Tant de choses passent dans le cerveau de celui qui marche. Le cerveau : un ouragan » 

Ce n’est pas seulement une promenade extérieure mais un exil intérieur.

Le promeneur ignore parfois si ce qu’il voit est là ou dans sa conscience. Parfois, la route évoque des images de son passé, parfois, il recrée des situations que nous ignorons s’il les imagine, si elles appartiennent à sa vie antérieure ou si elles se produisent réellement sous ses yeux. La ligne de démarcation entre la description pure et dure et le récit onirique, presque délirant parfois, est si diffuse qu’il est presque impossible de la discerner.

Une semaine avant d’arriver à Paris, il écrit : La route la plus désolée qui soit, en direction de Domrémy, je ne marche plus comme il faut, je me laisse dériver. La chute vers l’avant, je la transforme en marche.

Les derniers mots, écrits après sa rencontre avec Lotte Eisner à Paris, le libère de son contrat avec la mort  « Samedi 14h12. Il me reste à ajouter ceci :je suis allé voir la Eisnerin, elle était encore fatiguée et marquée par la maladie. Quelqu’un lui avait sûrement annoncé au téléphone que j’étais venu à pied, je ne voulais pas lui dire. J’étais gêné et j’ai posé mes jambes endolories sur un deuxième siège qu’elle avait poussé vers moi. Dans ma gêne, un mot me traversa l’esprit et, comme la situation était déjà étrange, je le lui dit. Ensemble, lui dis-je, nous ferons cuire un feu et nous arrêterons les poissons. Alors elle me regarda avec un fin sourire et comme elle savait que j’étais de ceux qui marchent, et partant sans défense, elle m’a compris. Pendant un bref instant tout de finesse, quelque chose de doux traversa mon corps exténué. Je lui dis : ouvrez la fenêtre, depuis quelques jours, je sais voler. »
____________________________________________________________________________________________

Document sonore : Quarante ans plus tard, Guillaume Leingre a fait le voyage pour France Culture, dans les mêmes conditions, muni, non pas d’un carnet de notes, mais d’un Nagra. Partir à la rencontre des paysages, des gens (rares), des souvenirs de cinéma…, voire du vide . Un voyage sonore qui tient autant de la réalité que du rêve.

Document court-métrage : Werner Herzog eats his shoes
En 1979, Werner Herzog a fait le pari avec le jeune cinéaste Errol Morris que si Morris terminait un film sur les cimetières pour animaux de compagnie, Herzog mangerait sa chaussure. Morris a ensuite filmé Gates of Heaven afin que Herzog tienne sa promesse. Les Blank, cinéaste vivant et travaillant à El Cerrito, en Californie a filmé la scène. Dans ce court-métrage intitulé Werner Herzog eats his shoes, on voit le réalisateur qui tout en mangeant la chaussure bouillie, dialogue sur le cinéma, l’art et la vie. Pour qu’elle soit comestible et plus agréable au goût, sa chaussure a été bouillie avec de l’ail, des herbes et du bouillon pendant cinq heures. Cependant il n’a pas mangé la semelle expliquant qu’on ne mange pas les os du poulet…

Herzog goûte un morceau de sa chaussure. Photo Nick Allen. Courtesy Les Blank.

Les Blank (né en 1935) est un cinéaste vivant et travaillant à El Cerrito, en Californie. Il a fondé Flower Films en 1967 et a réalisé et produit des films sur des sujets aussi divers que l’ail, les grands importateurs de thé et les femmes aux dents creuses. Werner Herzog mange sa chaussure est montré avec l’aimable autorisation de Les Blank et Flower Films. Pour plus d’informations sur d’autres films de Les Blank, visitez: www.lesblank.com.

« Notre civilisation n’a pas les images adéquates« , disait jadis Herzog, notamment dans le court métrage de Les Blank, Werner Herzog, qui mange sa chaussure . « Sans images adéquates, nous mourrons comme des dinosaures. »

 

«Sur le chemin des glaces», de Werner Herzog, POL – également disponible dans la Petite Bibliothèque Payot / Voyageurs, 9,75 euros.

Notes

(1) Autoportrait, 1986.

(2) sauf autres mentions, les citations sont extraites du livre « Sur le Chemin des glaces » de Werner Herzog

(3) Werner Herzog, Interview de Rocco Castoro pour Vice Magazine, France, Octobre 2009

(4) Duval, Patrick, pour Libération, 17 décembre 2008.

La superposition de pas produit le sentier-Giuseppe Penone

La revue Jardins a été fondée et dirigée par Marco Martella, historien des jardins, connu comme responsable de L’Île Verte, le jardin du peintre Fautrier à Chatenay-Malabry. C’est en 2009 qu’ il a créé, la revue « Jardins ». Publication qui explore le jardin sous un angle existentiel, philosophique et poétique. Après une interruption de deux ans, la revue renaît grâce a la maison d’édition, créée pour l’occasion, Les pommes sauvages dont le nom fait référence au texte éponyme de Henry David Thoreau. 
Dans le numéro 7 consacré au « Chemin » le texte de l’artiste italien

Giuseppe Penone
La superposition de pas produit le sentier

 

La superposition de pas produit le sentier.
Le sentier suit l’homme, il est la durée entre le passage de l’homme
et le moment où l’effet de son passage disparaît.
Le sentier est la mémoire de la sculpture
mais le souvenir, la tradition,
qui retraduit l’événement de génération en génération,
la maîtrise sont souvent de mauvais éléments d’inspiration.
Un bon sentier, c’est celui qui se perd dans le maquis,
qui se referme d’un coup avec ses arbustes
sur le dos du promeneur sans nous dire
si c’est lui qui le trace
le premier ou le dernier
de ceux qui l’ont parcouru.
Le sentier disparu est celui qu’il faut prendre,
le but est de perdre le sentier pour le retrouver et le reparcourir.
C’est pourquoi il faut préserver la forêt vierge, les arbustes,
le sous-bois, le brouillard.
La précision du sentier bien tracé est stérile.
Trouver le sentier, le parcourir, le sonder en écartant les ronces,
c’est la sculpture.

Ancienne carrière abandonnée dans la forêt de Saint-Benin-des-Bois. Photo de Marie-France Pataki-Suffert.

Carrière abandonnée dans la forêt de Saint-Benin-des-Bois. Photo Marie-France Pataki-Suffert.

Sommaire du N°7 « Le chemin » de la revue Jardins :
  • Marco Martella, Avant-propos
  • Hermann Hesse, Il giardino di Boboli
  • Franco Maria Ricci, Rencontres dans un labyrinthe
  • Françoise L’Homer-Lebleu, Chemins de pensée
  • Véronique Brindeau, Un chemin de thé
  • Gilles Clément, Cheminer dans le jardin planétaire
  • Marie-Claire d’Aligny, Les promenades de Richelieu
  • Franco Zagari, En quête de bonheur et de beauté
  • Eryck de Rubercy, Par les allées d’un parc ancien
  • Giuseppe Penone, La superposition des pas produit le sentier
  • Véronique Mure, Compagnons des bords de route
  • Michel Péna, Jouir de la ville. Trois promenades urbaines
  • Claude Dourguin, Tant qu’il y aura des chemins

Contact :
Les Gachaux – Les pommes sauvages
77510 Verdelot

tél. 07 68 71 62 02

email: editionspommessauvages@gmail.com

Dernière parution : numéro 8 –La Lisière est paru. En vente au prix de 15€

Quand Bach prend la route

Alors qu’il n’a que 20 ans, Jean-Sébastien Bach entreprend un voyage à pied de plus de 400 km. Parti de Arnstatd, il marchera jusqu’à Lübeck pour rencontrer le plus grand organiste d’Europe du Nord : Dietrich Buxtehude. Voilà tout ce que l’on sait de cet épisode, décisif pour Bach. Dans le roman La rencontre de Lübeck (1), le musicologue Gilles Cantagrel imagine les échanges amicaux et musicaux entre les deux plus grands compositeurs de l’époque baroque en Allemagne.

cartographie association EOL, créée à l’automne 1993, l’Association a pour objet l’acquisition d’un orgue, son agrandissement, sa mise en valeur par l’organisation de concerts et de spectacles, son utilisation sur les plans culturel et liturgique, l’entretien et la gestion de l’instrument.

En 1705, Jean-Sébastien Bach se rend à Lübeck pour écouter le plus grand compositeur allemand de son temps, Dietrich Buxtehude, âgé de 68 ans. Ce voyage, il le fait à pied : plus de quatre cents kilomètres aller, et autant au retour. Parti pour trente jours, il est resté absent quatre mois. Aucun témoignage ne permet de savoir ce qui s’est passé à Lübeck. On peut imaginer que l’influence de Buxtehude est si primordiale sur le génie de Bach qu’il s’est forcément produit là quelque chose d’essentiel, une transmission essentielle.  Gilles Cantagrel, grand connaisseur des œuvres des deux musiciens, des documents anciens et du contexte historique, raconte ce qui a pu se passer, dans un livre intitulé La rencontre de Lübeck.

Il est admis par les historiens que Bach aurait emprunté la vieille route du sel, une route commerciale très fréquentée traversant le nord de l’Allemagne et utilisée depuis l’époque médiévale. Il n’était pas inhabituel à l’époque que les gens effectuent de longs déplacements à pied.

Le parcours de la route du sel s’étend sur environ cent kilomètres entre la vieille ville millénaire du sel, Lüneburg et la ville hanséatique de Lübeck, accès à la mer Baltique. Cette voie traverse  Lauenburg an der Elbe et Mölln, la ville de Till l’Espiègle.

Alte_Salzstrasse_Breitenfelde

Pour le tricentenaire de la mort de Buxtehude des musiciens, chanteurs et organistes ont emprunté le même trajet à pied, par étapes de 25 kilomètres. Ils improvisaient des concerts dans les villes-étapes, allant à la rencontre des cantors locaux et bénéficiant parfois de l’hébergement chez l’habitant, comme le fit probablement Jean-Sébastien Bach en son temps.

Benjamin François, producteur à Radio France, contribue à la réalisation du feuilleton-atelier de création radiophonique « Sur les pas de Bach », 465 km de randonnée musicale entre Arnstadt et Lübeck pour les 300 ans de la rencontre entre Bach et Buxtehude, il explique dans un article du Monde (2) « Bach a fait le trajet à pied pour échapper aux droits de douanes exorbitants en diligence. Mais nous avons découvert, en marchant, que la rencontre avec le maître illustre n’a pas dû représenter le seul attrait du voyage. La marche nous met en harmonie avec les paysages traversés, c’est une ascèse intérieure, une reconstruction. Bach s’est « trouvé » en marchant ; il en est revenu changé. »

L’itinéraire précis n’étant pas documenté, le parcours a été imaginé sur la base d’éléments biographiques du célèbre musicien « Etape à Erfurt, chez sa soeur et à Mühlhausen chez l’ami Wender, facteur de l’orgue d’Arnstadt. Mais ensuite, a-t-il traversé le massif du Harz ? Je pense que oui. Est-il passé par Nordhausen, Wernigerrode et surtout Wolfenbüttel, qui conservait la mémoire du plus grand musicien protestant, Michael Praetorius ? La fin est claire : la route du sel à partir de Uelzen, Lüneburg, Lauenburg jusqu’à Lübeck. »

Marienkirche- Lübeck

Si l’on ne sait pas exactement ce qui s’est passé lorsque Bach est arrivé à Lübeck,  il est certain que le voyage porté ses fruits, même si le jeune organiste d’Arnstadt a été évincé de son poste suite à sa trop longue absence. Parti pour un mois, il ne reviendra que quatre mois plus tard, au grand dam de ses employeurs. Il rentre à pied, reprenant le long chemin la tête pleine des enseignements et des découvertes musicales acquises auprès du maître de Lübeck.

Arnstadt-Bachkirche

Marcher sur les traces du futur Cantor de Leipzig ne peut qu’ajouter du sel au parcours.

« Dieu peut remercier Bach, parce que Bach est la preuve de l’existence de Dieu ».
Emil Cioran in Syllogismes de l’amertume.

 

Document sonore, écouter l’émission de Priscille Lafitte : « Quand Bach rencontre Buxtehude » sur : canalacademie pour entendre Gilles Cantagrel détailler l’histoire de cette rencontre.

 

HL_Damals__Marienkirche_Mittelschiff_nach_Westen. Orgue de l’église Ste Marie de Lübeck avant sa destruction en 1942.

 

Du 20 mai 2020 au 24 mai 2020

sur les pas de Jean-Sébastien Bach

Pas après pas, ville après ville, cet itinéraire est une invitation à suivre les traces de Jean-Sébastien Bach, par la découverte de l’homme et de son œuvre pléthorique, qui compte plus de mille compositions incarnant le couronnement de la musique baroque. Depuis Eisenach, sa ville natale, jusqu’à Leipzig, où il produisit ses plus grands chefs-d’œuvre, en passant par Weimar, Arnstadt et Gotha, ce voyage sera jalonné de concerts qui rendront vivant le musicien dans les lieux historiques qu’il a connus.

Notes :

-(1) Gilles Cantagrel, La rencontre de Lübeck. ed: Desclée de Brouwer. 2015

-(2) in Le Monde daté 27 juillet 2007

Une enquête de trente-cinq ans pour authentifier, en 2025, deux partitions inédites de J-S Bach

Sylvothérapie-Plogging-Geotraceur

Trois tendances actuelles liées à la pratique de la marche. Derrière ces mots, des activités et des moyens prenant en ligne de compte respectivement le bien-être, l’écologie, la sécurité.

La Sylvothérapie

Les bienfaits de la promenade en forêt ne sont plus à démontrer, mais la pratique de la Sylvothérapie ajoute une dimension nouvelle à l’agrément de la promenade.

Appelée shinrin yoku au Japon, littéralement le bain de forêt, cette tradition connait depuis la parution de La Vie secrète des arbres, de l’Allemand Peter Wohlleben, une popularité croissante.

Contrairement à ce que véhiculent des interprétations erronées, il est inutile d’enlacer les arbres. L’attitude et le comportement sont primordiaux, il s’agit pour le promeneur d’être présent en mobilisant ses sens. Un couple d’heures de marche dans un bois produit des effets bénéfiques durant environ une semaine, principalement sur le système immunitaire.

Dans leur ouvrage « Les pouvoirs guérisseurs de la forêt » aux éditions Solar, Héctor GarcÍa et Francesc Miralles expliquent les processus à l’œuvre, ce qu’ils détaillent dans une interview, de la manière suivante « Au-delà du calme et de l’équilibre que nous apporte la campagne, lieu où notre corps et notre esprit ralentissent leurs rythmes, les arbres agissent sur l’organisme par le biais des phytoncides, des molécules qu’ils diffusent dans l’air pour se défendre contre les bactéries et les champignons, et que l’homme absorbe par la peau et les voies respiratoires. Cet effet se remarque aussi dans les parcs des villes. Tous les végétaux ont une action positive. Certains sont cependant plus puissants que d’autres. Les cyprès diffusent ainsi la plus grande quantité de phytoncides. Et plus la densité d’arbres est grande, plus les bénéfices sont importants. » En s’appuyant sur des références à la fois scientifiques et philosophiques (du shintoïsme aux écrits des penseurs modernes) et en s’inspirant de l’art de vivre japonais (le yugen, le wabi-sabi, la sagesse des maîtres zen), les deux auteurs nous livrent toutes les clés pour pratiquer le shinrin yoku au quotidien et vivre en harmonie.

Le Plogging

Ce néologisme est la contraction du mot « ramasser » en suédois plocka upp et de « jogging », à la racine le  verbe anglais to jog qui signifie sautiller, remuer, secouer, ce mot intraduisible en français désigne la pratique de la course à pied à faible allure, envisagée comme un plaisir, et particulièrement bénéfique pour le rythme cardiaque, le maintien de la ligne et l’équilibre nerveux.

Le plogging désigne une activité en passe de changer une activité individuelle en comportement utile à la collectivité  puisque tout en parcourant un lieu à petites foulées, le ploggeur en profite pour y éliminer les détritus.

Séance de course à pied et de ramassage de déchets pour les membres de la Run Eco Team dans le parc de Procé à Nantes. Photo Theophile Trossat pour Le Monde

« Il y a une façon de ramasser. Il faut plier les genoux pour ne pas se blesser, ce qui permet aussi de se muscler les cuisses, enseigne Danielle Tramond, bénévole qui organise cette opération en partenariat avec l’association Run Eco Team, comme le raconte Le Monde dans un article consacré au sujet. Cette pratique nécessite le respect de règles comportementales pour éviter les risques. Le ploggeur ne collecte ni le verre brisé ni les produits chimiques, il ne se substitue pas aux agents de la propreté publique, il intervient en complément sur des parcours souillés. Un acte dont l’utilité se heurte aux aprioris liés aux dégoûts que peuvent provoquer des déchets ou des objets à usage intime.

Cette activité dérivée du jogging y ajoute la pratique du fractionné à chaque fois que l’on s’arrête et que l’on repart, on muscle ses abdos en se penchant et ses bras en portant le sac de déchets récoltés.

Depuis ses débuts, l’application mobile qui a pour slogan « 1 run = 1 déchet » comptabilise non seulement les kilomètres parcourus mais aussi les quantités de détritus récoltés.

Les ploggeurs entretiennent leur santé et protègent la nature, tout en luttant contre la pollution et en participant au respect de leur cadre de vie.

Le Geotraceur

Les randonneurs ont à leur disposition une panoplie de dispositifs adaptés à leurs pratique, du traceur GPS à la balise de détresse personnelle (PLB) en passant par l’émetteur de localisation d’urgence (ELT), autant de moyens connectés dont les fonctionnalités répondent à des besoins particuliers.

Le temps de précieux conseils dispensaient dans les offices de tourisme est révolu pour beaucoup. Les cartes papier, Michelin ou IGN ont encore leurs adeptes, mais les applications pour smartphones (iOS ou Android) les remplacent avantageusement.

Chacun peut le vérifier avec la version de base d’iPHign en téléchargement gratuit. Elle permet d’accéder à toutes les cartes gratuitement pendant 7 jours calendaires (jours où l’application est utilisée). Ensuite, l’abonnement au Géoportail, à 14,99 €/an en accès illimité est comparable au prix d’une carte papier. Sachant que les cartes iGN non topographiques restent accessibles même sans abonnement.

Une large gamme de produits sont à disposition pour vous aider à choisir l’IGN propose un comparateur qui vous permettra de vous doter de l’équipement le plus adapté à vos besoins.

La Création environnementale à l’heure de la Permaculture

L’association AUKERA (cliquez ici pour voir la vidéo de présentation) vous invite à venir découvrir sa résidence LANDA à travers une soirée gratuite pour échanger “du land art à la permaculture“, avec Paul Ardenne, Clément Hauvette, Nadine Lère, Mathilde Redaud, Marc de Verneuil et Jean de Giacinto. Une table ronde animée par Jacques Clayssen à la Maison de la Nouvelle-Aquitaine à Paris.

                       à 19h à la Maison de la Nouvelle Aquitaine, 21 rue des Pyramides, 75 001 Paris

Le nouvel appel à projet LANDA pour 2019/2020 sur le thème de la forêt sera présenté lors de cette soirée à travers une exposition à Bordeaux chez Les Glacières Architecture, ainsi que les stages de cette nouvelle saison.

I want you for permaculture – aukera souhaite apporter un éclairage aux actions du projet agricole en permaculture d’Aukera, porté par Marlène Vissac, Clément Hauvette et ses adhérent(e)s au Pays Basque.

La Librairie Volume proposera une sélection de livres à la vente en rapport avec les thèmes de la soirée qui se terminera par un verre de cidre basque de chez nos voisins à Jatxou où se cultive le projet d’Aukera.

19h00 :
– projection d’un entretien de Gilles Clément avec Gilles Tiberghien extrait du film Gilles Clément, le jardin en mouvement d’Olivier Comte produit par Apres Éditions Gilles Coudert
– « Ondulation & Greensecond » numéro 2 de Christelle Christaile Westphal, une invitation à un geste d’écriture photographique.

19h30 :
présentations d’AUKERA, de LANDA, des deux fêtes annuelles et des œuvres in situ créées pour l’année zéro en 2018 à Jatxou au Pays Basque,

20h00-21h :
Table ronde avec le public et des critiques, artistes, architectes, permaculteurs, sur le thème de la « création artistique environnementale à l ‘heure de la Permaculture ».

21h-21h30 :
Lancement de l’appel à résidence et des stages 2019/2020 sur le thème de la forêt, et présentation du projet de résidence de l’été prochain : l’artiste et sérigraphe Beax de Gevigney (https://beax.fr/)

21h30-22h00 :
un verre de cidre basque

Contacts :
LANDA Franck Ancel franck@aukera-lcdp.com
AUKERA clement@aukera-lcdp.com

Site internet https://www.aukera-lcdp.com/

entrée gratuite dans la limite des places disponibles

Avec nos remerciements à Julien Taib, Matthieu Béchaux et le Groupe des 5, Philippe Dorthe, Gilles Coudert d’Après Édition, Jean-François Larralde, à nos futurs partenaires-relais…

La vrai légende de Stalker

par Gilles A. Tiberghien

Les Stalker ne sont pas tout à fait des artistes. Pas vraiment des urbanistes non plus, ni des militants. En fait, ils ne sont pas autre chose que ce qu’ils font. Que font donc les stalker ? Ils arpentent. ils cherchent des itinéraires et des territoires, dans les villes et entre les villes, qui échappent aux cartographies connues et permettent d’en inventer d’autres. Pour les suivre, un jeu de pistes.

A lire en ligne dans https://www.cairn.info/revue-vacarme-2004-3-page-94.htm

Projet Hor-I-zons de Ridha Dhib

pour suivre le projet sur facebook, rendez-vous ici

Fin 13 août 2019 ARRIVÉE à Sousse

Fin de la performance marchée « Hor-I-zons ». Je voudrais vous remercier du fond du cœur pour vos précieux encouragements qui m’ont porté, poussé et soufflé tout le long de cette performance.

Je pense aussi à toutes les personnes que j’ai rencontrées sur le chemin avec qui j’ai eu de très beaux échanges et qui m’ont accueilli, nourri, soutenu, accompagné et bichonné.

Aussi, je dédie cette performance marchée à la première génération d’immigrés qui a percé son chemin au prix fort. Parce qu’un chemin ça se perce avec les pieds, avec les mains, avec de la chair et du sang, avec les dents. C’est ce même chemin que j’ai pris à l’envers. Cette marche du nord vers le sud n’est pas un retour aux sources – qui est une « belle illusion » – mais bel et bien une affaire de liberté et de dignité. Car, avant d’être français ou tunisien, je suis avant tout fils d’immigrés. Donc un être modifié.

بعد اكتمال العمل الفني « آفاق »، أود أن أتقدم بجزيل الشكر لكل من ساهم و شجّع و دعم هذا العمل الفني. تحية خاصة وكل امتناني للذين التقيتهم أثناء مسيرتي والذين ساعدوني ماديا و معنويا و أثّروا في هذا العمل. كما أهدي هذا العمل الفني للجيل الأول من مهاجرين الذين ضحوا كثيرا لأنن طريق الهجرة يحمل آثار الجسد بجراحه التي تبقى على الجسد كالوشم. لقد كان طريقي هذا في الاتجاه المعاكس. ليست هاته المسيرة نحو الجنوب عودة الى الجذور وهو وهم منشود، بل مسألة عزةً وكرامة. لأنني قبل أن أكون تونسى أو فرنسي فأنا ابن مهاجرين…ذات متحولة.

Actualisation 28 février 2019
Ici la carte des 106 étapes qui jalonnent le parcours de la performance marchée « Hor-I-zons » qui débutera le 2 mai 2019. Cette carte est publique, elle est modifiable par toute personne souhaitant m’accorder l’hospitalité le temps d’une nuit sur l’une de ces étapes. L’accueil sur les étapes de couleur verte est confirmé, tandis que sur les étapes de couleur rouge, il ne l’est pas. Le parcours est (raisonnablement) modifiable en fonction des propositions d’accueils et d’hébergements. Merci à vous et à toutes les personnes qui pourront m’aider à verdir ces étapes.

Ridha Dhib, artiste plasticien marcheur, a confié à Démarches les éléments du projet « Hor-I-zons ». Ce projet de marche, prévu en mai 2019, entre Paris et Sousse en Tunisie via l’Italie s’inscrit dans un protocole élaboré à partir d’expériences antérieures. Il s’agit d’un projet de marche augmentée. En effet, les technologies numériques sont mises en oeuvre, à travers l’usage d’un smartphone associé à différentes plateformes. Si le smartphone a acquis une place prépondérante pour les marches, tant comme boussole que guide ou mémoire du parcours à travers des applications dédiées, il connait avec les usages imaginés par Ridha Dhib un élément de production artistique de premier plan, comme on le découvre dans son projet. Une des conséquences et non des moindre sur le temps de la marche est résumé ainsi par l’artiste « Dans cette performance les traces précèdent le marcheur. » Voilà qui ouvre de vastes horizons que Ridha Dhib explore en entrelaçant la pratique ancestrale de la marche aux moyens numériques.

Cette marche entre Paris et Sousse illustre des thèmes et des réflexions que nous partageons sur la performance, les technologies numériques à travers la géolocalisation, la photographie et plus largement les outils du marcheur connecté.

Qui est Ridha Dhib, artiste qui se présente sur le web comme : Plasticien marcheur, bidouilleur de lignes, par le corps et via le code : parce que le lisible n’est pas toujours visible, et inversement…

Nous lui avons demandé de se présenter dans une biographie qui à travers son parcours explicite sa démarche :
Né à Sousse (Tunisie) en 1966, diplômé de l’Ecole des Beaux Arts de Toulon, je vis à Paris depuis 1991. Avant de faire rhizome dans des pratiques hétérogènes, la peinture fut longtemps mon médium de prédilection. En effet, depuis une quinzaine d’années je travaille sur une recherche plastique dont la problématique principale est de « libérer » la ligne du plan. Dans un premier temps, je me suis approprié un pistolet à colle en l’utilisant à contre-emploi : avec cet outil, il ne s’agissait plus de coller les matériaux, mais plutôt de décoller et libérer la matière.

Chemin faisant… la marche connectée a commencé à prendre une place de plus en plus prégnante dans ma problématique. Ainsi, c’est grâce à mon smartphone que mon corps devient pinceau traceur de lignes impalpables sur la surface de la terre. À son tour, le smartphone devient palette numérique génératrice et compilatrice de données multiples et variées… Il en résulte une oeuvre en devenir, mutante et polymorphe, entre installations et performances, matière palpable et matière numériques… Dessinant ainsi une carte à dimension rhizomique et poétique, donc nécessairement politique.

Préparation de la marche  Paris-Sousse

Dans un entretien du 11 Janvier 2018 avec Flore Garcin-Marrou, Maître de conférences en études théâtrales à l’Université Toulouse Jean Jaurès, Ridha Dhib expliquait ainsi son projet :
« Je suis en train de préparer un nouveau projet de marche qui aura lieu en [mai 2019]. Une marche de 3000 km, qui durera quatre mois, entre mon atelier à Paris et la Tunisie. Le choix de la Tunisie est lié à mon histoire car je suis fils d’immigré tunisien. Mais je suis déjà en train de marcher pour ce projet puisque les idées viennent en marchant. Par exemple, dans mon atelier, je suis en train de faire des essais pour faire germer des noyaux d’olive dans des pots. L’idée est de porter une seule pousse sur moi pendant cette marche et qu’elle puisse germer pendant le voyage, patinée de multiples particules qui se seront déposées sur elle en France et en Italie. Le pot qui contient l’olive sera connecté, géolocalisable.
…/….
La difficulté – et tout l’intérêt de la préparation réside dans le fait qu’il faut tracer les étapes pour aller en Tunisie. C’est une vraie percée du territoire. Il ne suffit pas de marcher pour marcher. Marcher, c’est partir de chez soi. Il n’y a pas de retour dans la marche. Rentrer chez soi en marchant ce n’est pas marcher, c’est juste rentrer à pied. Marcher, c’est un aller simple.

Nous vous donnons rendez-vous ici-même pour suivre « Hor-I-zons »

Mise à jour du 10 avril 2019

Le projet Hor-I-zons

« Le devenir est géographique »[1]

Plasticien marcheur vivant à Paris, enfant d’immigrés de la première génération, j’envisage de marcher vers la Tunisie, via l’Italie[2]. Cette marche n’est nullement pensée comme un hypothétique « retour aux sources », mais plutôt comme l’incarnation d’un trait d’union reliant mon lieu de vie  à la Tunisie[3]. En tant que franco-tunisien je porte aussi ce trait d’union. Cette performance est l’expression métaphorique de ce « trait »  qui  me lie et qui relie…

Comment se « faufiler » dans un trait d’union ? Comment habiter un chemin sans l’occuper ? Enfin, comment faire la géographie de son propre chemin ?

Entre la distance qui sépare, et le trait qui unit, il y a l’accomplissement d’une marche et la transmutation d’un lien. Avec cette performance, il s’agit donc d’articuler une liaison symbolique, une ligne effective et un lien affectif. Dans ce continuum spatio-temporel, le trait d’union sera arpenté et son horizon « dessiné ».

J’avancerai donc dans ces territoires, en éprouvant l’archaïsme et la simplicité de la marche dans son dépouillement et sa répétition obstinée. J’« habiterai » ce chemin en marchant pour en extraire une cartographie psychique[4].  C’est à travers cet arpentage territorial et « le libre jeu des forces de l’âme[5] » qu’une ligne « palpable » définie entre autres par mon corps et ses rythmicités émergera… J’appartiens à cette ligne.

Cette ligne de 3000 km environ finira par relier via l’Italie, mon atelier parisien au Sahel tunisien. Dans « Hor-I-zons » il y a  « I » comme Italie, l’autre trait d’union  entre la France et la Tunisie. Cette marche est aussi conçue comme un écosystème[6] mouvant à travers lequel l’œuvre se déploiera en cheminant : muni de mon  smartphone – outil , de géolocalisation, de captures, de collectes et de transmissions de données… -, je « déplierai » ma ligne d’« Hor-I-zons » sur 107 étapes[7], et cela jusqu’à ma destination.

voir la carte mise à jour en continu

«De notre naissance à notre mort, quelle quantité d’espace notre regard peut-il espérer balayer?»[8]

En marchant, pieds, yeux et pensées finissent par se « tresser » avec le chemin et les paysages traversés. Mettant ainsi en adéquation cadence et « défilé du monde ». Un lien intime entre locomotion et perception émerge. En effet, c’est en même temps que j’avance vers l’horizon que celui-ci se déplie en moi. C’est du rythme éprouvé.

Par ailleurs, à travers des applications connectées, le corps en mouvement génère des données multiples et variées : traces GPS, nombre de pas, allure, rythme cardiaque, données cartographiques et statistiques… Cet « électrocardiogramme » de la marche est du rythme mesuré.

L’agencement du rythme éprouvé et du rythme mesuré forme ce qu’on pourrait appeler le ductus[9] de la marche. Il est simultanément lecture de l’espace et écriture du temps. Ainsi, en mettant un pied devant l’autre,  je lis la « ligne d’horizon » et j’écris mon « trait d’union ».

Au cours de la marche, l’horizon ne cesse de se réactualiser et les étapes rythment cette incessante réactualisation. Elles serviront donc d’articulation pour déplier ma ligne d’horizon. Aussi, à chaque étape et à l’aide d’une boussole pointant vers la ville de Sousse[10], je prendrai une image indiciaire de l’horizon ciblé. Ainsi, l’image devient l’incarnation et la réactualisation quotidienne d’un regard porté à vol d’oiseau sur ma destination.

J’enverrai aussitôt l’image collectée à l’Institut français de Tunisie[11] sous forme de carte postale, et cela grâce à une application qui prendra en charge quotidiennement l’impression et la distribution des cartes[12]. En envoyant les cartes postales à l’Institut français de Tunisie, les images seront donc accueillies à la fois, en France et en Tunisie. Aussi, par cet envoi, l’image indiciaire change de statut : elle passe de l’« immatérialité » numérique à une palpabilité photographique, et par la même rentre dans le domaine du Mail Art. Dans cette opération il y a  transmissions d’informations et transmutations de matières[13].

Les images d’horizons envoyées quotidiennement seront exposées au fur à mesure de l’envoi et seront disposées sous forme d’une suite d’images, formant ainsi un « carottage » d’horizons en progression… C’est une « timeline » de coupures spatio-temporelles dans la continuité du réel. Cette séquence d’images – qui représente par ailleurs le mouvement de la marche – finira enfin par former ma ligne d’« Hor-I-zons »[14].

Parallèlement et via une application[15], ma trace GPS sera diffusée en direct et en continu sur le Web et projetée à l’Institut français de Tunisie. Cette trace fera contrepoint aux cartes postales envoyées quotidiennement au même endroit : un voisinage de temporalités et de matérialités hétérogènes.

Des indices numérique seront aussi parsemés sur le Web : des éléments visibles et lisibles postés sur les réseaux sociaux, et rendant compte de la marche. À l’aide de mots-clés – tag (#) – et à l’image du Petit Poucet, ces traces peuvent être pistées. Le tout constituera un chapelet d’indices pour une future carte enrichie. C’est une œuvre intermédiale dans laquelle traces photographiques, indices numériques et données statistiques dialoguent pour former la trace ultime de la marche. Par ailleurs, aucune trace matérielle ne sera laisser sur le parcours.

Cette marche est aussi pensée comme un agencement spatio-temporel. Il y a le tempo du marcheur cheminant vers sa destination par le moyen de déplacement le plus long. Le temps de sa trace GPS générée et projetée en direct à la vitesse de la lumière. Enfin, il y a les temporalités des cartes postales envoyées quotidiennement et transférées à des vitesses et par des moyens multiples et variés. Le tout formant un tressage de traces hétérogènes en mouvement.

Cet agencement fera émerger à son tour une superposition de point de vue en marchant : d’une part, je collecte et j’envoie mes traces d’horizons, d’autre part, je génère ma trace GPS en surplomb. Enfin, le tout sera donné à voir en même temps. Cette superposition sous-tend une dialectique entre une trace relativement éphémère – de la transmission GPS – et une trace relativement pérenne – de l’envoi quotidien de cartes postales -. Ces variétés de traces que je produis en marchant, finiront par tresser une seule et même ligne.

Dans cette performance les traces précèdent le marcheur. En effet, pendant que je chemine, la diffusion de ma trace GPS ainsi que la distribution des cartes postales seront déjà données à voir à l’Institut français de Tunisie. Ce sont des traces qui « attestent »[16] et qui matérialisent ma performance marchée. Elles sont déléguées au smartphone à travers des applications telles que Google Maps, Runtastic, Popcarte… En contrepartie[17], je me saisis de la trace GPS comme « attestation » vivante et simultanée de ma performance. Je deviens, support et relais d’inscriptions numériques, un corps traceur tracé[18]. D’un autre côté, la carte postale envoyée fera office d’« attestation » indiciaire en différé avec le cachet de la poste faisant foi.

La ligne GPS restituera visuellement la trace du corps mouvant, sans se confondre avec celle-ci. En revanche, la palpabilité est du côté du marcheur et des territoires traversés. Ainsi  les seules indices laissés sur le chemin, sont les traces de pas du marcheur. La distance que le marcheur doit parcourir est, et reste, incompressible. Il y a aussi quelque chose d’irréductible dans l’expérience du marcheur : un certain « frottement » au territoire, à l’arpentage, et au « défilé du monde » au rythme de son corps. C’est à travers ce mouvement attentif et répété que le marcheur habite le monde. À l’ère du numérique et de la mobilité exaspérée le besoin d’ancrage dans le réel se fait surtout par et à travers les corps. Parce que « la marche est le commencement de la pensée. »[19]

Enfin, comme ce qui est lisible n’est pas toujours visible et audible, l’« empreinte » de la marche c’est-à-dire la trace GPS du parcours effectué sera « convertie » : le document sera soumis à un logiciel de synthèse vocale pour lecture. La trace GPS sera lue à l’envers par ma propre voix préalablement synthétisée. En égrenant toutes les coordonnées géographiques qui composent la distance parcourue, le logiciel de synthèse vocale réactualise la trace du chemin à sa manière et à son rythme. La trace ultime de cette performance marchée prendra la forme d’une projection des lignes de coordonnées géographiques lues en continu par une voix de synthèse[20]. Ainsi, je ferai l’aller en marchant, et ma voix fera le retour en lisant.

Notes

[1] Gilles Deleuze, Dialogues, avec Claire Parnet, Ed. Flammarion, 1977, p. 48

[2]  Cette marche est prévue pour le 2 mai 2019.

[3]Il s’agit de relier mon atelier parisien, lieu de travail et de vie, à la ville de Sousse dans le Sahel tunisien, lieu de ma  naissance.

[4] « La déambulation permet de parvenir à un état d’hypnose en marchant, une perte de contrôle qui dépayse. C’est un medium à travers lequel on peut entrer en contact avec la partie inconsciente du territoire. » Walkscapes p.92

[5] Karl Gottlob Schelle, L’Art de se promener [1802], préface et traduction P. Deshusses, Paris, Payot, 1996, p. 39-40.

[6] Cette marche sera connectée, à travers un smartphone, un ensemble d’applications fonctionnent en symbiose dans la production de données assez variées : trace de la marche, cartographies, mesures de pas, image, sons… Équipé aussi de sac à dos ainsi que de chaussures connectées.

[7] Ce sont des étapes de 25 à 30 km par jour, sur 4 mois de marche environ.

[8] Georges Perec, Espèces d’espaces. Journal d’un usager de l’espace, Galilée, Paris, 1974

[9] J’appelle ductus de la marche : d’une part, le mouvement du marcheur qui est constitué d’une trace visible et tangible – l’appui et l’empreinte laissée par le pied – et d’une trace invisible – la foulée, c’est-à-dire la distance couverte entre chaque appui du pieds – (l’écriture). D’autre part, la perception du marcheur, sa cadence et le défilé du monde (la lecture).

[10]La notion de « cible » fait  référence aux applications boussoles islamiques pointant la Qibla (la Kaabah) à partir de pratiquement n’importe quel point dans le monde. Dans cette performance, ce sont les coordonnées GPS de la ville de Sousse qui ont été intégrées dans l’application Spyglass, boussole en réalité augmentée, et qui pointe en permanence vers la ville.

[11] Un partenariat a été noué avec l’Institut français de Tunisie et le relais culturel de la ville de Sousse.

[12] Popcarte est une application qui permet d’envoyer de vraies cartes postales, cartes photo, cartes de voeux, …

[13] « Si la télétransportation relève de la fiction, c’est bien parce que nous ne savons pas transmettre de la matière. Nous savons la déplacer, la transporter, mais elles est toujours située, placée, et elle résiste au mouvement. » Beade, B. (2012). Internet, changer l’espace, changer la société , p. 212

[14] L’agencement et les modalités d’accrochage des cartes postales ainsi que  la projection de la trace en direct seront discutés avec le Relais Culturel de Sousse.

[15] L’application Runtastic

[16] La notion d’« attestation » fait référence à la fameuse « triche » de l’artiste André Cadere : invité en 1972 à la Documenta de Kassel, Cadere y alla en train après avoir fait croire qu’il irait à pied depuis Paris en semant ses bâtons le long du chemin.

[17] J’ai bien conscience des problèmes liés à l’appropriation des données par des plateformes telles que Google, Facebook, Twitter…Ici il s’agit de tenter une appropriation subversive de ces outils : jouer avec l’excès de transparence et la saturation d’informations, pour tracer sa propre ligne… Devenir imperceptible dans une saturation de traçabilités.

[18] Aucune modification palpable ne sera effectuée sur le trajet (pas d’ajout ou de soustraction de matière), excepté les traces de pas du marcheur.

[19] Michel Serres: « Je pense avec les pieds » entretien, Philosophie Magasine, 26 mai 2016 : http://www.philomag.com/les-idees/entretiens/michel-serres-je-pense-avec-les-pieds-15852

[20] Voir l’exemple de Logorrhée spatio-algorithmique

Principales expositions

Les oeuvres de Rhida Dib ont essaimé sur le Web et IRL (1), en France et à l’étranger. Parmi les plus notables on peut citer :
une contribution dans la revue Chimères, « Marcher contre le marché » (Numéro 93), une performance en compagnie de la chorégraphe Saâdia Souyah au collège international de philosophie, « Derrida Arabesques » (2018), une installation à LaGaleru, «Voile-vide » (2017), Festival OOHLAL’ART « Aéro » (installation, 2016), « Corps et Graphie », performance dans le cadre de la journée internationale de la danse à Tunis (2015), « Je suis tracé, donc je trace », performances sur le chemin de Compostelle (IRL et sur le Web, 2014), Festival des Éphémères , installation aux Jardins d’Éole à Paris (2013), « Code and Link » et «Qu’est-ce et Qui se trame ?», performances et installation en Italie (IRL et Web, 2012), Instants Flux, performance ENTRE-DEUX flux : entre B’chira Art Center à Tunis et l’atelier de Ridha Dhib à Paris. (IRL et sur le Web, 2012), et Printemps des Arts de la Marsa en Tunisie (2010), Resonance(s) a Deleuze and Guattari conference on Philosophy, Art and Politics, installation/performance au SantraIistanbul, Istanbul (2010), Expo Sichtbare gedachten Geel : exposition à Geel, (Belgique ,2010), Land art Rhizome au pays du soleil Levant à Nara et Kyoto (2007)…

Note :
1 « In Real Life , littéralement « dans la vraie vie », expression couramment employée sur Internet pour désigner la vie en dehors d’Internet.

Liens utiles :

 

Paul Ardenne, un art écologique

“Cet essai n’entend nullement créer un label. Il se prévaut d’une ambition moindre, d’abord documentaire : indexer des positions d’alerte, des comportements vigiles, des attitudes où solidarité, fraternité et humanisme prennent une place décisive et se traduisent en formes, en artefacts plastiques dont le thème est la préservation de l’humain et de son milieu de vie”, écrit l’auteur dans l’introduction à L’Art écologique – Création plasticienne et anthropocène.

Agencé en trois parties et une postface de Bernard Stiegler, l’ouvrage de Paul Ardenne se situe au plus près des œuvres, des artistes et des expositions. Si le terme “d’anthropocène” apparaît en sous-titre, c’est à l’écouter, lors de la présentation 78 rue Amelot le 18 décembre, pour appâter le chaland. Le mot est en vogue, alors que son sens n’est pas toujours évident pour le public.

Désignant une ère géologique dominée par l’action humaine tout autant que la disparition d’une nature sauvage, le terme fait l’objet de controverse chez les spécialistes. L’auteur  avance l’idée d’un art humaniste, se fondant sur l’écosophie de Guattari pour penser une responsabilité collective.

Si Paul Ardenne définit l’art de l’anthropocène comme un art de combat, il ne manque pas de préciser que la vérité d’une œuvre d’art écologique est son humilité, et sa très grande générosité.

Ce premier ouvrage sur l’art écologique pose un panorama, jusque là inexistant, d’attitudes et de projets qui opèrent dans le domaine de l’écologie de manière dispersée. Ce qui n’est encore ni une école, ni un mouvement artistique construit à travers des démarches un panorama international. Paul Ardenne défriche un champ qui semblait si évidemment contemporain qu’il était ignoré des champs de recherche sur le sujet.

L’aisance et le brio de l’auteur en favorisent la lecture comme une instructive flânerie documentaire.

 

Un art écologique – Création plasticienne et anthropocène(Ed. La Muette/Le Bord de l’Eau), 288 p., 27 €

Actualisation :

Le sénateur nouvellement réélu du Nevada, Harry Reid, a présenté un projet de loi qui protégerait l’oeuvre de land art réalisé par Michael Heizer, originaire du Nevada.

Franck Nicole, la banlieue dans les yeux

 

Hommage à Franck Nicole1965 – 2017.

Présentation Laure Shaw

Franck Nicole a vécu 20 ans entre Pantin et Aubervilliers. Sa philosophie était d’essayer d’être à ce qui advient. Il écrivait des « boutures de pensées » sur des cartons de feuille à rouler et peignait des toiles qui l’aidaient à affronter un « extérieur » dont les moindres détails pouvait le toucher. Il était attentif aux modifications de sa banlieue, a répertorié et photographié les usines pendant vingt ans. Ce texte sensible nous emmène pour une balade dans cette banlieue, tant physique qu’historique, visuelle, olfactive et auditive.

Texte de Franck Nicole sur sa banlieue de 2007 à 2011

Cet endroit s’apprête à devenir probable, les plans sont dressés! On ne savait plus où l’on était, depuis plusieurs années. Anciennement, il y avait des champs et un Chemin Vert qui furent balayés par l’arrivée du chemin de fer au dix-neuvième siècle. Ensuite, les Abattoirs de La Villette ont nécessité un quai pour les bestiaux, cet emplacement fut choisi, sûrement parce qu’il était le meilleur. La campagne avait été remplacée par des usines et des habitations. Quelques vagues de désindustrialisation plus tard…
La banlieue a pour destin de se transformer. En se désaffectant progressivement, ce lieu poursuit son histoire, toujours influencée par la capitale, depuis 1860, toute proche. Le périphérique est à 500 mètres, mieux : en se retournant, on peut encore apercevoir Paris, les arbres du Cimetière Parisien, et l’unique rue y menant qui complète l’enclave. La ville lumière a pris ses aises. Aujourd’hui, il faut construire des logements pour accompagner l’explosion de ses loyers.

Ce quai produit une esplanade appréciable et rare. De quoi retrouver un semblant d’horizon parmi le hérissement citadin, avec ses quatre cent mètres de long! Qui sont souvent ponctués par des tas conséquents de ballast, des gravats provenant de la destruction d’une gare, des tuyaux divers, des masses en béton, des aiguillages désaffectés, pléthore de traverses gorgés d’huile ou par du bois de défrichage. Le pavage surélevé a bien souffert, mais là où il n’a pas été bétonné, de grandes flaques persistent après la pluie. Alors la ballade peut se révéler agréable dans une ambiance bucolique industrielle. Cela n’est pas réellement difficile d’accès, même si un mur de plaques de béton a été érigé, quelques-unes d’entre elles sont régulièrement défoncées. Quand la porte en fer n’était pas close certains venaient y promener leur chien, d’autres continuent à s’en servir de raccourci risqué pour le RER et peut-être, les mêmes ne ratent pas la saison des cerises.


Un ruban de jardins ouvriers s’était glissé entre les voies voisines, il en reste trois sur une douzaine aux temps fastes. Les îlots de culture potagère se sont défendus comme ils pouvaient : une longue enceinte hétéroclite de planches, de tôles, de grillages, fixés à des poteaux divers ou appuyées à quelques arbres bien vivants, les protégeait. Au cours d’une promenade, je découvris qu’on avait adjoint à cette palissade huit panneaux provenant d’une ancienne rame de métro. Chacun contenait deux plaques émaillées, une indiquant la classe par un chiffre romain et l’autre, le logo Art nouveau blanc sur fond beige, entremêlant les lettres CMP : Compagnie du chemin de fer Métropolitain de Paris. Après avoir tant voyagé, fait des milliers d’aller-retour, elles se reposaient ici et embellissait encore la clôture par leur beauté reconnue. Quelques semaines plus tard, assez normalement vu leurs valeurs, elles ont disparu comme elles étaient venues. Sans ces brillants, le rempart gardait de son cachet improvisé, avec ces plantes grimpantes qui le recouvraient presque entièrement de vert dès le printemps. En ordre d’importance de leurs emprises, clématites des haies, lierres, ronces à mûres, et liseron se disputaient ses hauteurs.

Il fallait lutter contre les intrusions, les chapardages et les vols dans les cabanes, les dégradations de tous ordres, et la plupart des jardiniers successifs s’acharnait à lui conserver son aspect dissuasif. Pourtant au fur et à mesure, les jardins n’ont plus été réattribués, ce qui a causé leurs pertes, aucunes protections de fortune ne font le poids contre un bulldozer.
Il m’arrivait au petit matin d’aller m’immiscer dans ces petits paradis perdus. Évitant les jardins qui n’étaient plus cultivés, pour ne pas déranger quelqu’un. J’aperçus un balai posé diagonalement contre la porte d’une cabane. Comme je n’avais pas entendu de présence humaine, je le déplaçai délicatement, continuant à tendre l’oreille. L’intérieur me surprit : le soin mis au rangement, la propreté de l’abri était inimaginable. Tout était nickel malgré les portes mal jointes qui faisaient office de plancher, le toit qui ne devait pas être totalement étanche et l’indigence. Deux palettes et un matelas sur lesquels, il avait fait un lit net, une cagette en guise de table de nuit, avec un petit poste de radio à pile posé dessus, une bassine et un miroir pour salle de bain. Ce confort très sommaire se terminait par une penderie en aggloméré qui abritait deux ou trois vestons. Culpabilisant de mon intrusion dans cette résidence principale, je ne m’y attardais pas, je déguerpis de là. Encore émerveillé par l’application mis par cet inconnu à vivre convenablement, malgré son extrême précarité. Une fée du logis n’aurait pas fait mieux et la fenêtre, si elle avait existé, aurait sûrement été agrémentée d’un modeste rideau accueillant. Les autres jardins ont été squattés avec moins d’égards, sans soucis de préservations, occupés en surnombre.
J’avais aussi remarqué posé sur la grande table d’extérieur, un objet Art Nouveau mais je ne l’ai pas emporté, l’habitant du lieu devait s’en servir à broyer le maïs dont je voyais un carré pousser généreusement à quelques mètres. J’étais à peu près persuadé que ce moulin à grain ne ferait pas long feu parmi cet environnement, alors j’aurais dû l’échanger contre un plus moderne.


Je savais d’où il provenait : des cabanes du petit vieux. J’ai imaginé qu’il était âgé car je ne l’ai jamais vu. Il a dû partir en maison de retraite, soyons optimiste, à l’époque où je découvrais l’endroit. Les accès de son ancien domaine avaient été forcés par je ne sais qui et je m’y suis aventuré. Dans une de ses cabanes, un tas d’objets traînaient sur l’établi. Ce petit vieux avait passé une partie de sa vie à récupérer toutes ces choses dans les poubelles et il les stockait ici! Beaucoup étaient cassées, ce qui dénotait un temps où l’on ne jetait pas ce qui était en bon état. Il y avait là une peluche mécanique de chaton ; des attaches de bijoux Troisième Empire; un miroir gravé du dix-huitième siècle avec un oreillon brisé; une balance Art Nouveau à trois pieds dont celui de derrière a été cassé puis réparé avec un bout de tôle replié sur lui-même et soudé, ce qui lui permet de tenir debout; des figurines fabriquées dans les premiers plastiques…etc. Pas un trésor mais de quoi rendre joyeux bon nombre d’amateurs de brocante. Trônant au milieu de ce jardin, il y a un grand arbre, dont je me suis longtemps demandé de quelle essence il pouvait être, avant de m’apercevoir que c’est un cerisier d’une taille que je n’avais jamais vu.


Des oiseaux, il y en a en pagaille. Et ils parsèment les journées de leurs mélodies. En plus du patrimoine sylvestre autour du quai, à quelques battements d’ailes, il y a 8000 arbres de plus de 35 essences différentes où il a été recensé 69 espèces d’oiseaux. Alors, je les entends souvent chanter. Solo, duo, à l’unisson ou chorale mêlant différentes espèces. Les ouïes fines et attentives pouvaient même saisir le bourdonnement du vol des abeilles, le petit vieux avait une quinzaine de ruches qui par la suite, ont été entretenus par d’autres jardiniers. Puis récemment, elles ont été dérobées mystérieusement. Pendant cette période, on entendait même un poulailler avec son coq claironnant au petit matin, on se serait cru à la campagne! S’il n’y avait eu les bruits de la ville et des activités ferroviaires pour parachever le patchwork auditif.
Au niveau des odeurs, c’est tout aussi disparate. Quelques fois, cela sent le barbecue. Des jardiniers aux ustensiles conventionnels, des ouvriers qui se font un midi de gala avec un demi-bidon coupé dans le sens de la longueur ou un feu à même le quai. Plus généralement, les parfums des plantes rivalisent avec ceux de l’acier et de la graisse. Le plus étrange était les effluves de rouge-à-lèvres qui venaient jusque-là, certains jours. Les Laboratoires Bourjois dont on aperçoit du quai l’horloge, les étages supérieurs et la cheminée produisaient cette odeur puissante, qui faisait penser à quelques géantes coquettes promenant là leurs bouches immenses.
Des générations de jardiniers, leurs familles, leurs amis ont passé là des journées à priori merveilleuses. Parmi les Chèvrefeuilles, les lilas blancs et mauves, les pruniers, les poiriers, les framboisiers, les ceps de vigne, les rosiers, les iris, les lauriers qui sont devenus hauts comme des arbres.
Et après le repas, l’on buvait le café du thermos ou celui du camping gaz, à l’ombre d’un arbre, d’un parasol ou d’une treille, dans des tasses qui le soir venu regagnaient la petite étagère du cabanon. Chacun avait son potager, quelques rangs de légumes et des plantes aromatiques : du thym, de la sauge, de la menthe, de la ciboulette pour agrémenter les repas. L’évolution a fait qu’un des jardins est devenu un terrain de basket, ce qui n’était pas si ennuyeux comparé à un autre qui a été rendu insalubre. Ses occupants ne prenaient pas le soin d’amener leurs déchets jusqu’à la rue où ils auraient été emportés par les services compétents. Ce jardin était pourvu de toilettes, le trou et la planche percée suffisaient pour un passage épisodique mais ces WC furent vite saturés par la fréquentation quotidienne de plusieurs personnes. Ces deux phénomènes aboutirent à la prolifération de rats, à des odeurs détestables et inquiétantes. Insalubrité qui imposa de raser les jardins.


Vu d’hélicoptère, on aurait pu mieux saisir que cet ensemble de jardins constituait comme un fort, avec son enceinte composite et des barrières moins hautes entre les différentes parcelles, qui chacune contenait une ou plusieurs cabanes, des récupérateurs d’eau de pluies et différents aménagements. C’était une architecture improvisée sans décisions venues d’en haut, sans expertise professionnelle, ayant évolué selon les possibilités et les ressources de chaque occupant. Le quai date de 1890, les jardins étaient sûrement plus récents, pourtant certains végétaux avaient une taille conséquente, la palissade comportaient des planches blanchis jusqu’à la moelle par le soleil et des plaques d’acier étaient rouillées à s’en évanouir en poussière. Cette barricade s’érigeait de traverses de chemin de fer fichées en terre, de tôles ondulées illustrant la gamme de matériaux possibles pour ce profil, de contreplaqués, de sommiers, de caisses démembrées, de canisses peu durables aux attaques humides et de dos de clapiers à lapins que je n’ai jamais vu investis. Les parties les plus anciennes recouvertes par l’entrelacs dense des lianes de clématite vigne-blanche, surplombées par les cerisiers, les sureaux ou les lilas. Cet écran élevé à la manière des paysans qui construisaient leur maison avec les pierres ôtées de leur champ.
Plusieurs jardins avaient deux portes, la plus évidente solidement close et l’autre plus discrète mais plus aisée à ouvrir, et il y eut le transfert de certaines portes car les anciennes avaient été bloqués par la construction d’un petit quai en béton, je ne sais pour quelle raison. Les cabanes étaient faites main, fabriquées et retapées par les générations de jardiniers qui s’y sont succédé. Souvent, de bonnes conceptions et bien charpentées, parfois plus modernes, comme celle constituée de pans laissant passer la lumière par ses hublots oblongs.


Des bidons et des barils de tous bords destinés à recevoir et à stocker l’eau de pluie, un réservoir en plastique si imposant avec son châssis tubulaire qu’il avait dû falloir une grue pour le déposer. Étrangement, il n’y avait pas d’accès à l’eau courante dans ces jardins, malgré la proximité du puissant système de nettoyage du quai.
On aurait pu les appeler des bidonjardins, architecture de la récupération, du glanage, de la débrouillardise. Et l’on voyait souvent des choses reléguées sur le quai réapparaître au sein des jardins, y trouvant là de nouvelles utilités, non sans ingéniosité. Il y avait aussi les nids dans les arbres pour une ingénierie encore plus naturelle. La gent ailée ne manquait pas de point d’ancrage sur les noisetiers, les cognassiers, les pêchers, ainsi que sur les autres arbres déjà cités. Je me demande encore si certaines plantes auraient été ramenées d’Alsace ou si elles proviendraient de l’activité fruitière et des vignes qui poussaient ici avant l’industrialisation. J’évoquais l’hélicoptère parce qu’ils survolent souvent cette zone, ils s’orientent avec le périphérique et avec le canal de l’Ourcq, alliant ainsi les fleuves de bateaux et d’automobiles.
Le bulldozer ayant dévasté les jardins squattés, cela ressemblait à un paysage pilonné de 14-18. Je suis revenu y faire un tour au cas où le petit bonheur la chance fasse affleurer du chaos le moulin à grain mais c’est encore une plaque émaillée qui émergea de la terre, où elle avait dû passer longtemps à séparer deux parties de culture. Les bords et une partie manquante rongés par la rouille n’empêchaient pas de voir une flèche blanche sur fond bleu, l’inscription : Octroi, et en dessous : Bureau des sorties. Ce panneau directionnel avait dû être sauvé pendant la destruction de la barrière d’Octroi de Pantin ou de La Villette. Qui a dû s’effectuer pendant ou après la seconde guerre mondiale, puisque l’Octroi a été supprimé par Pétain.
Au long de la voie ferrée qui aboutit à la Gare de l’Est, il existe d’autres jardins similaires, à Bobigny ou plus loin, mais je leur trouve moins de charme. Peut-être parce qu’ils sont plus récent et que l’on ne peut pas y voir l’évolution de la société au cours de ces 80 dernières années : des outils entre artisanat et industrie aux mobiliers thermoformés actuels.
Dans un des jardins épargnés, le jardinier avait enfilé un bidon de produit ménager sur un poteau. Il avait écrit dessus que le site était cultivé par un retraité de la SNCF et qu’il ne fallait donc pas l’éventrer. Je ne suis pas sûr que cela aurait été suffisant si la décision avait été prise de l’offrir à la gueule du bulldozer. Ce qui a été éxécuté depuis…


J’ai compris que la grande remise à niveau d’ensemble approchait quand la plaque commémorative a été enchâssée dans un petit monument. C’est son déplacement qui m’a mis la puce à l’oreille des bouleversements à venir. Elle était au pied du pylône métallique supportant l’éclairage, entre les deux voies. La stèle est maintenant en bord du chemin par lequel les bêtes partaient vers l’abattoir, ce qui permet de détruire le quai sans infamie apparente contre la mémoire.
Un événement réellement dramatique s’est déroulé ici : en 44, c’est de ce quai qu’est parti le dernier, et quelques autres avant composées principalement de femmes, convoi de déportés politiques vers les camps de concentration de Buchenwald et Ravensbrück. La scène a été reconstituée dans le film « Paris brûle-t-il » mais on ne voit que furtivement l’endroit peut-être parce que des bâtiments d’après-guerre entraient dans les plans larges ou parce que ce n’était pas le sujet. Orson wells a posé le pied sur ce quai, peut-être est-ce suffisant ? Un soir qu’il était resté un train de wagons à bestiaux, je suis monté dans l’un deux pour essayer de ressentir l’effet que cela faisait d’être enfermé là-dedans : alors que je fermais la porte coulissante, je sentis mon esprit et mon corps se recroqueviller d’effroi. Par symétrie, je me suis aussi imaginé à l’extérieur, armé d’une mitraillette, aboyant des ordres et envoyant ces pauvres gens vers l’horreur.
De nos jours plus cléments, ce quai surélevé s’entoure de terrains vagues et de friches, de voies de garage, d’aiguillages, et à chacune de ses extrémités, se continue par une route pavée plus ou moins bien entretenue. J’imagine que l’une étant celle empruntée par les bêtes et l’autre, par les chariots de fumier.
Sur et autour du quai, poussent coquelicot, pissenlit, millepertuis, ortie, douce-amère et beaucoup de plantes dont je ne connais pas le nom. Adventices dit-on maintenant, même si là, elles sont à leur place. À l’ombre, j’apprécie les Balsamines de l’Himalaya, fleurs qui jouent à l’orchidée, en plus petites, peut-être à cause du voyage. Au bord des voies ferrées, beaucoup de buddleias prennent de l’ampleur, ce qui a l’inconvénient de nuire à l’ormaie rudérale de nos contrées, même si j’ai cru reconnaître dans le périmètre deux ou trois exemplaires d’ormes débutants.
Du côté du fumier, une voie ferrée dévie un peu en disparaissant sous la végétation. D’abord conquise par des églantiers, puis colonisée par la Clématite des haies, elle menait jusqu’à la Société Parisienne des Sciures, partie depuis la fin des années quatre-vingt de cette usine en brique polychrome beige et rouge qui évoque modestement un château médiéval avec son faux chemin de ronde qui serpente sur la façade. Je l’ai visitée quelques mois après leur départ, il y avait encore le vieux fauteuil en cuir du patron. Et dans la salle principale, à intervalle régulier émergeaient du plafond des toboggans qui finissaient leurs vrilles à un mètre cinquante du sol. Il ne restait que cela et l’atmosphère y était déjà fantomatique. Des membres de LO, y firent une fête aux sons des autoradios de voitures qu’ils avaient fait entrer.
Par la suite, presque toutes les verrières aux armatures de fer ont été muselées par des plaques en aluminium et les murs aveugles ont été isolés par de la tôle blanche, lorsque c’est devenu un entrepôt de vêtements. Qui a déménagé aussi depuis mais qui a laissé ces installations, dont le mur en parpaing tout au long du quai de déchargement, complétant le sarcophage.
Elle est sûrement trop banale, trop bouleversée pour être sauvée ou seulement au mauvais endroit, pourtant elle épouse parfaitement la forme de la rue, ce qui vu du quai aux bestiaux lui donne l’allure d’une péniche courbée comme virant à vitesse exagérée. Des voisins sont intervenus auprès des décideur qui ont accepté d’en garder la façade, à l’intérieur, on y fait des logements et des lofts. Dans les environs, l’usine de filature Cartier-Bresson et l’usine Félix Potin qui devaient être autrement plus belles et intéressantes ont bien été rasées. Personne n’a même eu l’idée de les photographier avant leur destruction. Il n’y a pas eu d’Atget de l’industrie!
Une autre voie ferrée amène au bâtiment de la Sernam, une immense boîte allongée orange avec son nom marqué dessus ; des camions vont et viennent encore mais je ne crois pas qu’il soit encore desservi par les trains de marchandises, ce qui était le cas il y a quelques années. Le premier étage accueille une dizaine d’ateliers d’artistes. Ils ont devant leurs fenêtres une terrasse en gravier qui offre une vue panoramique sur Pantin-Local, c’est le nom officiel du lieu. Mais si ces artistes voulaient accéder au quai, ils devraient faire un détour d’un kilomètre à peu près, une grille d’une hauteur efficace les sépare de ce qu’ils ont sous les yeux.
La route pavée qui permettait peut-être d’évacuer le lisier, part en direction des Quatre-Chemins ; avant de rejoindre l’espace public, elle est barrée par un grand portail à deux battants. Il a été si souvent forcé que la SNCF en a construit un nouveau, plus éloigné de la rue. Pourtant ce duo ne pouvait résister à des véhicules béliers. Depuis que les roms ont dressé un camp à l’intérieur du site, il a été posé d’énormes tubes ou deux gros blocs de béton, empêchant l’ouverture du premier portail réparé.

Celui qui habitait la cabane proprette, je l’ai aperçu par la suite, semblait avoir des horaires réguliers et empruntait un passage plus discret pour aller et venir, juste un barreau n’étant plus en place dans la grille qui surplombe le muret. Ce barreau a été ressoudé, récemment il a encore disparu. Puis, il a été encore remis agrémenté de fils barbelés.
Les roms ne sont restés que quelques semaines. Ils se sont installés et ont construit des cabanes avec tout ce qu’ils ont pu trouver aux alentours, en particulier parmi le fatras remué par le bulldozer. Et je crois qu’ils ont réussi à s’en faire au moins sept ou huit baraques, c’est dire qu’il y avait de quoi faire. Ensuite, ils ont été expulsés et sont allés s’installer plus loin le long des voies ferrées, vers l’est.
Leurs constructions ont été elles-aussi rasées, puis les débris ont été évacuées et l’endroit nettoyé. Mieux qu’auparavant, les détritus habituels dans les terrains vagues ont disparu et des troncs d’arbres, dont on ne pouvait pas faire le tour avec les bras, qui poursuivaient tranquillement leurs décompositions près du chemin pavés se sont aussi envolé.
Des artisans venaient déposer leurs rebuts, des fils et des composants électroniques, plus banalement du carrelage et des gravats, des paquets de journaux gratuits non distribués. Quelque fois, des imprévoyants y déposaient des bébés chats. Certains ont survécu mais inutile d’essayer de les approcher.
Les tags sont restés, pas très aboutis sûrement à cause du manque de passages de regards, je suppose qu’il faut bien des murs pour débuter ou s’entraîner à cet art. Devant la SPS, il y avait une cabane de clochards à l’ancienne, des alluvions de rivière ont été déposés à son emplacement, ce qui a recouvert les rails jusqu’à hauteur du quai, difficile à deviner maintenant. Il avait déjà perdu ces deux auvents disparates : tordus, ils paraissaient organiques comme des ailes asymétriques, la sécurité a eu raison d’eux au détriment de leur beauté. Peut-être que ce sable et ces galets vont faire apparaître de nouvelles plantes.
Des voies sont de garages, d’autres amènent à la Gare de marchandises. Là, il y a pas mal de bâtiment dont j’ignore tout. Et ce qu’il me semble être un atelier, muni d’une alarme puissante et stridente, qui sonnait régulièrement mais peu de temps, ouvrir et fermer une porte peut-être. Plus personne n’y travaille car elle sonne rarement maintenant mais pendant des jours et des nuits.


On ne saura plus jamais pourquoi telle dalle de béton a été coulé à côté de ce butoir de fin de voie. Des jeunes pendant un été, s’y étaient installés un salon en plein air sous un bosquet de Buddleia qui servait de parasol. Quatre sièges de voiture, qu’ils n’avaient pas été cherchés loin, posés par terre ; ils venaient y discuter et plus si affinités! L’idée de ce salon aux quatre vents leur est peut-être venue après avoir profité du confort des bus retirés du service et stockés sur le quai aux bestiaux à la queue leu leu durant plusieurs semaines. L’un des Saviem a brûlé, impliquant un brasier impressionnant, alors ils ont été emmenés plus loin de la ville et de ses risques.
Mais on sait pourquoi la Mairie de Pantin, dont l’on aperçoit l’arrière du toit et le clocheton, a été paradoxalement construite en pleine zone industrielle. À cause des velléités d’indépendance des Quatre-Chemins, surnommés à l’époque La Petite Prusse, parce que la première vague d’immigration y fut alsacienne. Ce quartier centré autour de son carrefour commerçant à cheval entre Pantin et Aubervilliers s’était considérablement développé au long du dix-neuvième siècle par l’installation massive d’usines et d’ouvriers allant avec. Ces habitants étaient délaissés, tout aussi que séparés des deux centres villes par la distance, et dans le cas de Pantin par la voie de chemin de fer de l’Est et par le canal de l’Ourcq. Le paternalisme et la richesse de la famille Cartier-Bresson, dont l’usine de filature prospérait sur ce territoire donnait du poids à la revendication. Les deux frères avaient déjà édifié plusieurs écoles pour pallier aux manquements des municipalités juridiquement concernées. S’ensuivront un asile, une crèche, et surtout une église, qui nécessitait le statut de paroisse. La constitution en Commune aurait dû être l’étape suivante, mais la paroisse fut supprimée par l’État. Néanmoins des efforts furent consentis et la nouvelle Mairie de Pantin a été construite de ce côté du canal, presque proche du carrefour qui n’aura jamais son indépendance. Parmi les nombreux reproches que faisaient les habitants des Quatre-Chemins, relevons le problème posé par les déjections de chevaux qui assuraient les transports parisiens. Ces boues étaient déposées à proximité des habitations en attendant le temps de l’épandage dans les champs. Et peut-être venaient se mêler à ce jus, le fumier provenant du Quai aux bestiaux. Le quartier, dont il dépend géographiquement a connu une croissance exceptionnelle, sa population est passée en dix ans de 0 à 14000 habitants à la suite de deux événements. Le brusque accroissement du territoire de Paris au premier Janvier 1860. En effet, Paris s’est rapproché tel un tigre bondissant de tous côtés jusqu’à ses portes actuelles, qui autrefois signifiaient le paiement de l’octroi. Les industries, frappées par les droits d’entrée sur les matières premières, n’ont pas tardé à comprendre l’avantage d’un établissement à l’extérieur de la Capitale.
Ces terrains agricoles à peu près vides et plats au nord de Paris ont été une aubaine pour ces usines gourmandes en espace. Et l’on vit s’établir aux Quatre-Chemins une raffinerie, des verreries, des filatures de coton, des chocolateries, des fabriques d’allumettes, des fonderies… etc. Second bouleversement : on décida d’implanter une gigantesque boucherie en gros à deux pas, juste à l’intérieur des fortifications. Ce fut d’abord le souhait de la Ville de Paris de transférer le marché de Poissy et de Sceaux intra-muros. Et ensuite d’aménager ce qui remplacerait cinq grands abattoirs et d’autres plus petits. Ah! L’ennemi pouvait venir, on ne manquerait pas de viandes!
L’ouverture des Abattoirs de la Villette eut lieu en 1865 et de nouvelles industries vinrent se grouper aux Quatre-Chemins, des fonderies de suif, des tanneries, des fabriques de cuirs vernis, des savonneries, des parfumeries et des stéarineries… etc. Par contre, les prussiens en 1870 n’ont pas été très fair-play. Le Général Trochu l’a raconté : tout ou presque était prêt pour défendre Paris. Les fortifications étaient en place et bien armées, les bastions avancés qui entouraient Paris étaient eux aussi parés. Ces forts et ces redoutes disséminés en moyenne banlieue, si elles étaient dépassées par l’ennemi, il serait pris à revers. Sous le feu croisé,il ne demanderait pas son reste, c’était un plan imparable. Mais l’improbable se produisit comme le résume cette phrase dépitée du Général Trochu :« Ils n’ont pas attaqué ». En effet, les Prussiens se sont contentés d’encercler Paris au-delà des forts, de solidifier leurs positions et de couper les voies d’accès à la capitale ensuite ils ont attendu que Paris affamé se donne comme un fruit mûr. À quoi sert d’avoir les plus grands abattoirs d’Europe s’ils ne sont plus approvisionnés en quadrupèdes comestibles! Ils ont dû bien se reposer, les chevillards. De belles vacances d’automne et d’hiver qu’ils ont eues, le ventre vide. N’en déplaise aux Communards, la seule alternative aurait été que la France disposât d’une armée capable de vaincre celle de la Prusse au cours d’une véritable bataille rangée. Le reste n’était que peine perdue. On avait trouvé malin de brouiller les cartes en nommant les forts du nom de la commune voisine. Ce qui ne facilite pas aujourd’hui la vie de certains banlieusards et rend les délimitations géographiques de ces villes aberrantes. Les Prussiens étaient évidemment renseignés du subterfuge, ils savaient même où était le point faible de la défense parisienne, ils ont juste attaqué ce maillon défaillant pour ensuite y installer des canons puissants et ainsi augmenter la pression sur le moral des parisiens. Elle n’aurait pas pu faire ce qu’on attendait d’elle, cette Prusse! Enfin, ce fut l’occasion de faire une révolution de plus. La France avait longtemps tergiversé pour savoir s’il fallait se préparer contre un siège court ou long, ce qui eut pour résultat d’importantes incohérences défensives.Comme la présence des Abattoirs de La Villette à l’abri des fortifications, où ils étaient de plus en plus à l’étroit.
Logiquement, une voie de chemin de fer arrivait directement dans l’enceinte du Marché, à la gare Paris-Bestiaux. Les bêtes n’avaient alors que quelques mètres à faire pour aller se désaltérer, se reposer du voyage et être préparées pour la vente. Mais les trains y accédaient difficilement et on déchargeait bientôt certains troupeaux sur un quai déjà existant rue du Débarcadère à Pantin. Avant que ne soit construit notre quai aux bestiaux dernier cri, s’étiolant depuis quelques années.
Je ne doute pas que son emplacement près de la gare de marchandises de Pantin était le plus adéquat, correctement connecté au réseau ferroviaire dégagé de l’étreinte des fortifications, permettant ainsi de recevoir des bêtes de quasiment toute la France, sans souci de saturation des voies ou de manœuvres inutiles.
Raisonnablement, on fit le choix de ne pas l’engoncer, même si cela signifiait son éloignement des lieux de stabulation. Signe d’une époque où les rues de banlieue étaient plus libres. Et j’imagine que les employés de l’octroi ont dû être sacrément satisfaits de ne plus avoir à contrôler autant de wagons empuantis. La Villette était un endroit clos dont les charrettes ne pouvaient sortir qu’après avoir été pesées mais l’entrée de trains entiers dans Paris devait être une tentation alléchante pour les fraudeurs à l’octroi, qui étaient nombreux et actifs, à ce qu’on disait.
Si les troupeaux revenaient, les bêtes pourraient encore débarquer sur le quai malgré l’encombrement provoqué par les pyramides de graviers, puis elles emprunteraient la route en pente vers la fin de la rue Cartier-Bresson. C’est en arrivant sur l’avenue qu’elles seraient surprises par les phares des voitures circulant sur la deux fois deux voies usités à tout heures. Et apeurées, affolées elles ne manqueraient pas de meugler, bêler, grogner selon la nature du troupeau. Qui s’éparpillerait sûrement en tous sens, alors je souhaite bien du courage au bouvier d’antan et à ses chiens. On ferait peut-être appel aux pompiers dont la caserne est implantée là. Je ne suis pas sûr qu’ils suffiraient à ramener un peu d’ordre entre les insectes à moteur et les quadrupèdes.


Les trains de bestiaux arrivaient en général au petit matin, les bêtes faisaient le périple jusqu’au Marché dans la foulée mais la nuit n’existe plus vraiment ici et cette route n’est plus jamais complètement désertée par les automobiles. Il ne manquerait plus que leur train ait du retard jusqu’aux heures de migrations matinales. Pour une évocation comme celle-ci, il faudrait un dimanche matin d’été ensoleillé, sécuriser le parcours avec des barrières métalliques, prévenir les riverains et les automobilistes, encadrer tout cela avec des forces de l’ordre conséquentes. Je peux faire le guide, mais pas le bouvier.
« Je vous rappelle les consignes car vous risquez d’attirer l’attention, votre présence est plutôt incongrue par nos rues. Des enfants et des adultes peuvent vouloir vous caresser ou vous nourrir, mais ne sortez surtout pas du parcours qui vous a été réservé. N’oubliez pas que ce parcours est très dangereux.
« Ceci dit, j’ai l’honneur de vous présenter le quai où sont arrivés tant de vos ancêtres! Remarquez comme il vous a été facile de descendre ou devrais-je dire sortir de ce train, puisqu’il est de pleine-patte avec les wagons à bestiaux qui vous ont amenés. Une fois que vous aurez admiré le panorama, suivez-moi vers la Porte de Pantin, du côté des bêtes. Vous noterez sur votre gauche cet entrepôt construit en parpaing et qui annonce en façade être la Sefec, emballages industriels, sans que l’on ne sache si c’est encore son activité actuelle. Après avoir dépassé la grille, vous jetterez un coup d’œil dans la rue pour admirer cette rangée d’arbres : ailantes ou robiniers ou acacias qui prospèrent entre et au-dessus de murs séparés d’à peine un mètre, l‘occasion d’une petite pensée pour vos cousins végétaux qui sont souvent eux-aussi soumis à rudes épreuves par les humains. Mais nous, nous allons prendre à droite et encore tout de suite à droite pour nous engouffrer sous le pont ferroviaire sur lequel vous êtes passé tout à l’heure. Je vous conseille de presser le pas, non pas en raison de doutes quant à la solidité de ce pont qui va de la voûte rivetée à la récente structure d’acier posée sur ses soutiens, mais à cause du fracas provoqué par le passage d’un RER ou d’un TGV.


« De plus, il est préférable pour notre réputation que l’on ne puisse pas dire que même le train nous est passé dessus. Par un autre souci de pudeur, je ne m’étendrai pas à propos des anciennes activités de l’usine Bourjois, dont vous voyez l’extrémité sur votre gauche, puisque les sous-produits de vos corps y étaient convertis en maquillages. Si baumes et fards vous étaient dus, cette entreprise a aussi produit un parfum à succès international : « Soir de Paris », dans lequel vous n’entriez pas dans la composition, je pense. D’ailleurs la bâtisse de style néoclassique a été engloutie par les différents agrandissements, les surélévations et l’enduisage de ses façades. Un des projets serait d’en faire un musée où l’on évoquera peut-être la participation de vos ancêtres. Vous préféreriez aller gambader dans le bel espace vert sur votre droite, malheureusement ces pelouses sont inaccessibles aux quidams, mais je vous rassure, vous aurez bientôt du gazon à ne plus savoir qu’en brouter. Ce parc entoure l’Usine des Eaux, construite en 1935, qui sert au pompage et au traitement des eaux. Son parement de brique orange rappelle en général une architecture hollandaise, moi, j’y vois un sanctuaire japonais du vingtième siècle. Son style simple, symétrique et dépouillé, ses ouvertures en bandeaux continus, ses encadrements en grès émaillées, le quadrillage serré aux fenêtres les faisant passer pour aveugles donnent le sentiment que l’on garde là quelque chose de sacré, au milieu d’un terrain arboré de 12000 mètres carrés. Cette manne aquatique planquée à plusieurs centaines de mètres de profondeur compense peut-être le peu reluisant de ce qui émerge du sol. Vous marchez sans vous en apercevoir sur deux nappes de très bonne qualité, en particulier celle de l’Albien encore exploitée.
Plus loin, la piscine construite par le même architecte et dans le même style. Quelques fantaisies la rendent moins sobre, comme ses hublots qui rappellent la fonction du bâtiment. L’entrepôt de métal que nous avons laissé sur notre gauche, je n’en parlerais pas car il a le tort d’avoir remplacé l’usine Félix Potin, de manière impardonnable. Et là nous passons entre le chantier de la cité régionale du développement durable et des écoles du temps jadis où l’on séparait les enfants par leur sexe. Comme on le faisait avec les bêtes quand elles arrivaient au marché. Sur votre droite : la Mairie qui copie les mairies d’arrondissement de Paris, vous pouvez constater que l’on n’a pas lésiné sur l’ornementation, un peu déplacé par ci.
En face, le verre des services administratifs de la Mairie qui a remplacé, il me semble une guinguette. Ce quartier était fourni en bals, estaminets ou cafés-charbons, puisque nous sommes encore situés à l’extérieur de l’Octroi.
Je vous prie de rester attentif et groupé parce qu’il va nous falloir traverser l’avenue pour emprunter le pont qui enjambe le canal. Cela paraît idiot de ne pas suivre ce canal puisque nous devrons le retraverser un peu plus loin mais comme ne suis pas sûr que vous pouviez passer par là, nous allons faire le tour par la Porte de Pantin.
Regardez plutôt sur la gauche, le Centre National de la Danse, ce bâtiment de béton brut pas très engageant regroupait, à la méthode soviétique, toutes les missions régaliennes : Justice, Police, État Civil, et j’en oublie. Les balcons dessinent des totems d’inspiration aztèque, mais il nous fait plutôt voyager vers l’Allemagne de l’Est ou la Roumanie. L’idée d’y avoir installé la danse parait capable de l’animer et de l’humaniser. Je ne suis pas sûr que vous soyez bien placés pour comprendre ce mot.
« Dans le même registre, nous passons entre deux grands concessionnaires automobiles qui n’ont pas grand intérêt quand on n’a pas le permis. Oublions aussi ce restaurant de grillades, mais vous pouvez admirer le nouveau tramway : c’est la spécialité de la région : le déplacement et le stockage de gens et de produits destinés à l’approvisionnement de la capitale.
« En suivant le tramway, nous allons sur la Route des Petits Ponts, auparavant tout le chemin que nous venons de faire portait cette appellation . c’est devenu l’avenue du Général Leclerc, parce ce que sa célèbre deuxième DB y est passée pour aller bouter les allemands hors de France, après avoir libéré Paris.
« Ce bâtiment avec son toit parsemé d’ailettes est un gymnase qui a aussi servi de salle de concert, activités humaines incompréhensibles pour vous. Et derrière ces HLM, la société Hermès, qui a fait sa fortune en vous tannant le cuir, agrandit ces bureaux. Avec Chanel qui a construit un bâtiment plus loin sur le canal, cela va peut-être devenir un haut lieu du luxe. Alors qu’il y a peu, c’était pauvre et désolé. Enfin, nous arrivons à la Porte de Pantin, c’est un rond-point impressionnant et il y a des voitures provenant de partout, alors je vous conseille la plus grande prudence, de ne pas traîner. Ce n’est plus dans la zone non ædificandi.
« À notre droite la Cité de la Musique, et à gauche une église moderne, entre les deux se situait l’Octroi. Ayons une petite pensée pour ses employés qui devaient âprement lutter contre le sommeil avec tous ces moutons à compter.
« Voici la splendide Fontaine aux Lions de Nubie, où des millions de vos ancêtres se sont abreuvés, sans être mangés par aucuns lions. Depuis que cet endroit est devenu un parc, beaucoup de gens s’y donnent rendez-vous.
Pendant que les bêtes se désaltèrent, je pense que plus rien n’évoque la présence d’un abattoir. Des bâtiments ont été conservés mais désaffectés de leurs activités originelles, ils n’en montrent plus la mémoire. Difficile d’imaginer que tant de quadrupèdes ont été tués ici pendant à peu près cent ans. À quoi servirait se souvenir de ce passé carnassier sur un site maintenant dévoué aux loisirs? . De la boucherie aux divertissements, le changement a été radical. Et c’est pas plus mal! Une fois l’eau bue, la plupart des bêtes sont allées brouter ce gazon dont je me demande s’il est bon pour leur santé, en les regardant s’ébrouer parmi la population, je doute qu’elles fassent preuve de recueillement. Mais les pourboires seront formidables pour cette mini transhumance! Les cochons semblent décidés à m’écouter, je reprends la parole.
« À l’arrivée des troupeaux, on prenait soin des animaux, ils disposaient de différentes étables. On soignait les bêtes malades, peut-être par philanthropie ou par tendresse mais aussi pour que les ventes se fassent aux meilleurs prix. Les bovins étaient réunis dans la grande halle qui existe encore, les moutons dans celle plus petite qu’il y avait à droite et les cochons dans celle de gauche. Les acheteurs potentiels venaient y faire leur choix.
« L’architecte a conçu ces bâtiments comme une œuvre d’art au lieu d’en faire une machine industrielle efficace, il nous donne aujourd’hui une grande halle majestueuse qui accueille un centre d’expositions et de manifestations culturelles. En la longeant, nous éprouvons les dimensions de l’édifice et pouvons envisager quelles activités se déployaient dans ce périmètre du temps où elle était visitée par une multitude de bœufs. Quand la librairie n’existait pas.
« Nous arrivons au canal qui autrefois supportait là deux ponts pour favoriser votre passage. Nous allons le traverser pour la dernière fois, pour vous c’est une expression autant que c’était effectif pour vos ancêtres. Comme un Styx qu’ils ne traversaient pas en barque. N’ayez pas peur! De nos jours, ce sont les végétariens qui ont pris le pouvoir ici, même si les restaurants servent encore quelques viandes. Regardez là-bas : les Grands Moulins de Pantin ne sont plus en service, ils ont été réhabilités par une banque. La farine et la viande, c’est fini. L’imposante blanchisserie qui nettoyait les linges tachés par vos prédécesseurs malchanceux a été détruite récemment. Il n’y a plus d’équarrisseurs, plus de chevillards, et plus d’échaudoirs, plus d’ouvriers sanguins, plus de tueurs, plus de boyaudiers, plus de tripiers, et plus de charcutiers. Que du jus de cerveau.
« Je vous présente la Cité des sciences et de l’industrie! La fin du parcours pour les condamnés d’alors. Est-ce à cause de la profondeur des égouts des anciens abattoirs que cet édifice est encaissé?Moche ? Non, c’est juste que la structure en béton est celle d’un nouvel abbatoir, non rentable et que gausche de Miterrand arrivée au pouvoir n’a pas voulu détruire, ou n’a pas pu ! Il n’y a personne parmi ceux qui travaillent ou qui fréquentent ces étages inférieurs à songer qu’ils évoluent là où était des égouts exceptionnels. Par contre, les douves qui l’entourent sont seulement esthétiques, en principe car la vase embourbe les bassins et mélangée aux papiers divers et aux pièces jetées par les touristes, ce n’est pas très folichon. Les passerelles sont amusantes et la grosse boule réfléchissante aussi. Allez, rentrons au bercail !
« Pour respecter l’esprit de ce pèlerinage, nous devrions utiliser la télé-transportation mais comme cela n’a pas encore été inventé, nous allons simplement nous envoler pour aller rejoindre le train de votre retour. Vous pourrez ainsi voir ce territoire que le sacrifice de vos parents a contribué à forger. Leurs richesses n’étaient pas piquées des hannetons ! On ne gâchait rien : les peaux, les soies, le sang, le suif, les graisses, les carcasses. Tout servait !
Il n’y a pas de plaque commémorative sur le quai pour les bêtes abattus à La Villette. Ce serait ridicule ou insultant à côté de celle qui existe. J’avoue que dans d’autres circonstances, mais ici, on risquerait l’analogie déplacée.
On peut considérer que ce quai disparaissait symboliquement ces jours-là, il était né par l’industrialisation à grande échelle de l’abattage animal, il a été déshonoré en participant comme un petit maillon à l’industrialisation de l’assassinat., à la réduction de l’humain à moins qu’un animal, moins qu’un bout de ferraille, à une scorie encombrante. Et ce site agonisa : dès 1950, La Villette fut déclarée vétuste et sa reconstruction décidée dans la foulée. On voulut reconstruire les abattoirs à la même place, ce qui était inepte puisque l’argument qui, depuis toujours, faisait que l’on ne voulait pas trop éloigner le lieu d’abattage des consommateurs était tombé avec l’invention des camions frigorifiques. Les anciens abattoirs périclitèrent et la non-rentabilité des nouveaux provoquèrent la fermeture complète, qui fut effective en 1974. Depuis, ce quai se repose, ou plutôt il a recommencé une nouvelle vie, plutôt bohème.
Dans le même registre, il faudrait penser à déplacer plus loin le Cimetière Parisien de Pantin, qui par sa taille démesurée bloque le développement de toute cette tranche de banlieue. On pourrait y installer la halle qui a été démontée à la Villette et qui attend on ne sait plus où en Seine Saint-Denis, d’être remontée. Il n’y aurait qu’à déménager les tombes près des pistes de Roissy. Les morts ne seraient pas dérangés par le bruit et les gens qui vont dans les cimetières n’y restent souvent pas longtemps et sont parfois atteint de surdité. Évidemment, ce n’est pas très rassurant d’apercevoir un cimetière alors qu’on s’apprête à atterrir mais on ne va pas arrêter le progrès pour quelques psychorigidités. Mes contemporains me semblent aptes à goûter ce surcroît d’adrénaline.
Je les imagine gambader sur ce quai, bien vivants, les moutons, les bœufs, les veaux, vaches, cochons, et les couvées sont dans les nids. Pendant que ces fantômes s’éloignent dans leur train à bestiaux, je réalise que l’endroit est plutôt paisible comparés à l’agitation des millions de bêtes qui sont passés ici. Les convois arrivaient quotidiennement, débarquaient sûrement bruyamment puis s‘en allaient sous les aboiements des chiens. Il fallait alors nettoyer les wagons et le quai puis emporter ces immondices, pour recommencer le lendemain.
En comparaison, il ne reste plus beaucoup d’animaux visibles. Quelques lézards des murailles qui se réchauffent sur les pierres, des abeilles, des insectes. Beaucoup de papillons attirés par les buddleias. J’ai appris que les oiseaux pouvaient apprécier ce milieu. Les ornithologues des villes affirment que les friches ferroviaires sont accueillantes pour plusieurs espèces de volatiles. On n’y prodigue pas de désherbant, ni de pesticide! On ne tond pas non plus les herbes folles comme dans les espaces verts civilisés, ce qui permet la montée en graine, dont certains oiseaux sont friands.
Il se pourrait même qu’il y ait des rouges-gorges, malgré les chats qui attaquent leur nid bas. J’ai déjà entendu gazouiller pendant la nuit, ce qui est une particularité du rouge-gorge. À moins que ce ne soit juste la tendance des oiseaux citadins à chanter plus tôt, avant que le bruit de la ville éveillée ne vienne parasiter leurs mots doux. J’ai vu des pies et des moineaux, des merles et des martinets noirs avec certitude. Mais d’autres espèces aux noms enchanteurs sont trop discrètes pour moi. Le dimanche et les jours calmes, il arrive qu’une mouette fasse un détour jusqu’au quai.
Ces bestioles anthropophiles qui ont réussi à s’adapter à nos villes, créent un écosystème citadin post-industriel inattendu. La biodiversité urbaine reprend du poil de la bête. Cette faune et cette flore sauvages ne sont pas rancunières. Qu’est-ce qu’il reste de naturel à Paris? La main de l’homme est omniprésente! Les collines existent encore à peine, la Seine est sale et endiguée, il reste le ciel. Tout a été décidé! Les parcs et jardins ont été conçus, planifiés. On pourrait conserver quelques lieux d’abandon, où la ville reprendrait sa respiration. Ce doit être trop cauchemardesque pour les architectes, les urbanistes, les paysagistes, et les édiles de laisser un endroit suivre son cours parmi le patchwork des emprises humaines, au prix où est le mètre carré. Si l’on apprécie l’imprévu, il n’y en a plus beaucoup dans nos rues. Impossible de revenir à ce chemin vert qui a donné son premier nom à la rue qui le borde mais d’avoir échappé à l’aménagement du territoire,donne un goût de liberté retrouvée à ce quai.
Un hors-saison qui se serait prolongé On prête peu d’intérêt aux bâtis allongés. L’œil est plus attiré par les constructions qui se dressent. Tout a une raison d’être officielle, ce quai n’en a plus. Il était une dépendance délocalisée des abattoirs, suffisamment éloignée pour être oubliée dans la transformation de La Villette. Au début des années 90, la SNCF n’y stockait rien, le quai était encore nickel, ne servant pas encore de débarras à ciel ouvert. Et il était bien beau, complètement libre avec son pavage qui lui donnait un joli bombé.
Mais si vous désiriez avoir de l’exotisme, du vrai avec des rivages paradisiaques, des perroquets rieurs et des vahinés enchanteresses, il n’y avait qu’à traverser la rue et se laisser aller aux souvenirs des publicités qui nous ont irriguées par les médias parce que là était une usine de production d’Oasis.
En 1997, la société Schweppes a décidé de mettre fin à l’embouteillage de 100 millions de litres de boissons aux fruits en invoquant une masse de problèmes liés au développement de sa production sur ce site, mais je crois que c’est surtout la perspective d’un terrain moins cher qui les a attiré plus loin de Paris. L’usine a servi d’entrepôts de vêtements pendant quelques années pour être depuis quelques années à louer.
Sur le même trottoir, il y avait un autre ensemble de jardins ouvriers. Sur ce terrain nettoyé, il a été construit un entrepôt rentabilisé par intermittences. La palissade, un ensemble de planches verticales, était plus normalisée qu’en face. Même si derrière, on voyait des lilas qui faisaient au printemps un mur fleuri de 15 mètres de long, un noyer gigantesque et des figuiers affalés, quelques parterres de muguet, des framboisiers et des vignes dont certains avaient essayés de faire du vin, sans réel succès, au nombre de bouteilles qu’il restait à consommer. En supprimant les cabanes, les barrières, cela aurait fait un parc merveilleux! Quand je me suis aperçu qu’il n’y avait plus d’arbres qui dépassaient de la clôture., je suis allé y promener ma lampe de poche.
Le travail avait été terminé à la pelleteuse, plusieurs arbustes paraissaient correctement déchaussés, sans trop de dégâts. J’ai réussi à récupérer cinq groseilliers, un figuier, trois ou quatre lilas dont un seul a survécu. J’ai dû transporter puis replanter ces végétaux dans mon jardinet pendant la nuit. Malgré la fatigue, je n’étais pas mécontent de l’opération. L’année dernière fut clémente et j’ai pu goûter les premières figues sucrées et savoureuses du transplanté.
Autre bonne nouvelle, la Galerie Thaddaeus Ropac a installé une de ses succursales à deux pas du quai, dans une ancienne chaudronnerie qui vivotait depuis un moment. Étant donné le goût de beaucoup d’artistes contemporains pour le recyclage, il est assez normal que les œuvres exposées trouvent des échos avec l’environnement ferroviaire alentour. Effectivement, les objets travaillés par le temps, rouillés ou malmenés ne manquaient pas. Une partie de l’exposition évoquait des performances effectuées par Joseph Beuys et plus particulièrement celle de la cymbale et du cheval blanc. Ce qui est amusant parce qu’à moins de cinquante mètres de la galerie débute la rue du Cheval blanc, qui s’appelle ainsi parce qu’elle longe les voies où passait le cheval vapeur ou parce qu’il y aurait eu là un cheval blanc notable? Peut-être le vrai cheval qui a été amené pour le vernissage. Anselm Kiefer qui présentait principalement une série de toiles ayant pour appellation : « Les non-nés » ne semblait pas hors-sujet. Il a enfoui des pépites au milieu d’un magma pétrifié, ce qui me rappela le fragile bastion entourant les jardins ouvriers.
Qui sait? Un autre galeriste s’entichera de l’ancienne usine de sciure. Il pourrait y faire une cafétéria avec une terrasse plein sud et paisible, donnant sur les aménagements qui remplaceront les voies de garage et la Sernam.
Qui sait? Un jour peut-être la rue Cartier-Bresson se prénommera officiellement Henri, tant on aura oublié la production rémunératrice de fil et de bouton, et tant le quartier sera devenu arty, sous influence new-yorkaise, cette-fois-ci.


Trois plans projets ont été retenus mais on ne connaît pas encore qui va vendre des propriétaires d’habitats en frontière du terrain principalement concerné. Deux maisons sur la rue ont déjà été murées. Une imprimerie a été rasée. Pourtant les bouleversements radicaux commenceront lorsque l’emprise du Réseau Ferré de France cessera. Un jour prochain.
Par un après-midi sans souci, un chien a surgi devant moi, menaçant. Après renseignements, je compris que de jeunes roms avaient mis toutes les chances de leurs côtés puisqu’ils avaient aussi un piège et un fusil à plomb. Ils chassaient du petit lapin, à ce qu’ils disaient. Leur pudeur les empêchaient d’avouer qu’ils traquaient les surmulots qui n’avaient pas encore déguerpi depuis la disparition de leur source d’alimentation fournis pas les squatteurs indélicats. Il y a eu aussi des jeunes artistes parisiens qui se sont servis de ce quai pour y tourner un film expérimental, de loin cela paraissait plutôt abscons. Un soir, j’y ai aussi admiré un jongleur de feu.
Un autre soir, je suis tombé nez à nez avec des militaires armés jusqu’aux dents alors que l’endroit n’est plus surveillé depuis longtemps, les gardiens ne quittant plus leur local. J’ai réalisé que les trains à quai devaient contenir les tout nouveaux euros prêts à envahir Paris.
Le passé va s’effacer. Pantin Local va disparaître, cesser d’être un lieu victime, passer du côté des gagnants pour devenir et s’épanouir aux pieds de Paris. Quitter la disgrâce des dirigeants et retrouver les agréments de la nouveauté, peut-être enfouir la grâce qu’apporte l’oubli. La construction de cinq cent logements, cent mille m² de Bureaux et de locaux d’activités, et la création d’un parc public de treize mille m² sont prévues.
C’était un mélange de zone industrielle, de ville et de campagne. Le quartier est bien situé pour la vie citadine contemporaine, comme il l’était industriellement. La Gare RER, la Mairie, le tramway, deux lignes de métros à quelques encablures et en prime le canal. Si les architectes ne sont pas trop mauvais, cela peut faire un lieu de vie positif.
Les bestiaux n’ont pas laissé l’empreinte de leurs sabots sur ces pavés. Dommage! Même si je déménage!

Franck Nicole, in memoriam

Addendum

Depuis, la rue a évolué, la gentrification de Pantin se poursuit.

Déjà en 2003, dans sa tribune Mira Kamdar écrivait un article pour le New York Times sur la banlieue  , The Other Paris Beyond The Boulevards, l’éditorialiste de NYT affirmez ne voir « ni peur ni désespoir, mais quelque chose de plus vivant que l’élégance figée et éternelle de Paris ». Elle ajoutez que « le futur de Paris se trouvait dans sa périphérie »

Agence BETC- anciens magasins généraux des Douanes

Il suffit pour s’en convaincre de noter les nouvelles implantations des sociétés Hermès, Chanel, le Centre national de la danse (CND) et les Magasins généraux, transformé en siège de l’agence publicitaire BETC, et, de l’autre côté du canal de l’Ourcq, les Grands Moulins qui abritent aujourd’hui BNP Paribas, le Pôle des métiers d’art, Chanel.

Et à l’horizon 2022, le Centre national des arts plastiques s’installera au 81 rue Cartier-Bresson à Pantin. Dans ce contexte, le Cnap initie des interventions et des collaborations artistiques avec la ville et ses habitants.

Avertissements

Toutes les illustrations sont de vidéogrammes du film d’Anne-Lise Maure
« La main heureuse »- portrait de Franck un penseur de banlieue
(documentaire-45’)- Viviervidéo -2011 

Le texte de Franck Nicole traite de sujets et de lieux arpentés par Démarches, dans le cadre du parcours Hors-Circuits :

 

 

Se souvenir des paysages

Sur une période de 110 ans, quatre campagnes photographiques ont permis de documenter une portion des paysages flamands. Entre 1904 et 1911, le botaniste Jean Massart a réalisé une série de photographies de paysages en Flandre afin de représenter la végétation naturelle dans le paysage et les relations entre l’agriculture et la géographie. En 1980, Georges Charlier, accompagné du botaniste Leo Vanhecke, a photographié à nouveau environ 60 images de Massart et, en 2003, Jan Kempenaers a été chargé de photographier les mêmes scènes. Une quatrième série a été réalisée par Michiel De Cleene en 2014. Chacune met l’accent sur des aspects documentaires, artistiques et scientifiques. La collection sert maintenant à la recherche sur l’urbanisation et les mutations du paysage.

Ces 4 séries mettent chacune l’accent sur différentes perceptions du paysage. Des aspects documentaires, artistiques et scientifiques peuvent être perçus dans chacune. Cette collection ainsi constituée sert maintenant de base de recherches sur l’urbanisation et les mutations du paysage.

Le projet a donné lieu à une exposition au SMAK (1) et à un livre aux éditions Roma.

 

Le 10 octobre dernier, la librairie Volume à Paris organisait une présentation de l’ouvrage lors d’une soirée animée par Jac Fol qui réunissait autour de lui : Pieter Uyttenhove et Bruno Notteboom, auteurs et directeurs de l’ouvrage et le photographe Georges  Charlier.

de gauche à droite : Samuel Hoppe, Jac Fol, Bruno Notteboom, Pieter Uyttenhove

Les intervenants se sont interrogés sur la liberté du photographe dans ce cadre strict. Analysant les déplacements de ligne d’horizon, de lumières à partir des données de référence de Jean Massart. L’apport de la narrativité dans le paysage combiné à la richesse des regards mettent en place un dispositif permettant d’écrire un scénario du paysage. Thème développé dans les textes sur la base d’une comparaison avec la chronophotographie.

L’exposition de 2006 était une coproduction de l’Université SMAK et Gand – Département d’architecture et d’urbanisme et bibliothèque universitaire avec le focus architecture-.

Le livre  abondamment illustré par la collection complète de photos de Jean Massart, Georges Charlier et Jan Kempenaers, comprend des données descriptives, un atlas pratique des lieux et une brève description analytique de chaque ensemble de photographies. Un corpus de textes avec des entretiens et les points de vue des chercheurs trouve un complément interactif sur le site.

Sur la base de dix lieux en Flandre, une histoire commentée de la transformation du paysage, de la conception urbaine, du cadre de vie et de la culture vivante est présentée. La recherche urbaine de Labo S (2) fournit un certain nombre de solutions pour mieux comprendre les causes de ce changement, telles que l’expansion des zones résidentielles et les mutations de l’agriculture qui indiquent l’industrialisation de la production alimentaire. Les réseaux d’infrastructure, les mâts GSM, les éoliennes, la gestion des cours d’eau et les impacts à grande échelle sont particulièrement frappants.

Contrairement aux attentes, les images montrent que de nouvelles zones naturelles ont récemment été créées, mais pas toujours pour des raisons écologiques. Vous verrez, entre autres, une zone de compensation pour l’extension du port d’Anvers. Ou un horizon entièrement construit à la limite d’une nouvelle zone naturelle à Nieuport, résultat visible de la demande croissante de séjours temporaires sur la côte et de la pression des promoteurs immobiliers.

La recherche peut être consultée dans son intégralité sur le site. Les photos peuvent être visualisées de manière interactive: sur une carte de la Flandre, vous pourrez afficher les soixante «paysages», ainsi que toutes les données de la recherche.

Notes :

(1)  S.M.A.K. (Stedelijk Museum voor Actuele Kunst)

(2) Labo S est le laboratoire de recherche en développement urbain du département d’architecture et d’urbanisme de l’Université de Gand. Il est destiné aux recherches sur les problèmes de développement urbain axées sur la conception et les missions. L’expertise et la vision sur les problèmes de la « métropole horizontale » sont développées et transmises au moyen de travaux d’étude et de projets de recherche, ainsi que d’expositions, de colloques et de publications.

Yves Gallot – le Roi des marcheurs

Tout a commencé le 20 décembre 1896 dans le Journal des Voyages par un entretien avec le surprenant marcheur Yves Gallot, véritable phénomène dont le bagout était égal à son endurance de marcheur. Il alimentera la rubrique durant plusieurs numéros. Entre le 27 décembre et le 14 février 1897, les lecteurs de l’hebdomadaire pourront lire pas moins de huit publications des Souvenirs d’un marcheur, situés Au-delà des mers comme l’indique le surtitre. Car l’homme s’il est truculent, n’en a pas moins vécu de véritables aventures au cours de son long séjour sur le sol américain. Il y narre ses exploits avec force détails. Tant et si bien que le feuilleton est prolongé par un article intitulé L’art de marcher.

Antoine de Baecque a publié en 2016, sous le titre L’art de marcher, un ensemble de textes d’Yves Gallot, précédé d’une abondante préface qui contextualise l’histoire des marcheurs.

L’auteur explicitera les conditions dans lesquelles Yves Gallot devint le Roi des marcheurs, dans un entretien accordé au Parisien en 2016 :

La marche incarne alors la patrie régénérée qui se remet « à marcher droit » après l’humiliation de Sedan. Après la défaite de 1870, la piètre qualité physique de l’armée avait été vilipendée. Le « relèvement du corps » participait de cet esprit revanchard face à l’Allemagne. Gallot, comme tous les autres, se voulait « marcheur patriote », il courait toujours avec un fusil et un drapeau tricolore !
…/…
Ironie de l’histoire : la marche était le nerf de la guerre, mais celle-ci s’est enlisée dans les tranchées ! Elle aura connu un âge d’or de la fin du XIXe siècle aux années 1920.

Le témoignage direct du Roi des marcheurs est un récit de ses aventures émaillé de données chiffrées sur ses exploits, exemple à propos du tour de Paris

Vous dites ?

– 62 fois le tour de Paris, ou, si vous aimez mieux : 2000 kilomètres, ou 500 lieues, et cela, s’il vous plaît, sac au dos, et fusil à l’épaule.

Ainsi, c’est vrai, vous avez fait 62 fois le tour de Paris.-Mais oui, 62 fois, pas une de moins, en 744 heures 35 minutes.

-Mais j’ai fait mieux : le même tour, 29 fois en 11 jours, soit 1000 kilomètres. Aussi quelle ovation à mon arrivée à la Porte Maillot. On m’acclamait, on me couvrit de fleurs…

Il a gagné son surnom de Roi des marcheurs, en accomplissant des performances pédestres qui réunissaient la foule tout au long des parcours. Le gaillard avait une allonge d’un mètre, une technique de marche apprise des indiens et il était servi par une endurance à toute épreuve qu’il entretenait avec des recettes très personnelles. Il a détaillé son matériel, son régime et ses secrets dans des précis de marche qui laissent pantois aujourd’hui. A l’heure des marches autour de Paris, des marathons et de l’engouement du public pour la marche, les équipementiers ne manquent pas de mettre sur le marché des produits sophistiqués à forte valeur ajoutée, comprendre à prix élevé.

La lecture de quelques extraits des conseils réédités par la Petite Bibliothèque Payot, L’art de marcher par Yves Gallot est édifiante. Les moyens et les équipements humbles et primitifs relèvent de la recette personnelle et de son apprentissage auprès des indiens :

Il vous faut « de bonnes espadrilles » graissées de suif, de miel et de saindoux. Lacez-les « au-dessus des chevilles » et « goudronnez les semelles ». Optez pour un pantalon imperméabilisé à l’huile, de la flanelle pour le haut.

« Les repas doivent être frugaux : bouillon, potage, œuf cru, de la viande saignante, très peu de pain. Pour se préparer au mieux, avalez une boisson à base de 40 g de kola pulvérisé et de 500 g d’alcool à 90° qu’il faut « laisser macérer quatre jours et passer au papier tournesol ».

Il ira jusqu’à défier le capitaine Cody à cheval, célèbre pour être le cousin de Buffalo Bill, Sur le champ de Mars à Paris en 50 heures et pour 6 000 francs. Le matin du 10 février 1894, Gallot est distancé par le cheval. Mais loin de renoncer, il s’encourage en chantant des refrains militaires et des succès du café-concert. Au terme du défi, le capitaine Cody a parcouru 259 km en utilisant deux chevaux, le premier étant épuisé. Yves Gallot en a parcouru 256. Il n’a pas gagné, mais il est acclamé par la foule. Il n’a pas renoncé durant le parcours à porter un fusil surmonté d’un drapeau tricolore parce que, dit-il : « Je ne marche guère sans mon fusil et mon sac, bien garni ! Ça, c’est une habitude de trappeur, contractée en Amérique. C’est là que j’ai appris à marcher. »

Yves Gallot meurt le 9 juillet 1936. Il est enterré au cimetière d’Ivry. On dit que son fils et six personnes seulement ont suivi le convoi funéraire. Il semble vain de chercher sa tombe car étant décédé dans la misère à l’Hospice des Incurables d’Ivry sur Seine, le corps a probablement été mis en fosse commune.

Triste sortie pour le Roi des marcheurs.

 

 

 

 

La Promenade de Robert Walser

L’école nationale des Beaux-Arts de Paris, consacre une précieuse exposition à l’écrivain suisse Robert Walser. Intitulée « Grosse kleine Welt/Grand petit monde », le cercle des amateurs de l’auteur suisse de langue allemande a jusqu’au 6 janvier 2019, pour la découvrir.

Il faut avoir lu les textes de Robert Walser (1878-1956) pour savoir à quel point son oeuvre de vagabond du minuscule, d’explorateur du fugitif plonge ses lecteurs dans un monde d’observations et de sensations en communion avec l’hypersensibilité de l’auteur à son environnement.

On pourrait résumer sa vie en trois mots : écrire, marcher et disparaître. Il oscillera entre l’essentiel et le dérisoire, deux pôles dont la primauté de l’un ou de l’autre le pousseront à un internement souhaité, puis plus tard contraint.

Miniaturiste de l’interminable, il a noirci tous les supports à sa disposition d’une écriture microscopique que l’on a prise longtemps pour un alphabet inventé. La vue des « Microgrammes » dans l’exposition des Beaux -Arts aspire le lecteur dans un univers où le minuscule devient l’image de l’interminable.

Robert Walser a sa vie durant quêté obsessionnellement à travers ses promenades la transformation du temps en espace.

Ce marcheur perpétuel « der Tourengeher » a livré dans un texte de 1917, intitulé « Der Spaziergang », en français La Promenade des descriptions attentives du Seeland qu’il sillonne durant trois ans. Dans cette région suisse du Lac de Bienne, il va  ériger la promenade en style et modèle de vie. Il mêlera humour et amour du détail pour dresser un autel littéraire  à la nature et aux paysages qu’il découvre lors de ses excursions.

  » Un matin, l’envie me prenant de faire une promenade, je mis le chapeau sur la tête et, en courant, quittai le cabinet de travail ou de fantasmagorie pour dévaler l’escalier et me précipiter dans la rue. »

Ensuite, dans l’entretien qu’il a avec M. le Président de la haute commission fiscale. Ce dernier s’exclame :
« – Mais on vous voit toujours en train de vous promener !
– La promenade, répliquai-je, m’est indispensable pour me donner de la vivacité et maintenir mes liens avec le monde, sans l’expérience sensible duquel je ne pourrais ni écrire la moitié de la première lettre d’une ligne, ni rédiger un poème, en vers ou en prose. Sans la promenade, je serais mort et j’aurais été contraint depuis longtemps d’abandonner mon métier, que j’aime passionnément. Sans promenade et sans collecte de faits, je serais incapable d’écrire le moindre compte rendu, ni davantage un article, sans parler d’écrire une nouvelle. Sans promenade, je ne pourrais recueillir ni études, ni observations. Un homme aussi subtil et éclairé que vous comprendra cela immédiatement. […] Une promenade me sert professionnellement, mais en même temps elle me réjouit personnellement ; elle me réconforte, me ravit, me requinque, elle est une jouissance, mais qui en même temps a le don de m’aiguillonner et de m’inciter à poursuivre mon travail, en m’offrant de nombreux objets plus ou moins significatifs qu’ensuite, rentré chez moi, j’élaborerai avec zèle.[…] »  La suite de la même veine, entraîne le lecteur dans une argumentation exubérante des bienfaits de la promenade.

Si Robert Musil et Franz Kafka comptaient parmi ses admirateurs, Arnaud Claass note dans l’avant-propos du livre qu’il a consacré à Robert Frank, aux éditions Filigranes, que le célèbre photographe d’origine suisse ne voyage jamais sans un livre de son compatriote Robert Walser dans ses bagages.

Un soir de Noël 1956, il sortit de l’hôpital pour une promenade qu’il savait probablement sans retour. Il fut découvert mort dans la neige, à l’âge de soixante-dix-huit ans.

« La Promenade » est éditée chez Gallimard, dans plusieurs collections. Ce texte est aussi paru dans le recueil « Seeland », aux éditions ZOE poche.

voir : https://d-marches.org/2026/01/14/un-inedit-de-laszlo-krasznahorkai/

Art et Territoire

Dans ce livre réalisé grâce au colloque international  » L’art collaboratif et le territoire  » accueilli par la Sorbonne, la question de l’interaction entre l’art et le territoire est examinée sous l’angle de la diversité des positions des acteurs de la scène actuelle de l’art contemporain.

Avec la précision de la fonction de l’art contemporain en tant qu’outil de recherche et d’amélioration de la société, la question du territoire et de son appropriation par les artistes prend de plus en plus d’ampleur. Alors que dans La Carte et le Territoire, Michel Houellebecq décrit la tentative de son héros dépressif de peindre sur une immense toile « Damien Hirst et Jeff Koons se partageant le marché de l’art ». L’auteur y raconte un milieu arty, se déplaçant de spots internationaux qui de New York à Paris, en passant par Miami et Hong-Kong accueillent les enchères les plus folles, les vernissages pour happy-few réunissant les éphémères stars du financial-art.

Face à ces réseaux internationaux de l’art contemporain global, les réseaux locaux se densifient et se spécialisent afin de créer une identité forte de leurs territoires, et d’offrir un tremplin à leurs artistes pour en partager la notoriété.

A l’échelon local de nouveaux procédés sont mis en place par les artistes, comme par les curateurs initiant des interactions entre les créateurs et le territoire sur lequel ils travaillent. Le lieu, la ville, le paysage, l’urbanisme et l’écologie locale restent bien entendu des thématiques récurrentes. Cependant, les nouveaux modes d’interaction avec les acteurs politiques et économiques, la coopération avec les habitants et la mise en place de réseaux locaux de créateurs, permettent aujourd’hui d’aller au-delà de la simple illustration.

Mais comme le souligne Hubert Besacier, enseignant, critique et organisateur d’expositions dans un texte argumenté une question cruciale se pose: « dans le trio commanditaire-curateur-artiste, qui instrumentalise qui ?  Sous le prétexte fallacieux de travailler au consensus, de contribuer à réduire le fossé entre la spéculation artistique et sa réception dans le champ social, on assiste alors au détournement de l’expérience esthétique au profit d’une doxa nécessaire au pouvoir. C’est là ce que l’on appelle l’ »action culturelle », qui entre en contradiction avec ce qu’est la création.» Fermez le ban.

A noter dans le texte de Jean-Christophe Arcos : Territoire, lieu et soutien une référence au walkscape Hors-circuits : Pantin-Le Bourget proposé par Démarches lors de la Biennale de Belleville en 2014

 

SOMMAIRE

Remerciements

Introduction
Olga Kisseleva

L’image des artistes et des acteurs de l’art contemporain à travers leurs quartiers. Identité d’un groupe
Julio Velasco

Les laboratoires d’Aubervilliers. Le savoir indigène
Alexandra Beaudelot

Exemples d’interventions artistiques à Paris : comment l’artiste contribue à changer la ville et le regard sur la ville
Barbara Wolffer

Territoire, lieu et soutien
Jean-christophe Arcos

Le MOCAK, musée d’Art contemporain de Cracovie
Maria-Anna Potocka

la Biennale industrielle d’art contemporain de l’Oural (2010‑2012), un outil de transformation de la « ville‑usine »
Aleksandre Kiryutine, tamara Galeeva

Invisibles territorialisations
Frédéric Vincent

La résidence comme moment suspendu
Ann Stouvenel

Les résidences d’artistes : des incubateurs ?
Marlène Perronet

Le territoire du m2 artistique : une œuvre collaborative
Fred Forest

Mon caillou appropriationniste sur la scène politique française et le Texte d’intention du pffft
Gaspard delanoë

D’une « esthétique de la réception » à un art « collaboratif »
Hubert Besacier

Notices bibliographiques

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Editions de la Sorbonne
Prix : 29,00 €

A pied! Victor Hugo

Victor Hugo se définit dans Le Rhin comme « un grand regardeur de toutes choses », « plutôt curieux qu’archéologue, plutôt flâneur de grandes routes que voyageur »

L’écrivain convoque dans ce texte la Musa pedestris d’Horace qui consiste à employer une métrique simple s’accordant avec la description d’événements communs. Ainsi, la prose convient à ce texte sur la marche à pied.

« On s’appartient, on est libre, on est joyeux ; on est tout entier et sans partage aux incidents de la route, à la ferme où l’on déjeune, à l’arbre où l’on s’abrite, à l’église où l’on se recueille. On part, on s’arrête, on repart ; rien ne gêne, rien ne retient. On va et on rêve devant soi. La marche berce la rêverie ; la rêverie voile la fatigue. La beauté du paysage cache la longueur du chemin. On ne voyage pas, on erre. A chaque pas qu’on fait, il vous vient une idée. Il semble qu’on sente des essaims éclore et bourdonner dans son cerveau. Bien des fois, assis à l’ombre au bord d’une grande route, à côté d’une petite source vive d’où sortaient avec l’eau la joie, la vie et la fraîcheur, sous un orme plein d’oiseaux, près d’un champ plein de faneuses, reposé, serein, heureux, doucement occupé de mille songes, j’ai regardé avec compassion passer devant moi, comme un tourbillon où roule la foudre, la chaise de poste, cette chose étincelante et rapide qui contient je ne sais quels voyageurs lents, lourds, ennuyés et assoupis ; cet éclair qui emporte des tortues. -oh ! Comme ces pauvres gens, qui sont souvent des gens d’esprit et de cœur, après tout, se jetteraient vite à bas de leur prison, où l’harmonie du paysage se résout en bruit, le soleil en chaleur et la route en poussière, s’ils savaient toutes les fleurs que trouve dans les broussailles, toutes les perles que ramasse dans les cailloux, toutes les houris que découvre parmi les paysannes l’imagination ailée, opulente et joyeuse d’un homme à pied ! Musa pedestris.
Et puis tout vient à l’homme qui marche. Il ne lui surgit pas seulement des idées, il lui échoit des aventures ; et, pour ma part, j’aime fort les aventures qui m’arrivent. S’il est amusant pour autrui d’inventer des aventures, il est amusant pour soi-même d’en avoir.« 

Victor Hugo, Le Rhin, lettres à un ami, Lettre XX.

 

 

Erri de Luca, au pied de la lettre

Erri De Luca, écrivain napolitain, marcheur endurant et alpiniste aguerri, a écrit deux hommages aux pieds.

L’un dans un texte intitulé Eloge des pieds,  l’autre dans un recueil intitulé Le plus et le moins.  

Elogio dei piedi, voir la vidéo 

Nos pieds sont le moyen pour nous déplacer, communiquer, jouer, connaître, apprendre, mais souvent nous les oublions. Pourquoi ?

Parce qu’ils sont loin de notre tête.
Parce qu’ils connaissent le sol, les épines, les serpents, le rugueux et le glissant.
Parce qu’ils sont tout l’équilibre.
Parce qu’ils sont la surface qui nous appartient quand on est dans une foule et qu’on encaisse le genou d’un autre dans une côte, un bras sous le nez, un cartable dans le ventre mais on ne permet pas qu’on nous les piétine.
Parce qu’ils sont la frontière minimum et inviolable.
Parce qu’ils soutiennent le poids tout entier.
Parce qu’ils savent s’accrocher aux moindres prises et appuis.
Parce qu’ils savent courir sur les rochers et les chevaux ne savent même pas le faire.
Parce qu’ils nous emmènent.
Parce qu’ils sont la partie la plus prisonnière d’un corps emprisonné. Et celui qui sort après de nombreuses années doit apprendre de nouveau à marcher en ligne droite.
Parce qu’ils savent sauter et ce n’est pas leur faute s’il n’y a pas d’ailes, plus haut, dans le squelette.
Parce qu’ils savent se planter au milieu des rues comme des mules et faire une haie devant la grille d’une usine.
Parce qu’ils savent jouer au ballon et nager.
Parce qu’ils étaient unité de mesure pour des peuples pragmatiques.
Parce que ceux des femmes faisaient crépiter les vers de Pouchkine (Onegin, strophe 31).
Parce que les anciens les aimaient et lavaient, comme premier soin d’hospitalité, ceux du voyageur.
Parce qu’ils savent prier en se balançant devant un mur ou repliés sur un prie-Dieu.
Parce que je ne comprendrai jamais comment ils font pour courir en comptant sur un seul appui.
Parce qu’ils sont joyeux et savent danser le merveilleux tango, la croustillante danse à claquettes, la flatteuse tarantelle.
Parce qu’ils ne savent pas accuser et parce qu’ils ne prennent pas les armes.
Parce qu’ils furent crucifiés.
Parce que, même quand on voudrait les balancer sur le derrière de quelqu’un, vient le doute que la cible ne mérite pas l’appui.
Parce que, comme les chèvres, ils aiment le sel.
Parce qu’ils n’ont pas hâte de naître, pourtant quand arrive le moment de mourir ils ruent au nom du corps contre la mort.

Traduction de l’italien : Patricia Tutoy, 28 juillet 2008.

Le plus et le moins

Mon pied est un animal préhistorique.
Il est enchaîné à mon talon, sinon il irait léger sans sa charge de porteur de poids
d’un corps soixante fois supérieur au sien.
Il se nourrirait de poussière, d’algues,
il peut rester des heurs sous l’eau
mais dans les chaussettes et les chaussures il souffre.
La nuit, il rêve d’effleurer un pied de femme,
il rêve même d’écrire.
Dans les plongeons de têtes, il sourit d’être
aupoint le plus haut du corps.
La nuit, il sort des couvertures, même l’hiver.
Puis, je le recouvre glacé.
Quand j’écris longtemps, il s’impatiente,
il tape, il tambourine.
Il attribue au corps sa plus exacte définition :
bipède, la partie qui représente le tout.
Mon pied sauveur vit avant moi.
la vipère enroulée toute prête
et il dévia mon pas en un temps record.
Quand il se soulève sur ses pointes en piédestal
il me fait atteindre toutes les hauteurs,
mais quand il s’entête,même la sirène
des bombardements ne le déplace pas.
Tandis que j’écris sur lui bridé dans des sandales,
ironique, il me regarde et remue tarse et métatarse,
s’il était une main, ça voudrait dire : »Que veux-tu? »

traduction Danièle Valin, éditions Folio, Gallimard 2016 

Paysages en commun

Publiés depuis 1998, Les Carnets du paysage , fête, avec ce numéro 33, l’anniversaire des vingt ans de la revue. Dans un contexte de renouvellement des théories et des pratiques paysagères et par l’affirmation des enjeux sociaux liés à la qualité des cadres de vie, Les Carnets du paysage sont une revue de dialogue et de confrontation, de recherche et de proposition. Ils ambitionne d’être les témoins critiques de la transformation des cultures paysagères contemporaines, aussi bien sur le plan des projets que sur celui des pratiques, des expériences et des réflexions théoriques.

Lors de la présentation du numéro, à la librairie Volume le 5 juin, Jean-Marc Besse a annoncé l’exposition « Un paysage pour vivre » en octobre au Musée de la Chasse et de la Nature pour célébrer les 20 ans de la revue. Dès à présent on peut voir dans la cour du Musée l’installation « Forêts et cueillettes » de l’Atelier berlinois le balto jusque fin octobre.

La présentation

Le paysage était le grand absent des études sur le commun, de cette constatation a rappelé Jean- Marc Besse est né ce numéro. Rendant, au passage, hommage à Elinor Olstrom, prix Nobel d’économie en 2009. Décédé en 2012, si elle a travaillé sur la notion de dilemme social, à savoir les cas où la quête de l’intérêt personnel conduit à un résultat plus mauvais pour tous que celui résultant d’un autre type de comportement, elle a surtout étudié la question du dilemme social dans le domaine des ressources communes : ressources hydrauliques, forêts, pêcheries, etc.

Autre remarque à propos des paysagistes qui abordent rarement le vivant dans le paysage animé, alors que paysage est un lieu de rencontre de l’univers du vivant.

aux manettes Samuel Hoppe, puis Eugénie Denarnaud, Jean-Marc Besse et Gilles A. Tiberghien à la librairie Volume.

Gilles A. Tiberghien, pour sa part, dresse un panorama de textes publiés, attirant plus particulièrement l’attention sur le texte de Sophie Regal, dont le titre comporte le mot Noutéka. Mot créole emprunté à Texaco, livre dans lequel Jean-Luc Chamoiseau le définit ainsi  « La Noutéka est la conquête du pays pour s’approprier la terre et se forger une identité propre ». Dans son ouvrage, prix Goncourt 1992, l’auteur décrit avec précision les conditions nécessaires à l’existence d’un bien commun. Gilles A. Tiberghien a lu, in extenso, le passage devant un auditoire attentif.

Eugénie Denarnaud présente son texte issu de sa thèse en cours portant sur Anthropologie et art. « L’hypothèse de départ est de décrire à travers les jardins pirates un phénomène né dans une filiation d’un grand nombre de chercheurs, ou de théoricien qui abordent le jardin comme un lieu d’expérience alternative et sensible. Le jardin comme lieu de réinvention du monde, est abordé comme lieu de germination d’une pensée alternative. Les figures archétypales de la piraterie apportent une donnée nouvelle sur ces espaces de flous dans la ville, de délaissés, de dérive (Careri 2013), sans affectations: hétérotopies (Foucault 2009): d’abord un changement de rapport à la figure programmatique de la ville : ensuite un rapport à l’espace et au temps dans une nouvelle acception du terme u-topie, qui n’est pas un rêve mais prends corps de manière tangible dans une temporalité donnée. Le jardin pirate n’est pas seulement une métaphore. Il porte en lui la matière d’une contestation. »

Paysages en commun

Que peuvent apporter les débats sur les biens communs et le commun à la réflexion sur les paysages aujourd’hui et sur leur fabrication ?
Telles sont les questions que Les Carnets du paysage ont souhaité explorer dans ce numéro. Les enjeux sont considérables : l’hypothèse qui structure ce numéro est que le paysage non seulement relève des biens communs, mais qu’il constitue en outre un élément décisif dans la reformulation d’une écologie politique.

La question des communs

Mentionnés dans le code civil, les biens dont « l’usage est commun à tous » font l’objet de l’article 714 du Code civil français :
« Il est des choses qui n’appartiennent à personne et dont l’usage est commun à tous.
Des lois de police règlent la manière d’en jouir. »

Les res communis de l’article 714 du Code civil, étaient largement tombés en désuétude. La protection du domaine public, d’une part, et tous les monopoles d’exploitation privés d’autre part avaient occulté l’article en question. Pour compléter, on peut se référer à l’article 1128 du même code qui dispose qu’« il n’y a que les choses qui sont dans le commerce qui puissent être l’objet de convention ».

Le fondement législatif du domaine public est défini par le Code général de la propriété des personnes publiques (CG3P) dans son article L. 2111-1, issu de la jurisprudence :

« Sous réserve de dispositions législatives spéciales, le domaine public d’une personne publique mentionnée à l’article L. 1 est constitué des biens lui appartenant qui sont soit affectés à l’usage direct du public, soit affectés à un service public pourvu qu’en ce cas ils fassent l’objet d’un aménagement indispensable à l’exécution des missions de ce service public. »

Biens communs, ou communs, ces concepts ont notamment trouvé un large écho, dans les médias, grâce aux zadistes de Notre Dame des Landes. A la croisée des sciences politiques et de l’économie, les fondements en sont enracinés dans l’histoire de l’agriculture vivrière. Pour faire simple, il y avait à l’origine les terres cultivées appartenant à leurs propriétaires et le reste, à savoir les bois, les terres non exploitées, les prairies, les marais  qui constituaient les espaces communs.

La loi dite des «enclosures» en Angleterre réduira les « commons » au XVème siècle. Ce qui mit fin à ces « lieux communs » que les propriétaires confisqueront à leurs seuls profits.

En effet le terme « commons » est porteur d’un sens plus large que l’expression française « biens communaux ». Le terme anglais englobe des notions plus larges que  les ressources culturelles et naturelles accessibles à tous les membres d’une société, y compris les matériaux naturels tels que l’air, l’eau et une terre habitable, en effet ces biens communs peuvent également être compris comme des ressources naturelles que des communautés, des groupes d’utilisateurs gèrent pour un bénéfice individuel et collectif. Cela implique une variété de pratiques sociales utilisées pour un mécanisme de gouvernance.

A propos de la ZAD de NDDL

Tibo Labat et Margaux Vigne publient un texte écrit avant la décision gouvernementale de mettre fin au projet d’aéroport et d’expulser manu militari les agriculteurs et les militants présents. La donne ayant changé, une mise à jour revendicative a été distribuée lors de la présentation à la librairie, on peut y lire : « Un dernier mot. Selon nous, le commun a aussi une dimension sociale, a trait au vivre ensemble, à la prise en charge collective d’un groupe humain, des personnes et des problèmes qui le composent, quelque soit son échelle. »Pour obtenir plus d’informations contacter:  defendre.habiter@gmail.com

Loic Venance / AFP

Et maintenant ?  On ne sait pas trop où on en est maintenant. Il y a beaucoup d’épuisement et de conflits après des semaines d’expulsions et de présence policière. Mais il reste aussi pas mal de monde qui habitait déjà sur la ZAD ou qui est venu ce printemps et qui est déterminé à rester, à continuer à lutter et à construire quelque chose ici. Il y a encore des envies de garder un genre d’ensemble qui tient dans tout ça. Pour nombre d’entre nous, on veut continuer à défendre une zone où il y a de la place pour une diversité de positions sociales, de situations et d’opinions, un endroit où on est liés à d’autres luttes. Ces derniers temps, on a souvent l’impression de devoir choisir entre la peste et le choléra, mais on a encore des choses à essayer, avec tou.te.s celleux qui on envie. (sic)
Quelques occupant.e.s de la ZAD
Mai 2018

 

Les Carnets du Paysage n°33
Sommaire

Jean-Marc BessePaysages en commun
Éditorial

Usage des lieux
Alexis PernetLe paysage comme communauté de communs. Face à la chalarose du frêne, les ateliers Grand Site Marais mouillé (2015-2016)
Sarah VanuxemLes sections de commune pour la protection des paysages ? Le cas du Goudoulet, section du plateau ardéchois
Eugénie DenarnaudTanger, ou la rencontre de la société vernaculaire et de la ville mondialisée. Irréductibilité du lien à la terre
Yona FriedmanArchitecte affranchi

Éclairages
Catherine LarrèreProtection de la nature et communs : allers et retours du pays au paysage
Gilles ClémentLa peau de la Terre : un commun découpé, saisissable et soumis au marché
Joëlle ZaskHypothèses pour une écologie de la place publique démocratique
Hervé BrunonThingvellir : les plaines du Parlement islandais

Bines communs
Anne SgardEn montagne avec le paysage, un laboratoire du bien commun ?
Pierre DonadieuLa construction contemporaine des communs paysagers agriurbains : entre pragmatisme et résistance
Bénédicte GrosjeanLa huitième condition : l’imbrication. Usages du territoire dans les communs d’Elinor Ostrom
David SchalliolLa jungle de Calais

Forme d’action
Tibo Labat & Margaux VigneNotre-Dame des Landes, expériences du commun
Gabriel ChauvelFrantz Daniaud & Serge QuillyLa carrière de Fégréac
Miguel et Pablo Georgieff/atelier ColocoInviter à l’œuvre ou la mise en pratique du paysage en commun
Sophie RegalNoutéka. Habiter « la Mangrove » de Vieux-Pont

Jardins et pâturage
Hervé BrunonGuerre et paix au jardin
Pauline FrileuxLe regard mouton et la tondeuse écologique. Des troupeaux collectifs dans la ville

http://www.ecole-paysage.fr/site/publications_fr/carnets_paysage.htm

 

J’irai revoir la Normandie (1)

Giorgio Agamben suggère, dans un entretien avec Patrick Boucheron publié par Le Monde, une leçon d’histoire : « C’est l’urgence du présent qui m’oblige, note-t-il, et comme il n’y a pas d’autres voies d’accès au présent que l’archéologie, mes livres sont l’ombre portée que mon interrogation sur notre temps projette sur le passé. »

Le même Patrick Boucheron signe un texte dans le livre 1944 Paysages|Dommages, dans lequel Antoine Cardi, lui-même historien de formation et photographe publie une série de 31 images relevant d’une archéologie du présent. On notera avec intérêt que ce type de démarche s’inscrit dans un courant qui traverse les pratiques de photographes tels que Thierry Girard et Benoit Grimbert, ainsi que David Goldblatt pour l’Afrique du Sud. Alors que Stéphane Couturier et Henry Leutwyler, par exemple, sont aussi chacun dans leur registre des tenants de ce courant.

Le dispositif

La démarche d’Antoine Cardi, par l’usage d’un dispositif texte-image, construit une nouvelle image de l’absence dans l’évocation de scènes de guerre, ouvrant ainsi la perspective d’un regard renouvelé sur l’actualité de l’image. Il s’agit d’images qui présentent un état de la scène contemporaine du spectateur, par la documentation historique des légendes, des images sous-jacentes investissent le décor pour y convoquer la mémoire des disparus. Le corpus d’images présenté par l’auteur ne se réduit pas à la juxtaposition dont témoignent le contenu et sa légende. En effet, des images palimpsestes, illustrant le regard documenté du spectateur, s’imposent dans une lecture mémorielle. La photographie de la scène dénuée de toute présence humaine se peuple d’acteurs rendus invisibles par les dommages de guerre. Victimes collatérales de l’usage des armes ou des inconduites des militaires, les civils innocents paient en silence un lourd tribut aux fracas des armes.

Les photos montrent le visible, à travers des cadrages, des angles et des valeurs chromatiques conforment aux canons de la photo documentaire. Aucune dramatisation de la scène dont la plate banalité ne présente pas de signe laissant soupçonné ce que la légende va pulvériser. Strictement factuelles ces légendes renseignent les actions destructrices, les causes et leurs effets, ainsi que la comptabilité morbide des dégâts humains.

Un procédé du tressage du décor dans son actualité et de la légende historicisant l’action qui s’y est déroulé fabrique une troisième image dans laquelle l’absence prend corps. Dans ces paysages de nouvelles perceptions s’ajoutent ici aux lieux, mémoires historiques qui se mêlent et agissent dans l’image, à plusieurs niveaux. Le paysage se décrypte dès lors comme des strates actives, lieu de mémoire qui semble vivre des présences qui l’ont habité soixante-quatorze ans auparavant. Le lieu et le temps se collisionnent dans ce paysage normand, incitant le spectateur à pénétrer les arcanes de l’image.

Paysages d’hommages

Comme le titre en livre l’indice, la question de la commémoration est clairement posée.
Le photographe, historien de formation rappelons le, place son projet sous le régime d’une réévaluation de la présentation officielle du débarquement de Normandie en 1944. Sur un périmètre englobant les plages du débarquement, Antoine Cardi identifie des lieux où périrent de nombreuses victimes civiles, non pas seulement sous les balles ennemis, mais sous les chapelets de bombes alliées. Depuis peu, les brochures relatant les faits mentionnent les pertes civiles, ainsi que les exactions de soldats, réputés à tort comme le fait de noirs-américains. « Les Normands, on l’ignore souvent, payèrent aussi un très lourd tribut dans ces terribles combats. » peut-on lire dans le programme du D-Day Festival 2018.

Si la Normandie est riche en monuments commémoratifs des batailles du débarquement, les souffrances endurées par les populations civiles étaient peu documentées, sinon sur les dégâts immobiliers et patrimoniaux. Freud dans les Cinq leçons de psychanalyse note que « les hystériques souffrent de réminiscences », leurs symptômes  seraient les résidus et les symboles d’éléments traumatiques. Le psychanalyste s’appuiera pour sa démonstration sur la ville de Londres, expliquant que les monuments sont des symboles commémoratifs, à l’instar des symptômes hystériques. Il considère la familiarité du citadin avec la nature spécifiquement mnémotechnique des monuments de la ville comme un analogon de l’état pathologique, note Joseph Rykwert dans Le rituel et l’hystérie.

Faut-il suivre Freud dans son analyse ? L’histoire des villes et leurs rituels semblent démontrer le contraire. L’attachement à son environnement permet de réguler ses émotions à travers des moments et des actes rituels favorisant la verbalisation.

En ce qui concerne les territoires du Débarquement alliés de 1944, les monuments et cimetières militaires à la mémoire des soldats morts pour la France entretiennent l’histoire militaire. Antoine Cardi souligne l’absence de lieux mémoriels consacrés aux dizaines de milliers de victimes civiles dont le souvenir pourrait ternir les succès militaires. A travers l’exemple normand, l’auteur nous invite à réfléchir à la place des populations civiles dans les conflits.

Un anachronisme légendaire

Le livre est construit pour rendre tangible l’absence par effacement des victimes. La juxtaposition des légendes historiques et des photos actuelles implique le spectateur dans un processus d’éthérisation des corps des victimes civiles.

Le statut particulier de la légende mérite que l’on en analyse le fonctionnement. L’origine du mot, emprunté au latin médiéval legenda signifie « ce qui doit être lu ». Ici, dans le fonctionnement du livre, les légendes tressent avec les images un témoignage de l’absence dans ces lieux hantés par les disparus. Hommes, femmes, enfants mais aussi habitations, bétails et biens divers essentiels à la vie quotidienne, à l’intimité, à l’histoire de chacun.

S’il existe nombre d’ouvrages sur le sujet, notons pour mémoire les Archives photographiques du MRU à Normandie (éditions Les Falaises-2014) et Normandie, paysages de la reconstruction, photos de Benoit Grimbert (éditions Le Point du Jour-2006), deux ouvrages permettant pour le premier de constater les dégâts et de comprendre les chantiers de reconstruction, alors que le second nous montre une série de photos des bâtiments ordinaires dans leur état actuel, après la reconstruction. Une documentation historique pour l’un, un regard photographique à hauteur d’homme pour l’autre. Ces deux ouvrages pourront compléter utilement Paysages|Dommages, pour les lecteurs désirant approfondir la question de la photo historique et documentaire du paysage urbain.

La présentation de 1944 Paysages|Dommages, aux éditions Trans Photograpic Press fonctionne sur la relation anachronique entre légendes et photographies. Ce que Didi-Huberman analyse ainsi dans La condition des images.

« …, chaque image est à penser comme un montage de lieux et de temps différents, voire contradictoires…/… Le montage intrinsèque à tout événement pourrait être, du point de vue historique, nommé une anachronie ou une hétérochronie. L’anachronisme serait alors la connaissance nécessaire de ces complexités, de ces intrications temporelles. Devant une image, il ne faut pas seulement se demander quelle histoire elle documente et de quelle histoire elle est contemporaine, mais aussi : quelle mémoire elle sédimente, de quel refoulé elle est le retour. À ce moment, l’anachronisme n’est plus une solution de facilité visant à interpréter le passé à l’aide de nos seules catégories présentes, mais une solution de complexité visant à comprendre chaque présent historique comme constitué de nœuds temporels très hétéroclites.»

Antoine Cardi s’en explique dans un texte de réflexion épistémologique en fin de volume, dans lequel on retiendra que « Ce qui permet le rapprochement entre histoire et photographie documentaire esquissé ici, ce sont donc les rapports complexes qu’elles entretiennent toutes deux avec les notions de réel, de vérité et de fiction, partageant une épistémologie mixte construite sur un entrelacement d’objectivité et de subjectivité. »

Des historiens, Annette Becker (historienne, professeure d’université) et
Patrick Boucheron (historien, professeur au Collège de France) complètent le texte de l’auteur-photographe d’informations contextualisant les faits. Les auteurs mènent une réflexion sur les modalités d’écriture de l’histoire ainsi que sur la capacité de la photographie documentaire à rendre compte de ce réel révolu.

1944 Paysages|Dommages
Livre relié demi toilé
éditions Trans Photographic Press
prix : 38€

Note
(1)

Chanson interprétée par les Charlots en 1973, à ne pas confondre avec l’original  de 1836, J’irai revoir ma Normandie,  paroles et musique : Frédéric Bérat, encore moins avec la chanson de Gérard Blanchard – Elle voulait revoir sa Normandie.

Quand revient le temps des vacances
Et qu’on peut sortir de chez nous
C’est sous le beau ciel de la France
Que j’aime passer le mois d’août.
Je prends la Marne et puis Paris
Je fais la route sans détour.
J’aime revoir la Normandie
C’est un pays où je reviens toujours
A la Normandie, ie, ie, ie
A la Normandie, ie, ie, ie
A la Normandie-Niemen

J’ai fait le désert de Libye
Dans une jolie voiture blindée
Et sous le ciel de l’Italie
J’ai visité tous les musées
Mais en traversant ces patries
Je me disais : Aucun séjour
N’est plus beau que la Normandie,
C’est un pays où je reviens toujours.
A la Normandie, ie, ie, ie
A la Normandie, ie, ie, ie
A la Normandie-Niemen

C’est un beau rêve qui me hante
Et qui hantait mon père aussi.
Dans cette campagne charmante
Je voudrais avoir un logis
Un vieux blockhaus pour la famille
Et je pourrais quitter Hambourg.
Car j’aime tant la Normandie
C’est un pays où je reviens toujours.
A la Normandie, ie, ie, ie
A la Normandie, ie, ie, ie
A la Normandie-Niemen

Un jour peut-être je l’espère
L’Europe ne fera qu’un pays.
Il n’y aura plus de frontière
De la Bretagne à la Russie.
Avec ma femme et mes deux filles
J’irai m’installer à Cabourg
Car j’aime tant la Normandie
C’est un pays où je reviens toujours.
A la Normandie, ie, ie, ie
A la Normandie, ie, ie, ie
A la Normandie-Niemen

 

 

PhotoPaysage

Débattre du projet de paysage par la photographie, tel est le sous-titre explicite de cet ouvrage conçu sous la direction de Frédéric Pousin -architecte DPLG, est docteur de l’EHESS et habilité à diriger des recherches. Directeur de recherche au CNRS au sein de l’UMR 3329 Architecture, urbanisme, société (AUSser), dont les travaux portent sur le paysage urbain et le rôle du visuel dans la construction des savoirs.

Des textes ou interventions de 18 chercheurs, photographes, paysagistes réunis dans ce livre  aboutissement d’un projet de recherche collectif mené sur trois ans, Photopaysage édité par Les Productions du Effa évalue les rôles joués par la photographie au sein des fabriques du paysage.

Lors de la présentation à la librairie Volume, Frédéric Pousin s’est attaché à préciser le terme clef du livre, à savoir projet de paysage.  Terme qui correspond à l’anglais landscape architecture.

Frédéric Pousin

Il est question du rapport que l’architecture du paysage entretient avec la photographie dans un périmètre d’étude englobant la gestion des grands espaces jusqu’aux espaces publics urbains, y compris les Observatoires photographiques des parcs nationaux.

de droite à gauche : F.Pousin, A.Petzold, M-H.Loze, S. Keravel

Une première partie réunit des essais dont un texte de Tim Davis portant sur le rôle de la photographie dans le développement des parcs nationaux américains. Alors que Chris Wilson éclaire le rôle des écrits de J.B. Jackson, dont l’influence est toujours actuelle, dans lesquels John Brinckerhoff Jackson  pose les fondamentaux de la relation paysage et photographie dès 1951 dans sa revue Landscape.

Laure Olin examine les moyens de monstration des images. Dans son essai sur la pratique de l’architecture paysagère américaine, 1950-2000, l’auteur dresse un inventaire des publications et des moyens de production et de diffusion des photos. Le trio appareil 24×36, diapositive et projecteur de diapositives occupe alors une place prépondérante qui donne un effet vintage .


La deuxième partie
présente les actes d’une table-ronde entre photographes et paysagistes autour de leur collaboration.

Le livre essaie de porter un work in progress, dira Sonia Keravel, avant d’ajouter que les duos paysagistes-photographes se fondent sur des relations durables établies sur des rapports amicaux. Le paysagiste cherche un regard d’auteur susceptible d’amener une approche différenciée.

La problématique de la photographie ne se résume pas à la commande, elle doit aussi donner à penser.

Marie-Hélène Loze observe que lors de ces échanges, si la photo est au service du projet d’aménagement, chaque corpus photographique est une part d’une multiplicité d’approches. La photo peut constituer un déclencheur d’échanges entre les acteurs, témoigner de la temporalité des projets ou encore illustrer les réalisations.

L’Atelier Marguerit explicite dans son document sur le Lauragais ce qui caractérise ce type de projet : La démarche du plan paysage n’est pas la production d’un “album photos”, teinté de nostalgie, mais une réflexion sur l’émergence des nouveaux enjeux de paysage. Notre rôle est d’accompagner une évolution, afin que la rencontre entre le territoire, les acteurs génère un projet de paysage en rapport avec notre passé.

La troisième partie expose cinq portfolios illustrant des projets urbains et ruraux tant en France qu’à l’étranger.

Lors de son intervention, Alexandre Petzold a expliqué sa démarche. Il a poétiquement établi un parallèle entre le développement de la photo et l’évolution de la nature, en montrant comment deux photos d’un lieu du chantier montraient un tapis végétal verdissant une ancienne zone de terre meuble. Il revendique une fidélité à ces lieux sur lesquels il intervient en trois étapes: Imprégnation, appropriation, restitution.

Alexandre Petzold

 

Le livre a été introduit, le 23 mai,  par Françoise Arnold pour Les Productions de EFFA comme un objet fabriqué avec des moyens inhabituels pour ce type d’ouvrage.

Françoise Arnold

En effet, l’ouvrage a fait l’objet de soins particuliers. Chacune des trois sections est imprimée sur un papier adapté à la thématique. Papier mat décliné dans une gamme de grège pour la publication des essais abondamment illustrés, le même papier en bleu pour la table-ronde et enfin un papier couché brillant pour les portfolios.  Le tout servi par une maquette claire, dans une typographie facilitant la lecture, avec des encarts et des titrages permettant de hiérarchiser les informations. Autant d’atout pour offrir aux institutions, aux professionnels chercheurs, paysagistes, architectes, aménageurs, photographes et aux passionnés d’images et de nature, un ensemble de qualité tant pour les textes que pour les documents d’illustration ou les portfolios des photographes.

Aujourd’hui d’importants bouleversements technologiques modifient les pratiques. Le numérique a supplanté l’ektachrome, les vidéoprojecteurs ont mis au placard les projecteurs de diapositives, les tablettes permettent un nomadisme des présentations sur écran, les montages sur ordinateur et les logiciels de traitement d’images transforment les photographes en magicien, les moyens de prises de vue aérienne permettent, avec les drones, d’accéder facilement à la « vision de l’oiseau » et last but not the least, le timelapse compresse le temps.

Autant de perspectives d’études pour les équipes. La mutation des paysages s’accompagne d’une évolution des moyens de production et de post-production dont les effets restent à analyser.

Table des matières
• Jalons pour une approche interculturelle. Frédéric Pousin
• Nouvelles perspectives sur la photographie des parcs nationaux américains. Tim Davis
• L’année 1994. Une décennie de missions photographiques au sein des institutions de l’aménagement du territoire. Raphaële Bertho
• J. B. Jackson, la photographie et l’essor des études du paysage culturel. Chris Wilson
• Ordre et ambiguïté. Le paysage urbain dans Landscape, le magazine de J. B. Jackson. Bruno Notteboom
• Voir, c’est croire/Les apparences sont trompeuses. La photographie dans la pratique de l’architecture paysagère américaine, 1950–2000. Laurie Olin
• Les discours photographiques de Gilles Clément. Frédéric Pousin
• Du photoréalisme au post-photographique, les paysages imaginés du Bureau Bas Smets. Marie-Madeleine Ozdoba
• Quand la photographie se mêle du projet de paysage. Gérard Dufresne et Alain Marguerit : trente années de collaboration. Sonia Keravel
• Après Strand, anatomie d’un projet photographique. Franck Michel 

• Exposer, publier, communiquer sur le projet de paysage par la photographie : table ronde autour des photographes Alexandre Petzold, Édith Roux, Geoffroy Mathieu, Bertrand Stofleth et des paysagistes Pascale Hannetel, Valérie Kauffmann, Catherine Mosbach ; avec Marie-Hélène Loze, Raphaële Bertho, Sonia Keravel, Cristina Ros et Frédéric Pousin.

• Portfolios
Alexandre Petzold : Le parc du Peuple de l’herbe
Édith Roux : Scalo Farini
Geoffroy Mathieu : Le principe de ruralité
Bertrand Stofleth : Rhodanie
Debora Hunter : Taos, Nouveau-Mexique

Vente en librairie spécialisée, prix 29€

Contact :

Les Productions du Effa
56 rue des Vignoles
75020 Paris

editions@lesproductionsdueffa.com

 

 

 

Week-end à Gravelines.

Bertrand Verney – ALT 0.00

Les photos de Bertrand Verney mettent le spectateur face à la géométrie de la jetée. Paysages de recouvrement, de renforcement, de protection contre les assauts de la mer. Des matériaux s’offrent avec leurs surfaces nues, à la granularité composite, sur lesquelles l’œil s’évade dans les perspectives ou s’accroche aux détails sous la lumière blanche du Nord. La mer et le ciel sont raccords avec la chromie de la zone protégée de la jetée des Huttes à Gravelines. A hauteur d’homme, au niveau de la mer, Bertrand Verney pose son appareil sur le pied après des périodes de repérage qui le mettent en condition de défascination de la puissance inhérente au lieu.

Alessandro Baricco écrit dans Océan mer « S’il y a, dans le monde, un endroit où tu peux penser que tu n’es rien, cet endroit, c’est ici. Ce n’est plus la terre, et ce n’est pas encore la mer. Ce n’est pas une vie fausse, et ce n’est pas une vie vraie. C’est du temps. Du temps qui passe. Rien d’autre. » Une lecture qui a dessillé les yeux du photographe, comme le livret qui accompagne l’exposition en atteste.

plan de situation

Les tirages exposés ont un modelé et une finesse qui restituent les textures d’un paysage dont la vacuité des constructions condamnées à se déliter s’éploie face à une mer et des ciels insondables.

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texte de présentation de l’exposition par le photographe :

La première fois, ce fut en 2005. 

Au hasard des darses et des différents sites portuaires, je suivais finalement cette direction : « port 9000 ».

Le port 9000, le terminal pétrolier qui jouxte la centrale nucléaire de Gravelines, je l’ai photographié pendant sept années. Sept années de lutte contre ce qui fut dès le départ de la fascination. 

Sept années pour aborder ce site avec l’esprit de ceux qui l’on construit : sans affect. Avec cette phrase de Rainer Maria Rilke en tête, toujours : « le beau n’est rien que le commencement du terrible ».

« Le beau » n’a ici rien à voir avec cette « collaboration avec la terre » que décrit Marguerite Yourcenar dans les mémoires d’Hadrien. « Le beau » est ici un affrontement. Une violence qui n’est pas immédiatement perceptible, floutée par la lumière blanche et sans ombre, par l’homogénéité des matières, par l’abstraction que l’échelle immense impose, par le silence sourd qui enveloppe l’espace, par l’immobilité que quelques oyats, sous le vent, viennent juste déranger.

« Le beau », ici, côtoie l’arrogance et la vanité. 

Il apparaît quand se réveille le sentiment d’un désastre à venir. Ce moment ou réparer ne suffira plus, ou l’énergie des hommes sera définitivement dépassée par celle des éléments. 

Le ressac émiette le béton et rouille les fers. 
Il crevasse les surfaces. 
Il attend. 
Il se moque.

Bertrand Verney – octobre 2017

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Exposition jusqu’au 2 juin à  la Librairie Volume, 47, rue Notre-Dame de Nazareth, 75003 Paris

Paysageur, nouvel acteur du paysage

Annoncé conjointement à travers une campagne de crowdfunding et sur les réseaux sociaux, le n°1  de la revue semestrielle Paysageur est disponible, à compter de la première semaine d’avril, depuis son lancement à la librairie Volume à Paris.

Avec pour thème [Puissants paysages], la revue s’impose avec dynamisme dans un environnement porté par l’intérêt du public pour la marche. Niche commerciale qui est moins le sujet que le paysage comme le néologisme paysageur le laisse astucieusement comprendre. Construit sur le modèle voyage/voyageur, paysage/paysageur se définit par un surtitre « Une revue qui pense avec les pieds » -expression chère à Démarches.

La première occurrence de ce néologisme est repérable en 2001 : Paysageur, ouvrage collectif autour de la peinture de Christian Gardair, accompagné de la publication d’un poème de Maud Thiria, qui débute par une phrase qui aurait pu servir d’exergue à la revue: Être du paysage comme l’on est du voyage. Puis en 2015 deuxième apparition en titre de l’ouvrage de Maud Cooper : Le paysageur et les fantômes d existence.

Les intentions affichées dans la présentation du projet :

-Paysageur s’attache à raconter les paysages à travers la marche. La revue invite ses lecteurs à explorer des territoires, sauvages ou habités. L’esprit nomade anime Paysageur et ses fondateurs Claire Fau et Maxime Lancien qui entendent mêler la marche au journalisme et explorer le paysage à travers la photographie, l’illustration, la littérature, la botanique, l’anthropologie, etc.-

Une transversalité que l’on retrouve chez les contributeurs dont les parcours, principalement, universitaires et les origines géographiques garantissent une diversité des sujets et de leur traitement.

Ce premier numéro, abondamment illustré, se présente dans un format (23,5×16, 5) facilement nomade. La tranche carré-collé, le choix de papiers de qualité, l’un à grain pour l’ensemble de la revue, l’autre bistre satiné pour un encart de petite taille dans le portfolio photographique démontrent le soin apporté à la publication.

La maquette élégante s’adapte aux sujets sans rompre la ligne graphique. La variété des typos et des encadrés confèrent un aspect agréable à l’ensemble.

Le thème Puissants paysages pour ce premier numéro est défini par des contributeurs sollicités par mails. Les interprétations varient sur la compréhension du thème. Puissance du paysage pour Jean-Luc Chapin, un puissant paysage pour Gilles Clément et Jérémy Van der Haegen.

Le sommaire varie les sources et les approches, republication d’un texte de Eric McCormack sur une expérience chamanique d’intégration à la nature. Portfolios photographiques, enquêtes, interviews se succèdent avec une préoccupation prépondérante pour les atteintes à l’intégrité des territoires. De Monsanto à la Toundra, le panorama des puissants paysages se focalise sur la puissance nuisible des décisions politiques d’aménagement. Les points de vue urbanistiques, socio-économiques et scientifiques confirment un prisme de lecture engagé contre les altérations, les atteintes et les dégradations d’une société qui ne prend pas soin de son cadre de vie.

Yoann Morvan précise dans son interview une position radicale à l’égard de la marche « Aujourd’hui, il existe une prolifération de livres sur la marche mais je reste assez stoïque par rapport à cet engouement. C’est une pratique simple pour moi et je pense a priori ne pas écrire sur le sujet. » Il sera donc question de paysages.

On notera l’absence de cartes pour tracer des sentiers de connaissance (sur le site, une carte de la Plaine du Var est présentée), le numéro 2 abordera le thème des [Insaisissables paysages]. Question de l’aporie du paysage, dont on pourra lire avec intérêt le texte intitulé Le paysage en politique

Le paysageur n’est pas un touriste dilettante, mais un témoin conscient de son environnement.

 

L’effet Burma-Shave et autres dispositifs

Les panneaux publicitaires occultent le paysage, suivant les réglementations propres à chaque Etat, leur installation à foison sur les bas-côtés des routes et autoroutes sollicite l’attention des automobilistes, cyclistes et piétons. Les supports de toutes tailles vantent des offres commerciales.  Des créatifs et des artistes ont décidé de mettre à profit l’efficacité du panneau d’affichage en la détournant à des fins environnementales. L’idée étant de valoriser le paysage à travers les supports qui le masque.

L’effet Burma-Shave

La méthode de publicité connue sous le nom de Burma-Shave, compagnie de crème à raser qui a initialement utilisé ce dispositif, repose sur le mouvement du spectateur. Il s’agit dans ce cas de publicité autoroutière dont la lecture du message n’est accessible qu’aux automobilistes se déplaçant devant une succession de panneaux.

En 1925 Allan Odell, fils de Clinton le propriétaire de la marque, invente le concept des enseignes séquentielles pour vendre son produit.

La série de panneaux Burma-Shave est apparue pour la première fois sur l’autoroute US Highway 65 près de Lakeville, au Minnesota, en 1926, et est restée une importante composante publicitaire jusqu’en 1963 dans la plupart des États contigus. Sur la première série les automobilistes pouvaient lire : Cheer up, face – the war is over! Burma-Shave.

Certains Etats de l’Union n’ont pas été dotés du système, soit à cause d’un trafic insuffisant, comme au Nouveau-Mexique, dans l’Arizona et le Nevada, soit comme le Massachusetts à cause de l’abondance de la végétation le long des routes.

Le dispositif se composait généralement de six petites enseignes consécutives affichées le long des autoroutes, espacées pour permettre une lecture séquentielle par les automobilistes. Le dernier panneau affichait en général le nom du produit. Les panneaux ont été produits à l’origine dans deux combinaisons de couleurs: rouge et blanc et orange et noir, durant une courte période. Des panneaux blanc sur bleu ont été mis en place dans le Dakota du Sud, la couleur rouge étant réservées aux panneaux routiers.

Chacun dans les voitures tentaient de deviner le contenu de ces poèmes des bas-côtés, dont les exemples illustrent la forme (1) :

Shaving brushes/You’ll son see’em/On a shelf/In some museum /Burla-Shave

If you/Don’t know/whose signs/These far ;you can’t have/driven very far/Burma-Shave

Cette utilisation de série de panneaux de petits formats, dont chaque ensemble constituait un message commercial, était une approche réussie de publicité routière adaptée aux vitesses peu élevées des véhicules de l’époque, attirant l’attention des automobilistes qui étaient curieux de découvrir ces messages. À mesure que le système des Interstates s’est développé à la fin des années 1950 et que la vitesse des véhicules a augmenté, il est devenu plus difficile de capter l’attention des automobilistes avec des panneaux de petites tailles.

Suite à des reventes et à l’inadaptation du système aux vitesses de déplacement, la marque déclina jusqu’à disparaitre définitivement des bords de route. Mais le souvenir reste vivant à travers des musées et des sites protégés qui conservent la mémoire de ce système astucieux.

A history of the Burma-Vita Company, écrite par Frank Rowsome Jr. et illustré par Carl Rose, édité chez Stephen Greene Press en 1963.

L’effet Burma Shave a inspiré des déclinaisons artistiques le long des routes, avec des installations adaptées à la circulation automobile actuelle.

Jennifer Bolande – Desert X

Aux USA, une artiste du nom de Jennifer Bolande a conçu une installation pour la manifestation Desert X, une exposition organisée par des artistes établis et émergents dans la vallée de la Coachella et son paysage désertique.

Les voitures circulant sur la voie nommée Gene Autry, entre l’Interstate 10 et Vista Chino à Palm Springs, rencontrent l’installation Visible Distance/Second Sight  (2), une expérience cinématographique animée par une séquence de photographies de montagnes, aux formats précisément étudiés, placée sur des panneaux d’affichage. Ces images ont été parfaitement alignées sur leur arrière-plan, donc – vu d’une position unique le long de la route – le rectangle du panneau d’affichage est raccord avec l’environnement qui lui sert de fond de décor naturel.

Les billboards de Jennifer Bolande recouvrent les deux éléments suivants : le support de publicité commerciale qui lui-même masque le paysage et la photographie du paysage qui montre la partie masquée.

« Pour le conducteur, il y a une sorte d’oscillation d’attention entre l’image et la réalité, ce qui m’intéresse vraiment », dit Jennifer. « Je pense que la plupart d’entre nous sont plus habitués à regarder des images de la nature que la nature elle-même.

J’aime la façon dont le projet attire l’attention sur le cadrage de la réalité et fournit également une sorte d’évasion du cadre. Vous pouvez seulement apercevoir le premier panneau d’affichage du coin de l’œil, le second que vous voyez par rapport au paysage, et le troisième que vous attendez avec impatience et qui peut voir les horizons s’aligner. Mais parce que vous ne pouvez pas arrêter, vous devez le laisser passer. Alors c’est juste un souvenir, mais le paysage sans cadre est toujours là, juste devant toi.  »

En lieu et place d’une publicité, Jennifer Bolande expose une image du paysage masqué en jouant sur les échelles entre l’image et le paysage, massif montagneux qui clôt l’horizon. De ce rapport entre le billboard support d’un fragment agrandi et le paysage réel dans son étendue, un point de vue unique permet à l’automobiliste de réaliser la coïncidence des lignes de crêtes qui assureront la continuité paysagère.

Brian Kanes – Healing Tool

En 2015, pour son projet Healing Tool, l’artiste Brian Kanes achète de l’espace publicitaire sur des panneaux géants au croisement de deux autoroutes dans le Massachusetts aux Etats-Unis. Il souhaite ainsi alléger temporairement la pression des messages publicitaires en présentant des images de nature.

L’intitulé de son installation Healing Tool est le nom de l’outil de Photoshop qui permet de corriger une image. Ces panneaux numériques permettent de les intégrer dans leur environnement, grâce à la diffusion d’images du paysage évoluant en fonction de la période de la journée. En journée, le panneau affiche des images de la nature environnante et quand vient la nuit des photos en haute définition de la Lune et même de la voie lactée les remplacent, permettant de contempler la voûte céleste, rendue invisible par la pollution lumineuse. Suite à une polémique sur les réseaux sociaux entre Jennifer Bolande et Brian Kane, ce dernier a déclaré « C’est une pâle copie de mon travail original de 2015, à l’exception que mon oeuvre était meilleure, puisqu’elle était digitale, permettant ainsi aux images d’évoluer selon l’heure de la journée et fonctionnait la nuit. »

Si les deux oeuvres ont en commun un détournement des panneaux publicitaires au profit d’une attention au paysage, il n’y a pas de place pour une polémique, les deux réalisations traitent le sujet chacune à leur manière.

Autres dispositifs cinétiques

Parmi les solutions d’affichage dynamique, notons les panneaux à lamelles horizontales, de type Tri-vision ou à défilement qui permettent de montrer plusieurs images dans un même cadre. Leur capacité narrative a donné lieu à des réalisations graphiques, même si la préférence semble donner aux panneaux juxtaposés pour des jeux visuels.

 

Bucarest 2012- Photo François Duconseille

Billboard Outdoor

Marqueur du paysage américain, le billboard développe, sur une longueur minimum de 15 mètres, des affiches à l’échelle du territoire et adaptées à la circulation automobile. La lisibilité est fonction de la taille par rapport à la distance de la route. Affichage commercial donnant lieu à de multiples traitements, les billboards accueillent aussi les visiteurs dans de nombreux Etats, avec des mises en scène paysagères.

 

Ciel! le cadre

Le cadre des panneaux publicitaires interroge l’environnement. Le panneau vide ou évidé offre aux créatifs et aux artistes de multiples possibilités dont les exemples ci-dessous montrent quelques réussites remarquables. Dans ces exemples, le support ne masque pas, il cadre une part de ciel. Le cycle journalier et la météo offrent ainsi un fond variable aux messages.

Outdoor advertisment créé par Saatchi & Saatchi, Vietnam pour Pacific Airlines.

Y&R Auckland et la société néo-zélandaise Metservice ont créé ce cadre d’affichage simulant la page web du service météo, comme preuve de l’exactitude des données du site.

Le cadre fixe le point de vue à un moment précis du positionnement de l’automobiliste.

Pour promouvoir la marque de couleurs pour cheveux Koleston, l’agence Leo Burnett a conçu un panneau évidé au niveau de la chevelure du modèle. Une idée lumineuse. En fonction du lever ou du coucher du soleil, la couleur des cheveux change selon les variations du ciel. La couleur naturelle…

Le spectateur est assigné à une place précise qui seule offrira le point de vue conforme à l’intention. Dans ces cas, le spectateur est invité à découvrir son positionnement sur lequel il devra rester dans une posture statique. En situation de mobilité, la vue, fugitive, est conditionnée par la vitesse de déplacement.

Le Lead Pencil Studio, installé à Seattle, dirigé par Daniel Mihalyo et Annie Han, a conçu une imposante structure tubulaire pour créer l’espace négatif d’un panneau d’affichage. Il s’agit d’une installation nommée Non-Sign et située près de Vancouver, à la frontière du Canada et des Etats-Unis. Daniel Mihalyo explique le concept: Empruntant l’efficacité des panneaux d’affichage pour détourner l’attention du paysage … cette percée ouverte en permanence entre les nations ne sert qu’à définir une vision claire de l’évolution des conditions atmosphériques au-delà… C’est un endroit vraiment remarquable – une vasière, divisée en deux par la frontière – mais parce que c’est une zone de sécurité, il est difficile d’apprécier l’environnement. »

Neuf mois d’installation, pour cette commande du programme Art in Architecture de General Services Administration (GSA), qui consacre une petite partie (0,5%) des coûts de construction de tous les projets fédéraux à l’amélioration des œuvres d’art, dans le but d’ennoblir l’espace public et de promouvoir les artistes américains

photos Ian Gill pour Lead Pencil Studio

détails de l’installation

Interagir avec l’urbain

OX mixe les styles des mouvements d’avant-garde avec l’univers visuel commercial.

Membre du collectif “Les Frères Ripoulin” célèbre pour avoir eu entre autres comme membres Pierre Huyghe, Claude Closky et Jean Faucheur. Ox décide, dès les années 80, de travailler dans l’espace public.

« Ces espaces d’affichage publicitaire sont comme d’immenses fenêtres, des tableaux surdimensionnés, suspendus dans la ville », dit OX

« Dans mon travail il ne s’agit pas de décorer la ville, mais plutôt de créer un tout petit moment qui est juste un petit peu différent; il s’agit de s’éloigner des relations du slogan ainsi que de l’idée de la vente afin de les intégrer encore plus dans le moment. Il ne s’agit pas de provoquer la chute de la publicité. » déclarait-il dans un entretien pour ARTE creative. En extérieur, il réalise des collages prenant en compte l’environnement et la saisonnalité qui interagissent  avec l’oeuvre.

L’anamorphose dans la ville

Des artistes comme l’italien Felice Varini travaille sur des formes spectaculaires puisqu’il utilise comme support, les lieux et les architectures des espaces sur lesquels il intervient. Ses interventions à l’échelle des bâtiments, des rues utilisent la technique de l’anamorphose qui permet de recomposer une forme à partir d’un point de vue unique. Pour aider au bon point de vue, l’artiste marque physiquement le point précis depuis lequel le spectateur obtiendra la vue ajustée de l’anamorphose.

Felice Varini- Saint Nazaire. Anamorphose de triangles dans le cadre d’Estuaire

En France, Georges Rousse travaille aussi sur l’anamorphose. S’il utilise uniquement la photographie pour fixer son œuvre de l’unique point de vue de son appareil photo, Georges Rousse est avant tout peintre.

Cette maison isolée au milieu d’immondices a été peinte et photographiée par l’artiste à Séoul en 2000. Le cercle parfait que nous voyons, n’existe que depuis l’endroit précis où Georges Rousse a fixé son objectif.  Un décalage, aussi faible soit-il, dévoilerait le travail d’ajustement du cercle sur les décrochés de la façade.  Le point de vue unique assigné au spectateur par l’artiste est ici attesté par la photo qui fixe un état précaire du bâti.

Olé toro !

La silhouette de taureau, familière aux Espagnols et aux touristes, a été conçue pour le groupe Osborne par le directeur artistique et chef de studio de l’agence Azor, Manuel Prieto, en 1956.

dessin original de Manuel Prieto

La première silhouette en bois a été placée sur la route Madrid-Burgos et après quelques changements, en 1961 le taureau désormais fabriqué en tôle passe des 40 m2 initiaux à 150 m2.

Ces caractéristiques sont impressionnantes : il mesure 14 mètres de haut et pèse 4 tonnes.  Il nécessite 1 000 boulons pour l’assemblage et 76 litres de peinture noire. Le nom de la marque a majoritairement disparu et la référence au produit n’est plus une référence pour les jeunes générations qui ne consomment plus de finos de Jerez, dans les botellon, ces samedis soirs arrosés.

La bête est à la mesure du paysage. Sa taille imposante est la conséquence d’une loi imposant aux panneaux publicitaires une distance d’au moins 125 mètres de la chaussée. La silhouette du taureau se dresse donc sur des promontoires, figure symbolique de l’Espagne. Image familière des bords de route, la silhouette du taureau Osborne a perdu son message de marque au profit d’une image symbolique dont la notoriété en a fait un élément d’intérêt esthétique et culturel reconnue depuis 1997.

Pourtant ce marqueur territorial n’est pas accepté dans toutes les régions loin s’en faut. S’il existe 91 taureaux Osborne en Espagne, leur répartition géographique sur le territoire espagnol est fonction des positions des différentes provinces à l’égard de Madrid. Ainsi la Cantabrie, la Catalogne, Ceuta et la région de Murcie les ont refusés. D’autres province n’ont qu’un exemplaire : les îles Baléares, les Canaries, Melilla, la Navarre et le Pays basque, alors que l’Andalousie en a vingt-trois.

L’imposante figure du taureau de Manuel Prieto n’a pas seulement réussi à s’imposer dans le cadre du paysage, mais est devenue une référence majeure dans la conception graphique et la publicité au niveau international. Son intégration dans le paysage fonctionne moins comme publicité que comme figure emblématique d’un animal culturellement attaché à la Péninsule Ibérique. Loin d’occulter son environnement, cette silhouette inscrit l’animal dans le territoire.

Jeu d’échelle urbaine

A l’occasion des Jeux Olympiques de Rio de Janeiro en 2016, l’artiste français JR installe dans la ville la présence physique d’athlètes. Ici, le soudanais Mohamed Younes Idriss, spécialiste du saut en hauteur, s’impose en haut d’un immeuble alors qu’il n’est présent qu’en image. En effet, il n’était pas sélectionné pour les Jeux. A l’échelle urbaine, le surdimensionnement de l’humain s’impose pour s’intégrer dans un rapport visuel dans lequel l’humain domine le décor.

JR-Jeux Olympiques 2016-Rio de Janeiro-Mohamed Younes Idriss,  originaire du Soudan-non sélectionné

Art vs affiche

La relation à l’art passe par les figures de Raymond Hains et de Jacques Villeglé qui ont travaillé sur la lacération des affichages publics. En accrochant aux cimaises des galeries et des musées leurs oeuvres respectives, les deux artistes ont inscrit l’affiche comme oeuvre picturale. Les messages  réduits en lambeaux de couches superposées illustrent la précarité de ces affiches conçues pour retenir notre regard en oblitérant ou en égayant, suivant les lieux, leur environnement.

L’affichage représente un important secteur économique qui a fait la fortune dans chaque pays concernés des acteurs de ce marché mondial. L’affiche commerciale, politique ou informationnelle reste un vecteur essentiel par son impact visuel et sa capacité à investir tous les formats, de la pancarte dans les manifs aux gigantesques billboards.  Composante inévitable du paysage qu’il soit urbain ou rural, l’affiche gène, séduit, masque ou révèle. Autorisés ou interdits, les supports et leurs affiches  s’inscrivent souvent comme élément masquant du paysage et parfois comme révélateur de leur environnement. En France le texte le plus affiché est probablement celui qui rappelle la loi.

L’actualité cinématographique de la rentrée 2018 affiche un film américain réalisé par Martin McDonagh « Billboards, outside Ebbing », dont le sujet porte sur l’utilisation de 3 panneaux d’affichage plus ou moins abandonnés. Lire l’article de Florence Berthier

Notes :

-(1) voir http://fiftiesweb.com/pop/burma-shave-1/

-(2) voir https://www.desertx.org/jennifer-bolande/

 

 

L’art d’être solivagant

Le solivagant est un marcheur qui choisit le vagabondage solitaire.  

La pratique de la marche occupe désormais une place prépondérante dans les activités récréatives de tourisme et de bien-être. De multiples offres utilisent la marche pour « endoctriner » le marcheur en lui vendant découverte du territoire, tissage de lien social, fabrique d’un sentiment d’appartenance, adhésion à un projet d’aménagement de préférence structurant. Un utilitarisme qui implique des marches organisées. Ces marches grégaires donnent lieu à de longues files s’effilochant sur des sentiers où chacun est invité à partager une expérience collective. Les chemins de la foi, les marches contestataires, les visites guidées ont décliné la formule avec succès. Des chemins méconnus, des sentiers peu pratiqués se transforment ainsi, par la grâce des organisateurs, en véritables autoroutes à marcheurs. Objectif considéré comme un succès.

I need to be alone. I need to ponder my shame and my despair in seclusion; I need the sunshine and the paving stones of the streets without companions, without conversation, face to face with myself, with only the music of my heart for company.  – Henry Miller in Tropic of Cancer.

Mais la marche est encore aussi pour certain synonyme d’«ennui». Alors interrogeons-nous, que se passe-t-il si nous revisitons une conception solitaire et regardons comment la marche peut être bénéfique pour vaincre le mal-être, pour améliorer la santé physique et mentale, favoriser une nouvelle conscience de soi?

For my part, I travel not to go anywhere, but to go. – Robert Louis Stevenson
Socialement, nous sommes constamment poussés vers la prochaine opportunité à découvrir au bout de la rue. Souvent, cela signifie que nous quêtons une hypothétique satisfaction, plutôt que d’accepter de vivre dans le présent, nous poursuivons une promesse future toujours hors de portée.  La même problématique s’applique à la marche. Nous marchons de préférence s’il y a un but. Nous marchons vers notre lieu de travail, notre lieu d’étude, de loisirs, ou pour aller vers un objectif qui nous a été assigné. Mais que faire si nous commençons à marcher juste pour notre plaisir personnel? Etre solitaire est un choix, alors que la solitude ne l’est pas. 

Il s’avère que ce vagabondage, contrairement à une opinion répandue, n’est pas une errance stérile mais favorise le bien-être, d’autant plus facilement qu’il s’agit d’une pratique accessible à tout un chacun dans son environnement immédiat.

Finsbury Park North London by Alamy

 

Il n’y a rien de tel que la marche solitaire

Solitude is independence. It had been my wish and with the years I had attained it. It was cold. Oh, cold enough! But it was also still, wonderfully still and vast like the cold stillness of space in which the stars revolve. – Hermann Hesse in Steppenwolf

La marche en solitaire présente des similitudes avec la dérive psychogéographique chère aux situationnistes. La psychogéographie doit s’entendre littéralement comme un point de convergence de la psychologie et de la géographie, concernant la dérive urbaine. Mais le principe posé par Guy Debord peut être élargi à des pratiques périphériques comme le voyage mental, la flânerie ou encore le vagabondage.  Malgré la disparité apparente de ces pratiques, elles agrègent des invariants, dont la marche est l’élément fondamental.

Rex Features

 

Qu’il se nomme marcheur, flâneur ou promeneur, le piéton à une dimension politique  caractéristique de la psychogéographie, l’opposition à l’autorité à laquelle s’adjoint un sens de la provocation pouvant prendre des formes ludiques. La psychogéographie actuelle s’inscrit dans des approches liant une histoire locale à une enquête géographique.

Lors d’une promenade dans notre environnement, nous découvrirons avant tout, que même seul, nous participons de quelque chose qui nous dépasse.

Vous pouvez sur tous les sites, touristiques ou pas, croiser des personnes isolées. Avant que vous n’en ayez conscience, vous serez en phase avec eux. Les «solivagants», un type de personne,  que je vous invite à découvrir. Des errants solitaires avec lesquels vous partagerez des instants et des émotions éphémères, une complicité fugace tant chacun veille à respecter l’Autre.

Le solitaire est un diminutif du sauvage, accepté par la civilisation. -Victor Hugo in L’Homme qui rit

N’attendez rien, gagnez tout

Les événements aussi minuscules soient-ils adviennent quand on s’y attend le moins, et ce sont souvent les meilleures surprises. Cela survient lors de marche sans but – autrement dit de marche méditative.

Si vous venez sans attente, autre que de vous abandonner à votre environnement, je peux vous assurer que vous allez acquérir quelque chose d’intangible, de l’ordre d’une expérience bénéfique.

Not all who wander are lost. -Tolkien in The Lord of the Rings

L’expérience du solivagant, favorise l’acquisition d’une meilleure conscience de soi. Peut-être parce que l’on est plus à l’aise en sa propre compagnie, avec rien d’autre que ses propres pensées pour se guider.

Un homme seul – 2005 – photo : imagineur

On se laisse envahir par une seule pensée – je veux marcher, simplement pour le plaisir de marcher et m’immerger dans mon environnement immédiat.

En anglais Listen & Silent s’épellent avec les mêmes lettres, ce qui est une invitation à combiner écoute et silence.

Christian Marclay- 2005

 

Quand on a une tendance à la rumination mentale, à se perdre dans ses pensées, la pratique de la promenade apprend à être plus en accord avec ses propres pensées et à apprécier le lieu dans lequel on évolue.  Une attitude positive, de la confiance en soi s’acquiert lorsqu’on s’y attend le moins, d’où la nécessité de rester réceptif.

L’habitude de rentrer en moi-même me fit perdre enfin le sentiment et presque le souvenir de mes maux, j’appris ainsi par ma propre expérience que la source du vrai bonheur est en nous. -Jean-Jacques Rousseau in Rêverie d’un promeneur solitaire

Un voyage d’un millier de lieues commence par un simple pas. -Lao Tseu

Si vous choisissez de profiter du moment, choisissez le bonheur hic et nunc, votre esprit peut alors atteindre son vrai potentiel. Si au contraire, vous pensez toujours conditionnellement  « Je serais heureux, si seulement … », vous nourrirez inévitablement votre esprit avec des échecs.

Adopter la position du solivagant dans sa vie (celui d’être à l’aise seul et d’apprécier les sites qui se trouvent sur le chemin que vous rencontrez) constitue un moyen simple d’accomplir un changement positif.

Johanna Obando- The traveller 2013

Essayez, où que vous viviez – n’hésitez pas à enrichir votre expérience en prenant des photos, du café ou du thé, mais faites simplement des promenades, par amour de la marche et appréciez le monde qui vous entoure.

 

Les points de vue d’Hervé Bernard

Le parcours d’Hervé Bernard est à la fois technique, physiologique et culturel, comme le montre son dernier livre intitulé Regard sur l’image, ces trois regards sont indissociables pour faire et comprendre les images. Doté d’un solide bagage technique, Hervé Bernard accorde une place importante à la littérature et à la philosophie.

Regard sur l’image tient tout autant de la thèse illustrée que d’une somme de connaissances encyclopédiques. Cet ouvrage autoédité présente toutes les caractéristiques d’une réalisation soigneuse tant pour la qualité de sa maquette que par l’attention portée à la clarté du texte.

Editer à compte d’auteur contraint à assumer les conséquences d’une absence d’éditeur pour critiquer et alléger les textes de digressions non indispensables, mais aussi des moyens financiers qui limitent l’accès aux droits de reproduction des illustrations.

Dans sa préface Peter Knapp,  le célèbre graphiste, directeur artistique, photographe et plasticien suisse, salue l’entreprise en connaisseur.

Ce livre de 350 pages se décompose en trois parties. La première, consacrée à la photographie, la seconde est dédiée à la vision alors que la troisième interroge la perception.

Dès le titre, Hervé Bernard impose un choix, l’emploi des termes au singulier Regard sur l’image alors que chaque section va présenter différents regards et qu’il sera question des images, fixes ou animées, montées, argentiques ou numériques, mais aussi de peintures. L’auteur s’employant dans chacune des trois sections à présenter les implications sémantiques, techniques, physiologiques et esthétiques de son sujet. Le titre donne à penser que le regard singulier se veut omniscient et l’image générique. L’auteur livre ses points de vue, il s’agit de son regard illustré par ses photographies.

Hervé Bernard s’attache à préciser la signification du mot image, avec ce souci constant de ne pas utiliser le « jargon pseudo-sémantique «  dénoncé par Peter Knapp dans sa préface, mais aussi de synthétiser des idées qui ont donné lieu à d’importantes controverses au cours des siècles. Les débats sont éludés, si ce choix facilite l’accès aux présentations des problématiques exposées, il faut de solides connaissances pour décrypter les options retenues par l’auteur.

Alors que la sélection des références culturelles et théoriques renvoie à des auteurs et des textes qui ne reflètent pas la diversité de la recherche dans sa vivante actualité, les références physiologiques et techniques correspondent à un état de l’art plus actuel. L’auteur met à portée des lecteurs des concepts élaborés, on peut regretter qu’il n’explicite pas ses choix en informant ses lecteurs des débats passionnés qui ont émaillé les théories de l’image.

Le sujet est des plus complexes. En effet, La notion générique d’image qui est employée ici pour définir le statut de la photographie, est traitée comme un objet du savoir ayant ses experts et susceptible d’expertise, ce qui ouvre le champ de la discussion.

Par exemple, André Gunthert, maître de conférence à l’École des hautes études en sciences sociales, où il occupe la chaire d’histoire visuelle, expliquait lors d’une intervention intitulée de quoi la photographie est-elle le nom ? qui ne figure pas dans le livre d’Hervé Bernard, un parti-pris étymologique différent de celui traditionnellement utilisé « Pourtant, l’étymologie ne remplace pas l’histoire. Et le mot qui le montre le mieux n’est autre que le terme «photographie», construction savante issue du grec, forgée dès 1839 par l’astronome John Herschel pour caractériser le procédé négatif-positif du pionnier anglais William Fox Talbot, que chacun croit pouvoir interpréter logiquement comme «écriture par la lumière» (photos = lumière, graphie = écriture).

Or, contrairement à la famille de mots qui exploite le suffixe «graphe» pour désigner l’écriture ou la transcription (orthographe, autographe, télégraphe, etc.), le terme «photographie» renvoie à l’univers des arts graphiques, où cette racine désigne la production des formes visuelles, et plus précisément les techniques de reproduction multiple par impression, comme la xylographie, la lithographie ou la sérigraphie.

La photographie n’est donc nullement perçue comme une forme d’écriture (sur le modèle du télégraphe), mais comme un outil de reproduction à partir d’un original (comme la lithographie). »

Cette analyse ouvre d’autres perspectives à nombre de raisonnement fondés sur la relation écriture-photographie. L’activité critique est inséparable du savoir technique, indissociable de l’analyse des conditions historiques de la production des images.
Dans la première partie sur la photographie, les différents chapitres abordent les problématiques spécifiques à la photographie. Si les illustrations sont commentées, les auteurs ne sont pas mentionnés, il faudra se reporter à la table des illustrations pour les identifier. Ce choix peut s’expliquer par le fait que la quasi-totalité des photos sont de l’auteur. Pour Hervé Bernard pratique de la photo et compétences théoriques sont indissociables, ce qui lui permet de mettre à disposition de ces lecteurs la boîte à outils indispensable à ceux qui souhaitent maîtriser toutes les composantes de la prise vue.

La deuxième partie traite de la perception visuelle. Les phénomènes liés à la vision expliquent les aberrations et illusions dont notre système visuel peut-être victime : «  l’œil ne voit pas des phénomènes qui existent » page 96  alors que « l’œil voit des phénomènes qui n’existent pas «  page 107. La primauté de la vue dans notre société mérite d’en comprendre les fonctionnements physiologiques et les traitements cognitifs.

La troisième partie traite de la perception culturelle de l’image. Une présentation des similitudes des religions du Livre n’établit pas les fondements de la crise qui a opposé les iconophiles et les iconoclastes. Les deux premières querelles iconoclastes, survenues dans l’Empire byzantin en 754 sous le règne de Constantin V, puis cinquante ans plus tard à la mort de l’impératrice Irène. Dans cette partie, l’auteur aborde le sujet de la photo numérique et sa prolifération.

Regard dur l’image, un livre pour ceux qui s’interrogent sur la photographie, de la prise en main de l’appareil au résultat en parcourant la technique, la physiologie et la théorie.

Le livre a obtenu le Prix de l’Académie de la Couleur en 2016.

Regard sur l’image 350 pages, impression quadrichromie, 150 illustrations. Préface Peter Knapp, Prix public : 50 € ttc, Format 21 x 28 cm. EAN 13 ou ISBN 9 78953 66590 12 En vente sur le site : http://www.regard-surlimage.com/regard-sur-limage-la-table-des.html

Paysages français en l’état

Paysages français, l’exposition superlative de la BnF rassemble plus de 160 auteurs, quelque 1000 tirages issus de 40 années de travail collectif. Le mot paysage est employé dans différentes acceptions, car les photos présentées ne se réduisent pas à une « étendue de pays que l’œil peut embrasser dans son ensemble ». Comme le montre le découpage de l’expo en 4 parties aux titres programmatiques :
– L’expérience du paysage
– Le temps du paysage
– Le paysage comme style
– L’être au paysage
Le paysage est affaire de point de vue. Les photographies proviennent majoritairement des grandes institutions et organismes commanditaires de programme sur le thème du paysage. On revisitera le corpus photographique institutionnel de la Mission photographique de la Datar, de la Mission photographique Transmanche, France(s) Territoire Liquide, Conservatoire du Littoral, etc, etc, etc…  A travers ce parcours dans les collections institutionnelles le visiteur suit la mise en place d’une artialisation du paysage. Des vitrines présentent les figures tutélaires du genre, des photographes de la FSA à ceux de New Topographics mais aussi Ed Ruscha en passant par l’Italie et Luigi Ghirri, sans oublier les français Bustamante et Arnaud Claass.  La Mission héliographique, mère de toutes les missions dédiées aux paysages figurent dans les vitrines, avec des photos de Gustave Le Gray.

L’expérience du paysage

Raphaëlle Bertho et Héloïse Conésa, les commissaires de l’exposition

Épinglées, punaisées, suspendues, projetées l’ensemble des photos témoignent d’un état du paysage à l’époque de la prise de vue. Des travaux dans la durée témoignent des modifications, des effets des transformations, cette photographie de constat du temps est un outil indispensable comme l’ont démontré par exemple Fabien Benardeau et Henri Labbé, dans la Notice sur le rôle et l’emploi de la photographie dans le service du reboisement, en 1886 (1). La présentation de la section le temps du paysage insiste sur le « caractère mobile et changeant, marqué par le cycle des saisons, le passage des années ou les transformations structurelles. On suit ses évolutions avec les travaux d’Anne-Marie Filaire et Thierry Girard pour l’Observatoire photographique national du paysage ou ceux de Bernard Plossu dans le cadre du chantier du Tunnel sous la Manche. » Lors de la parution de l’ouvrage de Bernard Plossu « 101 éloges du paysage français » en 2010, Gilles Mora écrivait dans l’introduction :

« Bernard Plossu, un des plus grands photographes français contemporains, est en train de renouer avec une tradition bien peu française, celle de la photographie de paysage. Sur un territoire naturel, celui de son propre pays, la France. Photographier le paysage n’a jamais constitué un enjeu important pour la photographie française. Ce sont plutôt les américains qui ont exploré cette tradition. Mais photographier le paysage rural est de moins en moins fréquent. Si quelques artistes se sont consacrés au paysage urbain (en particulier en Allemagne, avec l’école de Düsseldorf « ), peu, à notre époque, veulent s’intéresser à une nature calme : sans doute pensent-ils qu’elle n’est plus une réalité, tout au plus un mythe. Bernard Plossu prend les choses de façon plus simple : si, muni d’un appareil photographique allégé (petit format, objectif de 50mm normal, pellicule noir et blanc), on décide de contempler la France profonde du point de vue d’un marcheur, livré aux découvertes visuelles inattendues d’un paysage sans drame, heureux, négligé le plus souvent par des observateurs qui refusent d’en accepter l’évidence d’une beauté encore miraculeusement intemporelle, alors tout change. Le style refuse l’emphase, réduit la vision à des éléments simples, des lignes harmonieuses qui n’attendaient que leur révélation photographique. Devant ces images au comble de la simplicité expressive, on se dit : Mais oui, c’est encore comme cela, cela « résiste ». Comme s’il fallait le regard pacifié d’un photographe au comble de son art, porté par l’extraordinaire efficacité d’un langage simplifié, pour que nous puissions atteindre à la révélation contemporaine du paysage français dont, depuis le peintre Corot, seuls quelques grands artistes avaient retenu les leçons ».

Signalétique soignée pour guider le visiteur dans ce dédale d’images, éclairages pour gommer l’effet miroir des photos sous verre. Catalogue XXL affichant la volonté de se démarquer des habituels commentateurs du paysage, avec des textes de Bruce Bégout et François Bon. Les deux auteurs se retrouvent suite à leur complicité sur la plateforme de François Bon « le tiers livre » et lors de la journée « Arts &Pratiques Urbaines » en mai 2016, à l’ENSPAC.   

Sous-titrée « une aventure photographique 1984-2017 » l’accrochage agrège des auteurs, des collectifs, des œuvres uniques et des séries. Des photos de Doisneau en couleur, du noir & blanc argentique, du 24×36 à la chambre, de la vidéo au numérique tous les registres s’emmêlent à l’exception des flux internet.  L’intitulé de travail qui restera celui du texte des commissaires « nous verrons un autre monde »  mettait l’accent sur le regard, celui qui instaure un paysage et qui évoluera vers la notion de territoire. Les territoires ajoutent aux paysages un dimension liée à la construction sociale des espaces. A la vision de l’oiseau -prise de vue aérienne- qui a prévalue jusque dans les années 80 succède la présence de l’opérateur au sein du paysage devenu territoire par la grâce des aménageurs. La bien-nommée DATAR s’illustre en imposant cette dénomination par le double jeu de son acronyme (Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale ) en opposition avec l’objet ,de la Mission photographique qu’elle initie en 1984, de « représenter le paysage français des années 1980 ».

Alain Roger dans l’ouvrage collectif « La théorie du paysage en France (1974-1994) » rappelle ce que le paysage doit à l’appareil photographique :

c’est que cet appareil de photo dont on serait en droit d’attendre une prestation technique est en fait l’outil idéal pour matérialiser ce concept de paysage. Il est une construction destinée à restituer cette fiction et n’existe qu’à travers elle. En fait, c’est la conception de l’espace « renaissant » qui s’est trouvée matérialisée, mécanisée, quelques siècles après par cet appareil photo qui soumet l’espace à son point de vue, à ses codes. Un point de vue imaginaire qui fait de l’homme le centre du monde.

Mais on peut s’interroger sur un intitulé excluant le photographe. Le sous-titre « une aventure photographique » souligne le caractère incertain et imprévisible de la pratique de la photo durant la période concernée 1984-2017. Le « paysage » même revendiqué national n’existe que par le regard des photographes.  La réflexion d’Alain Roger conserve toute son actualité. Le rapport appareil photo-paysage n’est pas non plus interrogé dans l’exposition. Le paysage est donnée comme une évidence photographique légitimée par les autorités commanditaires.

Google street view ouvre de nouvelles perspectives de vision paysagère, comme l’a montrée Caroline Delieutraz dans le projet intitulé Deux visions : 62 photos sur deux colonnes avec à gauche des reproductions du livre « La France », de Raymond Depardon ; à droite les mêmes lieux identifiés sur Google Street View par Caroline Delieutraz.

Que dire de l’absence du photographe français, dont le livre « Une France vue du ciel » figure en bonne place dans les bibliothèques qui ne comptent parfois que ce « beau livre » de photos dans les rayonnages. Témoin d’une France vue d’en haut où la mosaïque territoriale est traitée en palette de couleurs abritant un patrimoine de châteaux et de monuments historiques.
On peut relever des absences plus étonnantes, comme les photographes marcheurs de Tendance floue pour Azimut ; de Guillaume Bonnel, fondateur du collectif L’Œil arpenteur ; Eric Bourret photographe-marcheur qui « arpente et enregistre le temps des paysages », Manolo Mylonas pour ses vues surréalistes de banlieue, Albert Bérenguier pour Le paysage autoroutier, Patrice Moreau et son regard d’équerre,… le panorama de la photo paysagère dépasse les limites de la commande.

Les réseaux sociaux favorisent la diffusion masssive d’images amateurs et autres. De Flickr à Facebook en passant par Instagram, Tumblr et tous les autres, de nombreux groupes traitent du paysage. Que ce soit dans la lignée de New Topographics : Photographs of a Man-Altered Landscape ou de projet innovant à l’instar du Waldoscope de Valery Levacher. Il s’agit de projet personnel hors des cadres institutionnels et de la commande publique. Actuellement le cnap a lancé  son opération « Les Regards du Grand Paris », 2016-2026.

Pour mémoire  » En mars 2010, le ministre a décidé de créer une mission de la photographie, structure légère d’impulsion et de coordination, rattachée à la direction générale des patrimoines. La mission, qui jouit d’une large autonomie au sein de la direction générale, travaille en liaison avec les divers services concernés. Elle est ainsi en capacité de constituer un véritable point d’entrée au sein du ministère pour l’ensemble des acteurs publics et privés, professionnels ou détenteurs de fonds et tous ceux qui constituent la vitalité et la diversité de l’écriture photographie du paysage français. » Mais le Journal des Arts titré le 6 janvier 2017 : Le ministère sonne le glas de la mission de la photographie. Fermé le ban. L’injonction paysagère semble s’être dissoute dans le flot des images diffusées.

Pour échapper aux clichés

Camera Retrica,  Philip Schmitt, designer intéressé par les relations entre technologie et société, invente un prototype nommé Camera Retrica. En effet, l’appareil est conçu pour éviter à son utilisateur de prendre des photos d’objets ou de vues, dont il  existe déjà trop de publication sur le web. Le système est décrit ainsi : Connecté grâce à un smartphone, l’appareil géolocalise et recherche en ligne le nombre de photos qui ont été prises à proximité, grâce à un serveur appelé « Node », en lien avec Flickr et Panoramio. La camera, quand à elle, balaie une superficie de 35×35 mètres autour de la position géolocalisée… Si l’appareil décide -après un certain seuil spécifique à chaque lieu- que trop de photos ont été réalisées au même endroit, il se rétracte et bloque le viseur. Il est alors impossible de prendre une photo. L’inventeur explique avoir voulu ainsi faire réfléchir les personnes sur la valeur et la pratique de la photo à notre époque:

« Maintenant que la photo numérique remplace la pellicule, prendre des photos ne coûte plus rien, et on se retrouve avec des flux infini d’images. Camera Retrica introduit de nouvelles limites, pour éviter que nous soyons débordés par ces images. Et ces limites peuvent susciter de nouvelles sensations, comme l’excitation d’être la première ou la dernière personne à photographier un lieu donné.« 
Une présentation d’images anonymes réalisées dans les cadres prédéfinis installés sur certains sites, normalisant les points de vue jugés les meilleur par les responsables du lieu, aurait permis d’introduire la photo vernaculaire très tendance. Pour preuve, devenue un loisir partagé, la photographie de paysage fait l’objet d’une publication intitulée : Le livre qu’il vous faut pour réussir vos paysages par Henry Carroll. De même, la carte postale à travers une industrie, naguère florissante, à travers de nombreux éditeurs historiques a véhiculé des clichés de paysage, qui de par leur prégnance dans l’imaginaire populaire aurait pu trouver une mention dans l’exposition. Peut-être faut-il y voir une allusion dans la projection des prémices de l’Atlas des Régions Naturelles d’Eric Tabuchi qui en clôturant le parcours fonctionne comme une actualisation numérique des non-lieux. Marc Augé ,auteur des « Non-lieux », précisait qu’ils « créent de la contractualité solitaire ».

Atlas des régions naturelles- Eric Tabuchi

Parc Montsouris-Paris. photo Jacques Clayssen

à voir à la BnF jusqu’au 4 février, le site en lien, particulièrement soigné, restitue l’exposition pour ceux qui ne pourraient pas s’y rendre. Un programme de conférences autour de l’expo est proposé sur place.

Note

1-  » Une photographie est toujours plus saisissante qu’une description, si complète et si détaillée qu’elle soit : elle apporte au débat un témoignage d’une valeur incontestable ; fixe l’histoire si intéressante des torrents et des travaux de toute sorte qu’on y exécute ; fournit le moyen de conserver la physionomie vraie de la montagne aux diverses phases de sa restauration. La simple comparaison de ces images donne la mesure exacte des progrès accomplis et de ceux qu’on est en droit d’espérer pour l’avenir ; elle révèle parfois des faits inattendus et met en pleine lumière la puissance et l’efficacité des moyens employés contre les torrents »

Voyage d’hiVer-sailles

Sous la houlette de Jean de Loisy, l’équipe du Palais de Tokyo présente une exposition de 16 oeuvres dans les bosquets, les allées, les bassins et les places des jardins de Versailles, jusqu’au 7 janvier.

«Nous étions en hiver. Une journée splendide. Les perspectives, les branches des arbres, les statues étaient dessinées par ce crayon que l’air pur et glacé sait finement tailler.» ainsi débute la réflexion sur la proposition de promenade poétique dans les aménagements de Le Nôtre, selon Jean de Loisy.

Céline Minard est l’auteur du texte du catalogue Voyage d’Hiver.
L’auteur y présente les créations, sur les thèmes de la promenade et des transformations de la nature en hiver, de douze artistes qui ont chacun investi les jardins du château de Versailles. Elle propose une fiction intitulée Grenouilles en grands manteaux en complément du projet artistique.

Une occasion de se laisser guider dans ce qui est l’un des plus grands musées de la statuaire en plein air. Seize artistes contemporains ajoutent leurs oeuvres à celle des créateurs auxquels Louis XIV avait confié l’ornementation des jardins. Ils ont conçu, en dialogue avec les organisateurs, une dramaturgie qui conduit le visiteur de l’un à l’autre des bosquets, ces étranges salons végétaux, selon une progression émotionnelle calculée, jouant avec les significations historiques ou mythologiques de chacun des lieux.

Sculptures, installations sonores, tableaux, drapés, reflets, oxydations, glaciations sont quelques-unes des techniques utilisées pour transformer la flânerie du visiteur en une expérience personnelle qui lui rende perceptibles les mutations de la nature, de la gloire de l’automne à la minéralisation orgueilleuse de l’hiver. C’est cette correspondance entre temps cosmique et temps humain que le titre souligne, puisque Voyage d’hiver rappelle évidemment la poignante méditation de Schubert sur ce thème.

Une déambulation, sous une lumière différente, de la flamboyance automnale à la grisaille mélancolique de l’hiver, en sens inverse des promenades royales pour découvrir des oeuvres actuelles dans des espaces aménagés par André Le Nôtre, en conversation à travers leurs dimensions poétiques et ludiques, dans un échange où trouvent place les illusions d’optique, les troubles perceptifs que provoquent les mises en scène de la nature dans les salons verts.

Sites remarquables

Le bosquet des Bains d’Apollon actuel date du règne de Louis XVI et fut aménagé entre 1778 et 1781. À son emplacement, Le Nôtre avait d’abord créé, vers 1670, le pittoresque bosquet du Marais, dont la principale décoration consistait en un bassin bordé de roseaux de métal peints au naturel et orné en son centre d’un arbre de métal crachant de l’eau.

En 1705, ce bosquet plein de fantaisie disparaît pour laisser la place aux groupes d’Apollon servi par les nymphes et des Chevaux du Soleil que Jules Hardouin-Mansart place sous des baldaquins de plomb doré et sur des socles bordés par un bassin. La partie ouest du bosquet est aménagée sous Louis XV pour le dauphin. Les deux parties du bosquet sont totalement modifiées sous Louis XVI et le peintre Hubert Robert y conçoit un jardin à l’anglaise dont le centre est occupé par un lac que domine un immense rocher factice agrémenté de cascades et creusé d’une grotte dans laquelle est installé le groupe d’Apollon, tandis que les deux groupes des Chevaux du Soleil sont placés de part et d’autre.

La fontaine de l’Encelade fut exécutée en plomb par Gaspard Marsy entre 1675 et 1677. Le sujet en est emprunté à l’histoire de la chute des Titans, ensevelis sous les rochers de l’Olympe par les dieux qu’ils avaient voulu détrôner.

Le sculpteur a représenté le géant Encelade à demi englouti sous un amoncèlement rocheux, luttant contre la mort et dont la souffrance se traduit par le puissant jet qui s’échappe de sa bouche, comme un cri. Le dessin du bosquet, dont le pourtour est scandé par des pavillons de treillage reliés par des berceaux, a été totalement modifié en 1706 par Jules Hardouin-Mansart qui transforme cet espace fermé en carrefour ouvert en supprimant les treillages, les petits bassins et la dénivellation d’origine. Un programme de restauration mené de 1992 à 1998 a permis de restituer à ce bosquet son aspect d’origine.

Construite à partir de 1685 par Jules Hardouin-Mansart, la Colonnade a remplacé un bosquet créé par Le Nôtre en 1679 : le bosquet des Sources. Péristyle circulaire de plus de quarante mètres de diamètre, l’ouvrage s’appuie sur trente-deux pilastres servant de contreforts aux arcades que soutiennent trente-deux colonnes ioniques.

Les pilastres sont tous en marbre du Languedoc tandis que les colonnes alternent entre marbre bleu turquin, brèche violette et marbre du Languedoc. Cette discrète polychromie contribue à faire ressortir la blancheur du marbre de Carrare employé pour les arcades et les vases de la corniche. Le décor sculpté des écoinçons, réalisé entre 1685 et 1687 par les sculpteurs Coysevox, Le Hongre, Tuby, Mazière, Leconte, Granier et Vigier, représente des Amours s’adonnant à la musique ou à des jeux champêtres. Sous vingt-huit des trente-deux arcades, dont les clés d’arc sont ornées de masques de divinités marines ou agrestes, des fontaines jaillissantes se déversent dans une goulotte qui entoure le péristyle. Au centre, le bassin d’origine a été remplacé dès 1696 par le groupe de Girardon, L’Enlèvement de Proserpine par Pluton.

Le bosquet de la Salle de Bal est le dernier bosquet que Le Nôtre aménagea dans les jardins. Les travaux, commencés en 1680, s’achevèrent en 1685.

Le Grand Dauphin, fils de Louis XIV, y donna un grand souper pour son inauguration. Le bosquet est traité comme un amphithéâtre de verdure. Au centre, l’arène avait été dotée d’un îlot ceinturé d’un canal à deux niveaux et accessible par quatre petits ponts. Cet îlot, destiné à la danse, fut supprimé par Jules Hardouin-Mansart en 1707. Le Nôtre utilisa habilement l’importante déclivité provoquée par les rampes du parterre de Latone pour concevoir une grande cascade – la seule de Versailles – qui occupe tout le côté oriental de l’amphithéâtre. Cette cascade à huit degrés est scandée de rampes de marbre. L’ensemble a reçu un décor de pierres de meulière et de coquillages, auquel s’ajoutent de grands guéridons et des vases de plomb doré. Les gradins destinés aux spectateurs sont soulignés par des buis taillés.

(les descriptions des 4 sites sont extraites de http://www.chateauversailles.fr/decouvrir/domaine/jardins/bosquets#bosquets-sud)

Le parcours

Voyage d’hiver promet de transformer la flânerie du visiteur en une expérience personnelle qui lui rende perceptible les mutations de la nature, de la gloire de l’automne à la minéralisation orgueilleuse de l’hiver . Jean de Loisy

Les oeuvres

1-Marguerite Humeau Bosquet de l’Arc de Triomphe

RIDDLES, un sphinx qui protège la Terre de l’Humanité

L’oeuvre de Marguerite Humeau s’articule autour de récits fondateurs : l’origine de l’humanité, l’apparition du langage, la naissance du sentiment amoureux ou encore l’origine de la guerre. Ses oeuvres sont élaborées à partir d’un dialogue avec des ingénieurs en robotique, des paléontologues, des biologistes, etc. que l’artiste mêle à des récits de science-fiction.
Chacune fait intervenir un protagoniste principal ; une créature hybride, à la fois chimère, spectre et cyborg.

2-David Altmejd Bosquet des Trois Fontaines

L’oeil, le Souffle

Fruit d’un intérêt pour la biologie autant que pour la mythologie, l’oeuvre de David Altmejd mêle l’univers scientifique à celui des traditions animistes et des légendes anciennes. Il invente des mythes ; chaque série de sculptures pouvant être considérée comme l’allégorie d’un moment-clé de la création du monde.

3-John Giorno Bosquet des Bains d’Apollon

Personnage iconique des premiers films d’Andy Warhol, John Giorno s’inspire de la libre appropriation des images du Pop Art et capture sur le vif la langue populaire des publicités, de la télévision, des journaux et de la rue. Dans la lignée de la Beat Generation, il renouvelle le genre de la « poésie trouvée » et oeuvre pour rendre la poésie ouverte à tous.

4-Dominique Petitgand Bosquet du Dauphin

Depuis 1992, Dominique Petitgand réalise des pièces sonores. Des oeuvres où les voix, les bruits, les atmosphères musicales et les silences, construisent par le biais du montage des micro-univers. L’ambiguïté subsiste en permanence entre un principe de réalité (l’enregistrement de paroles) et une projection dans des « récits et paysages mentaux », des histoires en creux, en devenir, qui n’appartiennent qu’à l’auditeur.

5-Mark Manders Bosquet de l’Etoile

Dry Clay head

Mark Manders poursuit depuis 1986 un projet intitulé Self-portrait as a Building. Il s’agit de réaliser un autoportrait dans l’espace avec des objets, en mêlant des éléments architecturaux et des références iconographiques aussi savantes qu’éclectiques ; mêlant l’antiquité grecque à la peinture flamande, la renaissance italienne à l’art brut.

6-Jean-Marie Appriou Bosquet de l’Obélisque

les saisons

Le travail de Jean-Marie Appriou s’inscrit dans un aller – retour entre l’observation et le laboratoire en atelier. Il s’inspire desmatériaux et de leurs réactions pour construire une trame narrative et symbolique. Malgré le savoir-faire acquis au fil des productions, il souhaite cultiver l’expérimentation, testant ainsi des procédés non conventionnels.

7-Cameron Jamie Bosquet de l’Encelade

extrait de la série Spine Station

Cameron Jamie s’interroge sur la manière dont se manifeste la force rémanente avec laquelle les légendes anciennes continuent de structurer notre imaginaire. Sa pratique est partagée entre plusieurs médiums, la vidéo, le dessin et la sculpture.

8-Hicham Berrada Bosquet des Dômes

 

Hicham Berrada compose ses installations comme autant de tableaux vivants. Il provoque dans ses oeuvres des réactions chimiques de manière à rendre perceptibles les métamorphoses discrètes – parfois microscopiques – de la nature.

9-Ugo Rondinone Char d’Apollon

The Sun

Ugo Rondinone parcourt le spectre des émotions qui jalonnent toute existence humaine, provoquant chez le spectateur autant l’enchantement que la mélancolie. L’ensemble de son oeuvre est alimenté par une méditation sur la nature et le cycle de la vie ; la vanité de toute existence ainsi que la répétition d’instants magiques et presque hors du temps.

10-Sheila Hicks Bosquet de la Colonnade

Prospérine en chrysalide

Sheila Hicks, artiste intéressée par l’ethnographie, s’inspire des pratiques de tissage de diverses cultures, des techniques traditionnelles aux productions industrielles.

11-Tomás Saraceno Jardin du Roi

Cloud cities

Tomás Saraceno s’inspire des toiles d’araignées pour imaginer des architectures utopiques flottant dans les airs. Chaque sculpture offre une modélisation d’un idéal de vie. Son renversement des lois de la gravité fait disparaître frontières et territoires. Il explore les possibilités inexploitées de la nature en cherchant parmi les modes non-humains d’action et de communication.

12-Anita Molinero Bassin du Miroir

Floraison pour Nollopa

Anita Molinero privilégie l’énergie du geste et de l’improvisation tout en revenant sans cesse aux fondamentaux de la sculpture : le poids et la masse, le plein et le vide, le socle, le volume, etc. Composant ses premières sculptures avec des objets et des matériaux de récupération, elle choisit par la suite d’apporter aux formes la puissance de l’irréversibilité du geste. Elle adopte pour cela le plastique et une série de matériaux toxiques qu’elle coupe, brûle, lacère, sculpte.

13-Oliver Beer Bosquet de la Girandole

Accord/Tacet

À travers une perspective acoustique, les oeuvres d’Oliver Beer révèlent la musicalité innée du monde physique et construisent de nouvelles formes de narration et de composition musicale. Sa double formation, en composition musicale et en arts plastiques, l’a amené à s’intéresser très tôt à la relation qui existe entre le son et l’espace, en particulier à travers la voix et l’architecture.

14-Louise Sartor Allée du Labyrinthe

 

« C’est estre fou que n’aimer rien »

Louise Sartor réalise des séries de peintures à la gouache de très petit format sur des supports sans qualité et particulièrement fragiles : pages de papier journal déchirées, boîte d’oeufs, etc. Les motifs sont inspirés de photographies reprenant des scènes du quotidien.

15-Rick Owens Bosquet de la Reine

Untitled

Rick Owens est un designer et créateur de mode ancré dans le mouvement minimaliste et « antifashion » des années 1990. Décrivant son travail comme « la rencontre entre Frankenstein et Garbo, tombant amoureux dans un bar SM », il est considéré, depuis la création de son label en 1994, comme l’une des figures les plus radicales et controversées de la mode.

16-Stéphane Thidet Bosquet de la Salle de Bal

Bruit Blanc

Stéphane Thidet crée des univers ordinaires au sein desquels s’opèrent des décalages, des pas de côté, nous offrant une vision distordue et poétique de la réalité. S’appuyant sur des situations de la vie courante, sur des signes appartenant à la mémoire collective comme sur les soubresauts de l’histoire, ses oeuvres suggèrent une fiction non accessible mais perceptible, qui confronte le spectateur à une « mise en péril des choses ».

 

informations pratiques

Château de Versailles
Place d’armes
78000 Versailles

RER : Versailles – Chantiers (C)

Quatre fontaines historiques donnent au jardin un mouvement giratoire qui suit le rythme des saisons. « Voyage d’hiver » accompagne pour trois mois ces métamorphoses en proposant une promenade méditative au coeur du parc qui bascule doucement dans le froid et le gel.

Accès gratuit tous les mardis aux dimanches de 10h à 17h
(sauf les 22, 24, 27 et 28 octobre de 9h à 19h, les 29 et 31 octobre de 9h à 17h30).
L’accès aux jardins est payant les jours de Jardins Musicaux et de Grandes Eaux
Musicales les mardis 24 et 31 ainsi que le vendredi 27, le samedi 28 et
les dimanches 22 et 29 octobre.

 

 

La piste des Apaches

Fondée en 2010, la Biennale de Belleville est le fruit d’une rencontre entre ce quartier de l’Est
parisien et un groupe de commissaires, de critiques d’art et d’artistes.
Jouant sur l’absence de lieu central pour en faire un de ses points de force, la Biennale de
Belleville se déploie du Pavillon carré de Baudouin au belvédère de la rue Piat, de la rue de
Belleville pour s’étirer davantage vers l’Est de Paris.
Reposant sur un principe de mixité des lieux et de variété des interventions, la Biennale allie
ainsi performances déambulatoires et expositions collectives.
Depuis deux éditions, la Biennale de Belleville dessine de nouveaux itinéraires et met en
place des manières originales d’appréhender l’art contemporain.
A cette occasion DéMarches proposera Hors-Circuits, un walkscape urbain de Pantin au Bourget en passant par Bobigny.

La Biennale de Belleville 3

Paris Art

Wall Street International

vernissage de la Biennale de Belleville by Saywho

Slash Paris

TCQVAR

 

HORS_CIRCUITS AFFICH

Un événement DéMarche

Pantin-Le Bourget

_MG_5098_DxOWalkScape proposé par l’association DéMarches
Auteurs : Clayssen/Laforet
Biennale de Belleville / Septembre –octobre 2014

Les territoires actuels sont inventés : ils sont exhumés et créés, dans un même mouvement, dans la foulée. C’est en ce sens que traverser ces espaces aboutit aussi à les produire. : il n’y a pas de regard à l’état sauvage qui permette de les saisir à nu, mais une intrication du donné et du projeté, du donné et du plaqué, du déjà là et du fabriqué, de la découverte et de la production, et par conséquent de la traversée des territoires actuels et de leur création. La traversée est invention. Thierry Davila in Marcher, Créer.

Deux météorites mondialisées du milieu artistique international sont tombées au beau milieu du chaos de la banlieue parisienne, les galeries Thaddaeus Ropac à Pantin et Gagosian au Bourget. Deux objets culturels sortis de leur contexte habituel, il était intéressant de voir ce qu’il y a dans l’interstice, de parcourir le territoire entre les deux cratères, d’examiner quel lien peut exister à la fois entre les deux et au milieu des deux. Voyage donc dans l’entre-deux, quel paysage s’y déploie, y a t il quelque chose à voir ou rien ou si peu ? Quels signaux faibles, où en est l’entropie dans ce hors-circuit, quel paysage peut-on construire sur ce vide, cette absence de mythe, cette vacance de la Disneylisation millimétrée du monde ?

La caRte

15Km à pied
3 heures 45 de marche
18 623 pas

HORSCIRCUITW

Hors-circuits – temps de parcours et infos déplacement

0’00 ‘’ Galerie Thaddaeus Ropac, Avenue Général Leclerc, Pantin 1

6’30’’ Château d’eau, entrée du cimetière (urinoir à gauche de l’entrée)

Ensuite prendre Av. des Platanes (vers les cyprès) puis à droite

26’00’’ Avenue de la Zone à gauche

Sortie à droite Avenue Jean-Jaurès

Fort d’Aubervilliers

Zingaro (métro)

38’45’’ à droite sur le parking, Avenue de la Division Leclerc

57’50’’ Parc Départemental des sports de Paris Seine St Denis

(urinoir dans bâtiment à gauche de l’entrée)

1h00’ Sortie Parc des sports prendre à droite promenade Django Reinhardt tout droit jusqu’à la rue de l’Etoile.

Dans la rue de l’Etoile prendre la 1ère rue à droite, rue de l’Amicale qui longe l’arrière du terrain de l’ancienne gare de Bobigny jusqu’à la rue Gustave Moreau sur la droite (Chapelle de l’Etoile)

1h22’ Emprunter le pont routier

1h30’ Carrefour Repiquet (champ de pierres )

Traverser le terrain de jeux,

Sortie à gauche vers tunnel de Bobigny sortie n°221

1h42’30’’ traverser vers la gauche dans l’axe de la passerelle Julian Grimau prendre le tunnel pour sortir à gauche rue Diderot

2h00’’ Mur de soutènement en pierres sous grillages

Retourner vers la passerelle Julian Grimau

Suivre la rue Julian Grimau au bout tourner à gauche rue de la Courneuve puis à droite rue Jean-Pierre Timbaud (panneau Drancy à gauche)

Prendre à droite l’Avenue Vaillant Couturier (temple indien sur le trottoir de gauche en allant vers Le Bourget).

2h30’ commune du Bourget (sur la droite l’ancien cinéma Aviatic)

Suivre l’avenue de la Division Leclerc

Passer au-dessus de l’autoroute et prendre à gauche le long des bâtiments de la zone aéroportuaire

3h10’ Aéroport du Bourget (Musée de l’air et de l’espace)

Sortir pour traverser la nationale

vers la Cité Germain Dorel, au Blanc Mesnil

Puis retour le long des pistes jusqu’à la rue de Stockholm vers la Galerie Larry Gagosian 2

3h45 Fin du parcours

Retour vers Paris arrêt bus n° 350  devant l’aéroport

RATP- 350 – Horaires du samedi

Musée de l’Air et de l’Espace 16.16 16.36 16.56 17.16 17.36 17.56 18.16 18.36 18.55 19.15 19.35 19.54 20.14
Porte de la Chapelle
Gare de l’Est
16.34
16.51
16.54
17.11
17.14
17.31
17.34
17.51
17.54
18.11
18.14
18.31
18.34
18.51
18.53
19.10
19.12
19.29
19.32
19.48
19.51
20.07
20.08
20.24
20.27
20.43

 

Notes

1-Galerie Thaddaeus Ropac

69 avenue du Général Leclerc
93500
PANTIN RER : E, Pantin

2-Galerie Larry Gagosian

800 avenue de l’Europe
93350
LE BOURGET

Autoroute : A1
Bus : 350, 152 arrêt Musée de l’Air et de l’Espace
RER : B, Le Bourget puis bus 152

 

 

Les Points de vue

Les points de vue sont les aspérités remarquables du paysage créé par le walkscape. Ouvrages, bâtiments, végétation, curiosités, ce sont eux qui donnent le La, la couleur du parcours et sa tonalité, le rythme et la structure des récits engendrés par la marche.
HORS-CIRCUITW

15Km entre les galeries Ropac et Gagosian en milieu urbain de basse densité
Un parcours d’environ 15 Km avec un départ à Pantin, au pied de la galerie Thaddaeus Ropac, autour de la station de métro Quatre Chemins, vaste hangar sophistiqué, en direction de l’aéroport du Bourget, au milieu des friches industrielles plus ou moins reconverties, d’un grand cimetière, de parkings sauvages, de jardins ouvriers, d’une cité perdue mais classée, des fantômes de la Shoah, de zones de transit et d’un ouvrage d’art autoroutier sans égal, de temples colorés enfouis dans la jungle urbaine, de pistes d’envol, d’une autre cité oubliée dans les plis de l’histoire et pour finir dans la re-visitation industrielle précieuse de la galerie Gagosian en lisière de l’aéroport.

TraVerses

Documentation complète du parcours et des principaux points de vue, et un peu d’atmosphère…
Cliquez sur la première photo pour voir la galerie.

Photos Patrick Laforet

FragmeNts 1

Voyage au milieu du Rien

Démarrage du walkscape, départ de la fameuse galerie Thadhaeus Ropac, repaire des collectionneurs mondiaux de l’art, luxe, calme et volupté. Ensuite poursuite dans le rien de la banlieue, détails, petits signes, déréliction parfois, surprises affectueuses, parkings, cartes, tags partout, jusqu’aux champs de pierres conceptuels du rond-point Riquet.

Photos Patrick Laforet

FragmeNts 2

La Ville discontinue

Suite du parcours. Le Rien s’étend et parfois se rétrécit. Des jeux, du végétal, de la chapelle, des tags encore et partout jusqu’à la démesure pharaonique du tunnel de Bobigny, passage au-dessus des voies ferrées, mauvaise ambiance, spectres blancs de la Shoa à drancy, temple millénaire et arrivée à l’aéroport du Bourget.

Promenade Littorale

CARTE PARCOURS

 

Anglet, station balnéaire du Pays Basque, au bout de la Côte d’Argent, dans le golfe de Gascogne. Connue des surfeurs pour la variété de ses vagues, Anglet est surnommée « la petite Californie ».

La promenade pédestre de 4,5 km, en front de mer, longe les 11 plages d’Anglet, de la Chambre d’Amour à La Barre.

Sans difficulté particulière, la promenade Mendiboure est équipée de bancs, de points d’eau, de toilettes gratuites. Elle est jalonnée de nombreux lieux de restauration et rafraîchissement. Un balisage piéton éclaire les promeneurs le soir.

Le point départ se situe sur la plate-forme d’observation du Parc écologique Izadia

Pour un retour en transport en commun :

Bus 10 

Anglet Plages – Anglet La Barre

La ligne 10 dessert toutes les plages d’Anglet, de La Barre à la Chambre d’Amour. Une fréquence plus importante sera instaurée pour la période estivale.

Coordonnées GPS :

  • Parc écologique Izidia : 43° 31′ 35″ – long. -1° 31′ 11″
  • Promenade : lat. 43° 29′ 41″ – long. -1° 32′ 46″

Incendie à Anglet, jeudi 30 juillet 2020, dans la forêt de Chiberta.

Attisé par le vent l’incendie s’est déclaré vers 18 heures dans la forêt de Chiberta à Anglet, une zone boisée de 250 hectares. Des dizaines d’habitations ont été évacuées. 165 d’hectares de pinède ont brûlé et les flammes ont atteint le parc écologique Izadia.

Situé à l’embouchure du fleuve Adour, ce parc de 14 hectares qui « recèle les derniers vestiges des milieux arrière dunaires du littoral sableux angloy » et abrite plusieurs espèces végétales et animales  avait été restauré au début des années 2000. Il accueillait depuis une dizaine d’années le public pour des visites pédagogiques.

Extrait de La République des Pyrénées, publié le 20 août 2020 in La République des Pyrénées

Claude Olive, maire d’Anglet, veut désormais se tourner vers l’avenir.

Evoquant le parc Izadia, détruit par les flammes, l’élu angloy indique que « Nous régénérerons Izadia, sans rien soustraire de ses spécificités, de sa richesse florale et animale, de ses exigences environnementales. Nous doterons ce parc d’un nouvel édifice, qui sera un signal d’intégration au paysage, en même temps qu’un exemple vivant des nouvelles techniques de construction durables, d’expérimentation de procédés innovants. Nous ferons d’Izadia une référence, un témoignage de notre engagement écologique. »

« Nous mobiliserons les compétences, nous trouverons les financements, nous convaincrons les partenaires, parce que nous défendons un bien commun ancré dans notre histoire et notre capital paysager. L’accablement sera passager, le besoin d’action et de réussite nous fera relever la tête, la perspective d’un enjeu essentiel nous galvanisera, la fierté d’être des Angloys actifs et volontaires sera notre guide pour gagner ce nouveau pari. Ensemble nous ferons à nouveau briller notre devise « Mar e Pignada per m’aida » » indique enfin Claude Olive.

 

L’étrange attracteur

_h9a1026_dxoImplosion, frôlements et paradoxes
Promenons-nous dans le vide pendant que le chaos n’y est pas. La promenade Victor Mendiboure agit comme ces étranges attracteurs qui règnent dans le chaos, intégrant des millions d’événements dans un système de représentation dynamique et fluide. Le long ruban de béton trace une frontière à l’intérieur de la frontière qu’est le littoral : tout s’y déverse dans un désordre apparent, usages sociaux, représentations du monde, cultes religieux, pratiques hygiénistes, etc… tout ce mouvement provoque des frôlements inattendus, des chocs de particules et des correspondances surprenantes et mystérieuses dans une sorte de gigantesque implosion lente et paresseuse.
Tout est dans tout, bien sûr, mais plus spécialement dans ce lieu collectif et public où tout peut arriver, se côtoyer ou simplement se juxtaposer dans un ensemble proche du bouquet final d’un feu d’artifice. Le grand écart est particulièrement visible à la période estivale pendant laquelle le système acquiert une vitesse de rotation extraordinaire mettant en relation des éléments franchement disparates et paradoxaux.
Comme tout espace de mélange et de brassage, il se présente de manière minimaliste, un vide un peu irrégulier entre le balnéaire et le un peu moins balnéaire. Dans la conception du monde décrite par Alain Corbin, le littoral est la trace du doigt de Dieu pour empêcher le chaos (l’océan/déluge) d’envahir à nouveau la terre, la promenade est la trace dans la trace qui sépare le littoral en deux lieux distincts arbitrairement. Barrière symbolique d’un contrôle du chaos, son existence est la preuve de la domination du désordre dangereux qui la borde, donnant au paysage une note paisible et distanciée.

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Nord/Sud
Au Nord se tient la zone de l’Adour, zone d’échouage importante où le fleuve redistribue tout ce qu’il a pu arracher à d’autres paysages, bois, végétaux, déchets divers et colorés, quelques restes d’animaux, pour recomposer un territoire parfois violent et catastrophique. Le sable s’y dépose en masse, est avalé par la drague permanente et déposé au bord des plages pour éviter leur disparition. Ensuite la promenade longe quelques restes de la seconde guerre mondiale, qui semble ici plus irréelle que jamais, restes envahis des gestes colorés des tagueurs, nouveau code esthétique indispensable au jeunisme balnéaire.
A gauche s’étend la nature originelle de marais, enchâssée dans des contours précis et délimités, autre forme de chaos sous la forme du miasme et de l’indécis, du mouvant et du sombre, terrain de la canne, la plante d’origine des marais qui toujours revient, années après années, dès que la surveillance se relâche.
A droite du Nord au Sud s’étend le royaume de l’eau, le pays des turbulences, terrain de jeux des surfeurs qui, justement, aiment les turbulences sans cesse renouvelées de la rencontre entre le dynamique et le stable. Ici le balnéaire n’est pas simple entre les baïnes, les courants, et les vagues puissantes la baignade n’est jamais sure, rarement dénuée de dangers, la plage est semée de panneaux de danger, d’interdictions, de conseils et finit par ressembler à une rocade d’autoroute vaguement hostile.
Plus loin, de nouveau quelques bunkers, tout aussi tagués et enfin l’espace ordonné du golf, ses ondulations de verdure courte traversée par le bruit sec des balles, encore quelques pelouses et arrivée sur des bâtiments après avoir longé l’ancien terrain d’aviation qui revient lentement à un état non piétiné, à la prairie originelle. Restaurants, terrasses, bars, magasins, béton partout jusqu’à la Chambre d’Amour, dernière plage avant la falaise, où trône le fameux paquebot architectural qui boucle la promenade d’une austérité toute seventies.

Galerie
Impossible d’être exhaustif ou documentaire dans une telle masse d’événements, de rencontres, de croisements, donc quelques dyptiques photographiques au fonctionnement visuel associatif et parfois ténu après un démarrage nocturne et solitaire. Bonne déambulation.

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Texte et photos Patrick Laforet

Le Bâton Migrant

Un bâton gai et festif comme une bamboche en bord de plage. Parure modeste des congés à la mer, entre campings et chichis, entre golf et plateau de fruits de mer, entre surf et vagues, entre filles et garçons et autres combinaisons de corps à corps. Bimbeloterie silencieuse, souvenir pour les yeux qui ouvre les oreilles ivres de rire et de musique. Sur le bambou littoral s’accumule une foule synthétique, symbole de l’esprit balnéaire d’un rêve pastel au milieu des chatoiements colorés des rébus en plastique animés d’une langueur estivale.

Le chant du vin

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Quitter le monde, partir à l’intérieur, descendre dans le cœur du château, dans les caves qui ont presque dix siècles d’existence, descendre dans le silence tranquille du long sommeil du vin, les bruits extérieurs disparaissent, l’odeur de la terre apparaît doucement, approcher la citerne, le cœur du cœur, le plus ancien, le plus minéral où se déploie le son cristallin de la source, de l’eau vive qui chante dans cette acoustique si particulière. Plus aucun son extérieur, seule la chanson de l’eau et cette amplitude musicale unique, le temps du cristal est venu.

Qui n’a jamais éprouvé une surprise totale en entendant chanter un verre à vin, en découvrant la vibration envoutante du banal objet quotidien dont on ne soupçonnait pas la puissance et la pureté. La marche commence donc par le chant du vin et du verre confondus, moment de simple poésie enfantine qui nous rappelle simplement la permanence de l’émerveillement, de la joie de la surprise et des premières fois.

Les verres musicaux existent depuis le 14e siècle et ont même été érigés en instrument, le verrillon, qui a fait les joies musicales de générations par sa vibration mélodieuse et la douce mélancolie de sa sonorité. L’apparition du cristal au 17e relancera le succès du verre musical, porté par Richard Puckeridge, virtuose de l’instrument et Benjamin Franklin en inventera la version définitive sous la forme de l’harmonica de verre. Depuis le verre musical reste dans la sphère des curiosités musicales et des fins de soirées arrosées. Seule la bimbeloterie newAge rend hommage aujourd’hui à cet ancêtre de la vibration, ainsi que quelques musiciens de rue.

Verrillon

Illustration par Franchino Gafori représentant le verrillon dans Theorica musicae, Milan, 1492

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Texte Patrick Laforet

Le Bâton des Lisières

Ambiance vinicole et chic pour cette Partie de Campagne bourguignonne. Un fond de vrai châtaignier autour du quel s’enroule beaucoup de métal, d’argent, de marrons terreux, un bâton tout droit sorti de la terre ancestrale du vin, un tire-bouchon minimaliste et un peu de plastique coloré pour ne pas rester trop sérieux. La plus grande partie du métal est issue de bouteilles traditionnelles et poinçonnée à la main, les lettrages sont réalisés à partir de pochoirs anciens.

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Bâtons/Mémoires

Le bâton est associé à l’humanité depuis ses débuts, il en a accompagné toutes les évolutions et s’est diversifié dans un grand nombre d’usages : aide à la marche, arme guerrière, signe de pouvoir ou instrument de chasse. Outil polyvalent, il a pris des formes esthétiques très diverses et souvent très codées, chaque culture ayants ses bâtons décorés, gravés, sculptés, peints ou ornés, aux significations précises et la plupart du temps rituelles. La pratique du WalkScape se devait de rendre hommage à ce compagnon fidèle des marcheurs, des pèlerins et le bâton s’est imposé comme élément de mémoire, autre forme de récit et d’écriture destinée à rendre compte de chaque œuvre, symbolique douce de l’esprit d’un parcours, à la limite de la sculpture, de l’installation et de l’objet fétiche.

Le bâton-mémoire est orné de parures et de signes le liant exclusivement à un walkscape. Il est support des attributs symboliques ou littéraux d’un chemin, d’une voie. Le bâton-mémoire, participe de la tresse narrative à l’œuvre dans le walkscape. Ce bâton condense sur sa partie haute les éléments d’une histoire à travers des objets issus pour une part d’association d’idées, d’affinités électives, d’évocations et d’autre part d’objets témoins collectés sur le parcours, dont le statut de reliquat leur confère une aura singulière. Le bâton-mémoire, objet narratif qui à travers sa composition  offre à chacun un support à l’imaginaire. Il évoque et convoque tout à la fois des points de vue propres à chacun selon la connaissance ou l’expérience qu’il a du walkscape et ses référents culturels.

Œuvres d’imagination, ces sculptures, éléments en volume ou ces tableaux en relief suivant la perception de chacun, racontent l’histoire d’un parcours mental restituant un parcours physiquement réalisé et éprouvé lors d’un walkscape. De forme cylindrique, le bâton une fois pris en main, déroule sous toutes ses faces une figuration enlacée à sa forme à l’instar du bâton d’Asclépios autour duquel s’entoure la couleuvre. Le bâton-mémoire s’impose par son inscription dans le champ de la marche comme l’accompagnateur traditionnel du marcheur. Au titre d’emblème de la marche,  le bâton-mémoire constitue le support naturel d’une matérialisation de l’expérience esthétique de celle-ci.

Ci-dessous quelques exemples historiques ou contemporains, de l’exposition des bâtons des pèlerins de Saint Jacques de Compostelle aux foires anglo-saxonnes de walking sticks en passant par les ateliers d’enfants autour de cet objet et également les réalisations de DéMarches pour ses WalkScapes, décrites plus complètement dans le cadre de chaque parcours.

Bâton/Mémoire – Les Barthes avec Roland

« Marcher est peut-être – mythologiquement – le geste le plus trivial, donc le plus humain », écrivait Roland Barthes.

Le bâton-mémoire se fait ici portrait d’un homme avec des évocations territoriales : le maïs des Landes, les couleurs du drapeau basque. Le sigle stylisé de la marque de son auto, réminiscence des Mythologies. La bière espagnole pour les escapades au-delà des Pyrénées. Le damier livré à notre imagination s’enroule autour d’un portrait de l’auteur adolescent.

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Adour mon amour

_H9A1650_DxOPaysage de rien, ou de peu, la promenade préférée de Roland Barthes ressemble à un chemin de croix dont on aurait enlevé les stations et dont il ne resterait que la trace de l’ombre sur les murs. Territoire vide et vaguement mélancolique au premier abord, les prairies se suivent et se ressemblent, uniformes, sans aspérités, désespérément plates et sans relief, bordées par le fleuve et sa platitude tranquille dont l’eau s’écoule ou, première surprise, parfois remonte avec la marée. L’Adour est un petit Danube dont le flot s’inverse tranquillement et ce phénomène se perçoit difficilement selon la marée, le vent, la saison, la lumière, bref demande du temps, de l’observation et une attention flottante suffisamment forte pour déceler le décalage du cours qui remonte la pente naturelle au lieu de la descendre, légère bizarrerie dans le paysage.

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Succession morne des étendues herbeuses, quelques reliefs au loin dans les forêts dispersées, un air de Sibérie au printemps, de l’eau partout, sous jacente, dont le bruit ne quitte jamais le visiteur, réseau de canaux anciens qui drainent sans cesse un envahissement régulier. La terre n’est pas vraiment la terre ici, elle ne sert qu’à écouler de l’eau, souvent en surnombre, le territoire est transitoire, en attente d’une arrivée toujours imprévue, comme un membre de la famille qui débarque toujours à l’improviste et du coup tombe parfois au mauvais moment, invité non-désiré mais dont on garde la chambre prête parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver, la neige peut fondre, la pluie tomber, le fleuve gonfler et l’invitée se répandre dans ce territoire toujours prêt à absorber un surplus, territoire toujours recommencé, réinventé, à la végétation rapide et envahissante.

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Dénuement spectaculaire où justement le moindre signe prend un éclat sans précédent, dans cette absence de choses le vide devient un écrin pour le petit, l’insignifiant que l’on ne regarde plus, l’inaperçu permanent, le détour dans le rien devient un éclat perçant pour les petites choses, les petits signes que nous adresse la réalité, le territoire devient une forme de méditation pour sémiologue stressé et occupé de millions de sollicitations visuelles, d’analyses mythologiques et de chambres claires. Le dénuement est reposant, paisible, toujours disponible, machine à laver permanente et bienveillante, passer dans ce territoire c’est remettre les compteurs à zéro, se débarrasser du superflu, de la profusion et de l’inutilement présent à l’esprit, et s’offrir quelques instants d’éternité au passage.

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La ponctuation, le « punctum » prend ici tout son sens, le chemin est jalonné de petits points au reliefs forts et délicats, très marqués, presque trop présents et qui viennent rompre une tranquillité visuelle charmante aux douces tonalités exotiques ou campagnardes. Un vrai repos du guerrier après la bataille perpétuelle de la surcharge, du baroque des paysages urbains modernistes. Enfin il ne se passe plus rien, juste une circulation dans un espace en creux, un entre-deux solitaire où rien ne distrait, rien ne perturbe, sauf la courbe d’un arbre, d’un roseau, les légères inflexions de la route ou la tache de couleur de quelques marguerites.

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Le temps aussi s’y est arrêté dans un style désuet, daté, propret, un petit monde de nains de jardins sympathiques où s’empilent les références, longuement accumulées au milieu de cette sorte de grenier stylistique, du vintage férocement brutalise à l’hacienda mexicaine, le tout enchâssé dans le fameux décor rural à la vibration bordélique, plein de machines, de poules et d’animaux, de déchets divers éparpillés selon une logique obscure mais persistante. De même que le fleuve inverse son cours selon les caprices des marées, le temps lui même par endroits se contracte et offre de splendides raccourcis, de belles coincidences dans un joyeux n’importe quoi, surprise toujours renouvelée du parcours.

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Le seul signe religieux de cette promenade se dresse avec élégance au milieu du parcours, reprenant la forme baroque de la figure de Dieu, sans les ornements, sans la préciosité, sans l’ostentation des ors de l’église, sans le cadre sacralisant, toujours le dénuement, simple rupture visuelle entre le plat et le vertical, ornée malgré tout d’une fine dentelle de grillage, vague réminiscence respectueuse, sur laquelle viennent se fracasser les balles du jeu collectif de la région. L’adresse a remplacé la dévotion mais sert toujours de ciment communautaire, nouvelle religion païenne partagée avec l’ancienne, égalité du fronton et de l’église.

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Paysage squelettique dans lequel peut se déployer sans frein, sans obstacle et sans distraction, la fameuse lumière du sud-ouest si chère à Roland Barthes, qui envahit, jour après jour, ce territoire incertain. Paysage dont la seule  fonction est de porter la lumière du ciel, de recevoir ses rayons et vibrer dans le dénuement des courtes oscillations de la couleur, miroir sans tain sur la beauté de la terre et des marécages, des nuages et du vide.

Texte et Photos Patrick Laforet

Hors Circuits, parcours anniversaire!

Comme annoncé, nous proposons le premier circuit anniversaire de « Hors- circuits ». Mais la météo nous a obligé à annuler le parcours du Dimanche 13 septembre à 14h

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Arles 2015 : Blind Spot / Point Aveugle

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LOGOARLES2La singularité de ce walkscape réside dans deux facteurs dérogeant aux règles habituelles de cette pratique artistique. Sachant que le walkscape est défini par le groupe Stalker comme « … une affaire de marche, de promenade, de flânerie, conçues comme une architecturation du paysage. La promenade comme forme artistique autonome, comme acte primaire dans la transformation symbolique du  territoire, comme instrument esthétique de connaissance et transformation physique de l’espace ‘négocié’, convertie en intervention urbaine. »

En effet, le lieu proposé, la voie sous le tablier du pont de la Nationale 113 sur le Rhône, présente la particularité d’être une voie pédestre et cyclable dans un caisson de béton éclairé par une grille zénithale située entre les 2 x 2 voies de la circulation des véhicules sur le tablier du pont. Cette construction est décrite dans les études comme un passage intérieur construit sous les chaussées principales. Nous y proposons un parcours partant du chantier de la Fondation Luma, jusqu’au passage inférieur du pont Ballarin, se poursuivant par une boucle effectuée sur l’autre rive avant de repartir à travers la friche industrielle SNCF vers le pont de la D35A pour regagner le centre-ville et la fameuse place du Forum.

Les véhicules motorisés bénéficient d’une circulation à l’air libre ; avec vue sur le fleuve, alors que les adeptes de la marche et du vélo sont relégués dans un caisson de béton. Ce parcours aérien sous la chaussée met l’utilisateur dans une situation d’enfermement. Seule la grille zénithale offre une échappée du regard vers le ciel. Les vues latérales sur le fleuve sont occultées sur toute la longueur du passage. Ce dispositif inscrit le projet de walkscape dans un environnement singulier qui rend le passant invisible dans un paysage occulté. Il faut ici prendre en considération ces caractéristiques du parcours, pour comprendre l’intérêt de ce lieu.

L’invisibilité du lieu lui-même est vérifiable par une simple requête image sur un moteur de recherche. Même Google ne retourne qu’une occurrence, avec une vue prise par un cyclo-touriste. Cette absence d’image confirme une négation du lieu dont l’enfermement impose son inexistence visuelle. Un lieu quasiment sans représentation, un parcours occultant la vue. Sur la base de ces deux spécificités le walkscape trouve un terrain d’exploration inattendu, dont l’étude devrait soulever des questionnements atypiques.

Photos : Patrick Laforet/ Texte : Jacques Clayssen

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Cartographie de l’invisible

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Temps de parcours : environ 1h30
Niveau : trajet facile, pas de difficulté

Le parcours commence sur l’avenue Victor Hugo au niveau de la brasserie Les Ateliers, prendre le chemin du Dr Zamenoff et suivre la voie ferrée désaffectée en longeant le chemin Marcel Sembat. Poursuivre jusqu’à l’autoroute, passer sur le pont et prendre à droite la rue Jean Charcot en longeant le canal. Au bout de cette rue, passer sous la D35 et traverser le terrain vague, ensuite remonter par l’Allée de la Nouvelle Ecluse. Prendre ensuite à droite l’allée de la 1ere Division Française Libre, passer devant le Musée Départemental Arles Antique et continuer dans l’avenue Jean Monnet. Arrivée au pont Ballarin, passer dessous et remonter par l’escalier et entrer dans le pont. Une fois la traversée terminée, à la sortie prendre l’escalier à droite, descendre et traverser la route, entrer dans la friche SNCF. La traverser et suivre le quai Trinquetaille. Remonter sur le pont de la D35A, traverser et suivre l’avenue du Maréchal Leclerc, à gauche suivre la rue de la République et dépasser la mairie par la droite, à gauche suivre le Plan de la Cour et à droite dans la rue du Palais, et voilà la Place du Forum, vous êtes arrivés.

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Marcher dans l’Invisible

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Un parcours simple et facile, d’environ une heure et demie, qui part de la Fondation Luma, descend le long de la voie ferrée désaffectée, passe au-dessus de l’autoroute et ensuite longe les rives du canal jusqu’au pont Ballarin. Là un escalier ou une rampe d’accès vous mèneront dans cet univers indescriptible des dessous de la circulation routière pour atteindre l’autre rive. En traversant la friche industrielle sur la droite du pont vous rejoindrez la D35A et remonterez dans la ville pour rejoindre la mairie, que vous dépasserez sur la droite pour arriver à la fameuse Place du Forum, lieu de tous les débats, rendez-vous, tractations et cafés pour vous rafraîchir.

PREMIERE PARTIE
De la Fondation au Pont Ballarin

DEUXIEME PARTIE
La traversée du Pont Ballarin

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TROISIEME PARTIE
Du Pont Ballarin à la Place du Forum

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Texte et Photos Patrick Laforet

La Galerie Invisible

Photographier une traversée invisible n’est pas chose courante, essai photographique évolutif aujourd’hui centré sur le pont, son dénuement et la rusticité des lumières qui le ponctuent, entre le clair-obscur et la manière noire en gravure.
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Le Bâton de Arles

Le pays des rencontres
Une pincée de pastis parce que le soleil y coule à flots et un coquillage parce que la mer est sa campagne, une pellicule bien sûr parce que l’argentique y fut roi consacré, des toros, du rouge, du sang, du noir pour le cuir luisant dans l’arène, Lénine parce que c’est un bastion rouge, une besace contenant un « espion », un des premiers appareils numérique vendu dans les tabacs comme un gadget portant la révolution digitale, une carte mémoire car il ne faut rien oublier, la mort est présente dans ce pays dur et austère, froid comme du métal malgré la chaleur des étés, et un tapis rouge, ou presque, car tous les festivals ont leur tapis précieux, leurs gloires et leurs stars, tout cela sur une canne, végétal emblématique du sud, des rizières et des canaux, des zones humides et de leurs recoins sombres.
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Aquitaine 2015

Sommaire
Into the wild : la carte
De la lande à l’océan en images
Chroniques Landes côtières
Lisières sols et végétaux
La nature n’est plus ce qu’elle était
La coustille
Empreintes
Marche et absolu
Galerie photo

 

De la lande à l’océan

Rien ne remplace l’expérience sensible. Ce parcours vous prendra quelques heures de marche et vous mènera de la forêt landaise au bord de l’océan, puis vous ramènera à votre point de départ par une autre partie de la forêt. Ce site particulier est en fait un voyage dans le temps qui vous fera découvrir les diverses couches de cette « fausse nature » inventée et construite par l’homme.
Quelques conseils pratiques : en été il peut faire très chaud, donc emmenez de l’eau et protégez vous du soleil, les demi-saisons sont parfois pluvieuses, voire très pluvieuses, et en hiver les tempêtes peuvent être violentes, donc renseignez vous avant de partir. Pour la partie plage, selon les coefficients de marée, la force du vent, la mer peut remonter jusqu’au bord des dunes et vous barrer le passage, là encore prévoyez votre timing. Sur la plage, si vous n’êtes pas familier des vagues landaises et de leur force sournoise, ne vous baignez pas, les courants sont traîtres et puissants malgré un aspect paisible et la plage est sauvage, c’est à dire non-surveillée.

Première partie

La forêt

C’est la première zone tampon entre la partie aménagée de la côte et la rudesse de l’océan. Il y fait frais en été, les sentiers sont entretenus et balisés, le sol est un mélange de sable et de terre et selon les saisons quelques belles fleurs s’épanouissent.
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Deuxième partie

 Les dunes

Deuxième zone tampon, qui protège la forêt qui protège la campagne. La végétation disparaît, sous la force du vent et la sécheresse. La première partie de la dune est en pente et se termine de manière abrupte sur la plage. La plante emblématique de la dune est l’oyat.
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Troisième partie

La plage

La frontière entre l’océan et la terre est ventée, large, couverte de déchets, organiques ou industriels, les surfeurs y construisent des cabanes avec les bois flottés, la croustille est tentante (voir article connexe). Les célèbres vagues de la côte landaise sont là, parfois gigantesques et impressionnantes, toujours splendides et dangereuses. C’est ici, au croisement de la dune et de la plage que se situe notre petit mémorial sauvage.

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Quatrième partie

Rond-point du retour

Petit passage par la civilisation, en été poste de secours et bistroquets et point d’eau. Vous longerez quelques bâtiments anciens et abandonnés, mais gardés, attention aux youkis aboyeurs, avant de replonger dans la forêt.

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Cinqième partie

Le bayou

Au retour vous longerez pendant un moment le petit cours d’eau « le boudigau » qui à la saison des pluies a tendance à déborder de son lit et transforme la forêt en une sorte de bayou chaotique.

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Voilà, c’est fini, vous avez normalement perdu environ 350 calories et parcouru un paysage unique, voyagé dans le temps, ramassé de splendides déchets plastiques sur la plage dont vous ferez de splendides bracelets en souvenir de ce WildScape.

Texte et Photos Patrick Laforet

La nature n’est plus ce qu’elle était

intro_to_thoreau1L’invitation à la marche que prônait Henry D. Thoreau se situait dans un contexte naturel très différent du notre. La marche pour lui constituait un bain de régénération, un retour à un état vierge, apaisant et purificateur, dans une nature considérée comme vierge, non polluée par l’homme et ses activités et permettait de retrouver une harmonie perdue. Ce qu’on appelle « la nature » était à son époque plus naturelle que maintenant, moins marquée par les activités de l’homme, moins travaillée, moins exploitée mais également moins entretenue.
En vous promenant dans notre parcours, en arrivant sur la plage vous ne pourrez manquer de remarquer la présence massive de déchets, qui ne font pas de ce paysage un paysage dit naturel. Pour nous, le naturel est toujours vierge, les plages doivent être désertes, pures de tout déchet, le sable doit s’étaler à l’infini sans obstacle.

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Gouf-de-capbreton-relief1La côte sauvage est située juste en face du fameux Gouf du golf de Gascogne, profonde cicatrice intérieure du golfe, qui descend jusqu’à 3000 mètres et vient finir juste à Capbreton, au bord de la plage. Ce qui explique les cadavres de grands animaux marins parfois présents sur la plage et la répartition des nombreux courants qui transportent une masse impressionnante de déchets, estimée à 50 millions de tonnes. Du coup, le paysage prend un aspect relativement apocalyptique, surtout après de grandes tempêtes qui rapportent de grandes quantités de déchets organiques, bois, végétation, cadavres d’animaux dont profite tout un monde de charognards et d’insectes.

Larmes de sirènes et Chupa Chups

Le plastique constitue l’essentiel de l’autre partie des déchets et ponctue le paysage de ses couleurs vives, transformant la plage en décharge sauvage et lieu de nombreuses et nouvelles légendes. Par exemple le sable se couvre de milliers de petites perles de plastique translucides, brillantes au soleil, petits bijoux « naturel » puisque ramassés dans un endroit sauvage. La légende leur a attribué le nom poétique de larmes de sirènes ce qui est beaucoup plus intéressant que la réalité, en fait ce sont des composants bruts pour l’industrie de transformation, une sorte de matière première. L’autre légende attribue la présence de milliers de petits bâtonnets de couleur au naufrage d’un gigantesque cargo chargé de sucettes espagnoles, les Chupa Chups, qui aurait régalé des générations de poissons en fondant doucement dans l’eau avant de s’échouer sur ces plages. La réalité est plus prosaïque: ce sont des restes de coton-tiges, suffisamment petits pour passer les grilles des stations d’épuration.

Le nouveau sauvage

Les clichés ont la vie dure et pour nous une plage naturelle se doit d’être propre, vierge, pure de traces de l’homme. Les collectivités locales l’ont bien compris, qui, en saison touristique, gardent le paysage propre à coup de bulldozers et pelleteuses géantes. La gestion du déchets génère toute une activité qui va de la récupération du matériel de pêche pour l’envoyer solidairement aux pêcheurs africains, à la maintenance biologique des espèces animales, dont la survie est souvent menacée par ces petits bouts de couleurs vives, en passant par la coustille (voir article connexe). Le déchet est même depuis peu honoré en tant que tel, vers la fin février dans la commune de Boucau, ce qui signe, avec humour et intelligence, l’inversion du paradigme visuel de la nature : c’est aujourd’hui la présence du déchet qui est devenue « naturelle » et son absence qui signe la présence de l’homme. Le « sauvage » contemporain est maintenant synonyme d’abandon, de pollution, de chaos, de laisser-aller, tant l’emprise de l’humanité sur son territoire est devenue massive.

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Contenu d’un estomac de tortue.

Texte et Photos Patrick Laforet

 

Empreintes

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Jacques Clayssen

La tresse narrative du walkscape se constitue par le maillage établi entre différents moyens de production qu’ils soient textuel, photographique, sonore, vidéo ou multimédia. Aux moyens techniques que sont l’appareil de photo, la caméra et le magnétophone s’ajoute le texte aujourd’hui saisi numériquement mais qui peut aussi passer par une version manuscrite. La main organon pro organon selon Aristote, c’est-à-dire instrument de tous les instruments.

Les empreintes que nous diffusons ici relèvent d’une technique ancestrale : le frottage. Ces prélèvements in situ nécessitent un support papier, un crayon ou un embossoir. Le frottage, par un geste de la main, a pour avantage de mettre en évidence un travail de texture. Max Ernst a développé cette pratique dans le champ des arts plastiques.

L’obscure graphie
Ici, la lumière ne joue aucun rôle, seule la main est à l’oeuvre. Il s’agit du relevé d’une texture de la matière par frottage. Cette « révélation » sur le papier d’une image décalquée de son support fonctionne à l’identique d’une photographie à laquelle on aurait substitué le geste de la main à l’effet de la lumière. Ni chimie de l’argentique, ni pixel du numérique, ni optique, ni temps de pose, uniquement le mouvement de la main dotée d’un outil de frottage pour obtenir une image négative de la surface reproduite.

Image du relief ou relief négatif directement sur le papier. Le papier en contact direct avec son support en restitue les aspérités et les bosselages. Cette « empreinte » matérialise un décalque de son support. Sa définition, sa précision résultent de la précision du frottage et de la qualité du papier choisi. Des similitudes avec l’image photographique certes, mais la rusticité du procédé lui confère une aura particulière, ici pas de distance entre le sujet et son plan de reproduction. Le support restitue la forme sous la pression. Durant l’opération le négatif apparait au fur et à mesure à la surface décalquée. Empreinte négative au crayon sur du papier opaque ou embossage du papier calque, les supports à l’instar de l’image photographique se déclinent en négatif papier ou en transparent.

Sur la plage, le sable présente tous les avantages d’un support modelable et traçable sur lequel l’action des marées joue comme une gomme pour effacer les empreintes. Nos empreintes de pas, mais aussi celles des animaux et des différents engins qui circulent pour le nettoiement ou la surveillance. Par ce moyen, la tresse narrative s’enrichit d’un témoignage sur les matières que la photographie documente sans relief et sans contact avec les matériaux.

Prélèvements sur calque / Blockhaus béton

Patrick Laforet

La captation par frottage est une tentative magique de voler un bout du lieu, d’en capturer l’esprit et de le ramener en lieu sûr. C’est un piège, un piège parfait, à taille réelle, sans intermédiaire, immédiat, ludique, qui rejoint le fantasme de Borges sur la carte qui est à la taille du territoire. Le frottage est un retour en arrière à une des techniques les plus primitive, les plus primaire, de représentation du monde. Une sorte de pré-photographie d’avant la lumière, quand le monde était obscur et in-captable et que la caméra-piège n’avait pas encore été imaginée. Technique frustre, rudimentaire mais efficace avec un papier un peu solide et un bon charbon de bois.

Il s’agit là de photographier avec les doigts, avec la main, de révéler une image latente dans le monde, de fabriquer une relique véritable, comme si le paysage émettait une lumière noire, et de l’enfermer dans un support fragile, volatile mais subtil, presque intouchable sous peine de disparition. Le frottage graphique se propose comme une icône, assez proche de la logique du Saint-Suaire, mais sans la dimension religieuse, juste un morceau d’un paysage qui se met à dériver dans le monde.

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Prélèvement 01 / Bois flotté – Plage
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Prélèvement 02 / Rocher – Plage
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Prélèvement 03 / Ecorce – Arbre forêt
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Prélèvement 04 / Déchet plastique – Plage

Marche et absolu

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Mémorial / Labenne / 2015

Le nouveau paradigme

La deuxième partie de l’hommage de ce wildscape est rendue au film de Sean Penn « Into the wild », basé sur le roman de Jon Krakauer, qui conte l’histoire d’un jeune homme qui, après avoir tout donné, quitte le monde contemporain pour les lointaines contrées sauvages de l’Alaska où il connaît une fin tragique et meurt au bout de quelques mois. Le film est un récit initiatique qui se termine dans le Bus 142 (1), la dernière demeure de Christopher Mc Candless, lui même devenu l’objet d’un culte tenace. De nombreux jeunes gens s’y rendent régulièrement chaque année pour suivre le rituel, aux mêmes risques que ceux de leur modèle, ce qui pose des problèmes à la commune de Fairbanks, nombreux sauvetages et surveillance difficile. L’endroit est particulièrement isolé et dangereux mais le mythe s’est installé.
DéMarches a choisi de rendre une modeste contribution à cette initiation en déposant un petit mémorial dans une autre nature, moins abrupte certes mais tout aussi « wild » afin de connecter cette recherche contemporaine avec un écrit plus ancien, le livre  « Marcher » de Henry D. Thoreau, très présent dans les idéaux du jeune homme et référence incontournable de la culture américaine sur l’idée de nature.

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Le Bus 142 / Fairbanks / Alaska

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Nature et harmonie

La conception de la nature qui imprègne les deux récits est très précise et intemporelle : la nature est vierge de l’influence de l’homme, donc régénérante et tonique. La civilisation représente une forme de pollution dont il faut s’éloigner, régulièrement ou définitivement, sous peine de vivre une vie qui n’en est pas une. La religiosité diffuse de la culture américaine imprègne cette conception, la forme du paradis reste accessible, ici et maintenant, sans délai et sans médiation, à condition de « vivre bien », selon des préceptes naturalistes et de respecter une distance certaine avec le monde des vivants, la société et ses contraintes. La soif d’absolu du jeune Mc Candless le conduit dans le récit à une forme d’impasse, la nature se révèle beaucoup plus revêche que prévu, impitoyable et totalement indifférente à son sort, malgré son amour. La transfiguration du candidat ne se réalise pas et reste sur un constat d’échec amer et glacé de la fusion dans l’harmonie universelle.

D’une génération l’autre

Ce constat d’échec est à rapprocher d’un autre récit initiatique, lui aussi sous forme de film, de la génération précédente : le film « More » de Barbet Schroeder daté de 1969, dont la trame et les enjeux sont très proches et la conclusion identique : la mort du jeune initié. Les deux récits annoncent la recherche d’un nouveau paradigme dans le rapport au monde, éternel problème de la jeunesse. Dans « More » le nouveau paradigme s’installe dans la recherche d’une forme d’hédonisme, le soleil, la drogue, l’amour, lié à une recherche de la sensation absolue, dans le deuxième la recherche s’est déplacée, au vu de l’échec de la première, sur une notion plus ancienne, plus floue, moins imagée, celle de l’harmonie naturaliste, paradis non artificiel.

Les deux constats d’échec successifs peuvent donner une image sombre des possibilités contemporaines d’échapper à la triste condition humaine, mais ne sont en fait que des signaux des dangers qui attendent celui qui se lance dans la quête d’absolu. L’endroit du premier récit, Ibiza, est devenu la capitale mondiale de la « fête », les jeunes générations ont évité le piège annoncé et s’amusent par milliers sur les plages de sable chaud et dans les méga-structures musicales. Bien sûr il est toujours considéré comme plus élégant de mourir pour ses idées que de continuer à vivre les deux pieds dans le monde, cela fait partie des légendes modernes qui privilégient l’aspect « comète » des grandes figures. Que deviendra l’Alaska dans les prochaines années ?

Texte et Photos Patrick Laforet

Note

(1) actualisation Juin 2020

Alaska : le bus du film « Into the Wild » déplacé pour éviter les accidents à des touristes inexpérimentés

Le bus du film « Into the Wild » attirait trop de touristes inexpérimentés dans une région reculée.

Le bus du film \"Into the Wild\" de Sean Penn déplacé par un hélicoptère de l\'armée le jeudi 18 juin 2020
Le bus du film « Into the Wild » de Sean Penn déplacé par un hélicoptère de    l’armée le jeudi 18 juin 2020 (Seth Lacount / Alaska Army National Guard)

Un vieux bus des années 40, devenu un lieu de pèlerinage en Alaska pour des aventuriers du monde entier, notamment depuis son apparition dans le film de Sean Penn Into the wild, a été déplacé afin de protéger les randonneurs trop téméraires.

Surnommé le « Magic bus », il était mentionné dans le livre tiré d’une histoire vraie Voyage au bout de la solitude de Jon Krakauer (1996), et figurait sur l’affiche de son adaptation au cinéma en 2007, racontant le périple d’un jeune homme cherchant à fuir la civilisation pour se rapprocher de la nature.

Soulevé par un hélicoptère

Situé au bout du chemin de randonnée Stampede Trail, le bus avait fini par attirer de plus en plus de curieux, pas toujours bien préparés. Entre 2009 et 2017, quinze opérations de secours en lien avec le fameux véhicule ont dû être organisées, selon les autorités locales.

Certains ont même trouvé la mort, comme des voyageurs venus de Suisse et de Biélorussie, en 2010 et 2019, noyés lors d’expéditions pour aller voir le « Magic bus ».

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Le bus du film « Into the Wild » de Sean Penn déplacé par un hélicoptère de l’armée le jeudi 18 juin 2020 (Seth Lacount / Alaska Army National Guard)

Jeudi, il a été déplacé de son coin de nature reculé en étant soulevé par un hélicoptère de l’armée, a déclaré la Garde nationale.

Conservé dans un site sécurisé

« Après avoir étudié de près le problème, pesé de nombreux facteurs, et considéré une variété d’alternatives, nous avons décidé qu’il était mieux de déplacer le bus de cet endroit », a déclaré Corri Feige, la commissaire chargée des ressources naturelles pour l’Etat d’Alasaka, à l’extrême nord-est du continent américain.

Il sera conservé pour le moment dans un site sécurisé, jusqu’à ce qu’il soit décidé quoi en faire, a-t-elle précisé. L’une des options est de l’exposer.

 

 

WildScape Galerie

Au delà de l’aspect documentaire de la photographie dans la pratique du walkscape, le ressassement du parcours, le retour au même lieu à des heures différentes, dans des conditions météo différentes, la variation des points de vue, constituent l’occasion de dégager des figures fines d’un même territoire. Certaines images finissent par se déposer naturellement comme des représentations de « l’esprit du lieu », parfois franchement décalées, d’autres très imprégnées du territoire. La tentative n’a rien de systématique mais se bâtit au fil du temps, à mesure que se tisse une relation plus profonde avec le territoire.

Les mille et une facettes du même, du semblable, se retrouvent d’une année sur l’autre, au gré des parcours faits et refaits et des changements, parfois massifs, des territoires parcourus, jusqu’à ce que l’anecdote, le pittoresque disparaissent dans les sables du temps. Ici galerie de 2015 et 2014, photos Patrick Laforet.

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Labenne / 2015 

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Labenne / 2015

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Capbreton / 2015

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Capbreton / 2015

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Labenne / 2015

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Labenne / 2015

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Labenne / 2015

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Labenne / 2014

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Labenne / 2014

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Labenne / 2014

Texte et Photos Patrick Laforet

Le bâton sauvage

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Déchets de plage, coustille, gravure sur bois et stylo, beaucoup de plastique pour un hommage discret aux vieux hippies des bois et à leur bimbeloterie colorée.

Psychogéographie et représentations_01

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Toute nouvelle théorie génère immédiatement de nouvelles représentations et la psychogéographie s’y est très brillamment employée dès ses débuts. Le document fondateur, « La fin de Copenhague », réalisé en 1957 par Guy Debord et Asger Jorn aux éditions Bauhaus Imaginiste, constitue la première tentative et s’impose comme document charnière dans l’histoire du design graphique.
La pensée psychogéographique n’est ni linéaire ni discursive, et il convenait donc de produire un ensemble qui en reprenne les principales caractéristiques : après, selon la légende, une beuverie mémorable, Debord et Jorn vont bouleverser jusqu’à la méthode de production. La feuille d’imprimerie est directement conçue comme un espace unitaire sur lequel Jorn répand ses couleurs et le noir, texte et images, est surimprimé sur le tout (Voir le recto-verso reconstitué ci-dessous)

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Une fois les pages remises dans l’ordre de l’imposition nécessaire pour l’impression, des collisions imprévisibles se font entre images, textes et surimpressions, de nouvelles significations, de nouvelles associations, émergent du chaos en gardant intact l’esprit de rupture du départ.
Ce document emblématique marque un tournant dans l’évolution des représentations « cartographiques » et sa dimension unitaire a profondément marqué l’histoire du design : refus de la linéarité, primauté du poétique sur le lisible, globalisation visuelle et cette nouvelle approche a massivement bouleversé les codes de lecture habituels.

Le walkscape et sa pratique sont pour beaucoup influencés par la psychogéographie et demandent donc de nouvelles méthodes, sensibilités, structurations pour rendre compte de leur activité. La longue tradition de déconstruction du lisible et l’accession à de nouveaux codes s’inscrit dans la tradition initiée avec les Chants de Maldoror et poursuivie par Dada, les surréalistes et les lettristes qui ont mis à mal les carcans du langage, y compris celui des images, pour arriver à imposer un nouvel ordre : celui de la subjectivité.

Psychogéographie ou l’anti-promenade

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Walkscape et psychogéographie ont beaucoup à voir ensemble, donc retour à un texte fondateur de la psychogéographie, publié dans la revue Les lèvres nues n° 6, à Bruxelles en 1955. Le texte est de Guy Debord, et fonde la critique situationniste de la ville. Dans le vaste projet de l’IS de transformer le monde, la vie, et de lutter contre l’ennui du paysage urbain, le fonctionnalisme général alors dominant et la rationalisation de l’espace, ce texte pose les bases d’une méthode d’analyse urbaine. Retour à une subjectivité assumée et revendiquée, pratique et buts de la « dérive », réintroduction du sentiment dans la cartographie, représentations poétiques, toute la démarche permet un diagnostic territorial nouveau destiné à réenchanter l’urbain, permettre de nouvelles appropriations de l’espace collectif. Basée essentiellement sur la marche, conçue comme une temporalité active, cette méthode n’a rien perdue de son actualité et le walkscape y puise de nombreuses racines.
Texte intégral

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Toxique, vous avez dit toxique ?

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La passerelle Julian Grimau surplombe le fleuve triste des voies de chemin de fer de la gare de triage de Drancy-Le Bourget où transitent quelques 200000 wagons par an. Bien sûr il n’existe aucun risque, tout est sous contrôle, seulement moins de 10% des wagons transportent des produits toxiques, ce qui en fait quand même 20000, 70% d’hydrocarbures (inflammables), 20% de matières toxiques, explosives, voire radioactives, 10% de chlore ou d’ammoniac. Bien sûr ce n’est pas grave que tout cela se passe en milieu urbain dit dense (environ 40000 personnes) et que le périmètre de sécurité, jamais appliqué, soit de 620 mètres après avoir été fixé dans un premier temps à 2,6 Km pour le risque mortel.
Bien sûr les incidents sont peu nombreux, déraillements de wagons transportant des matières radioactives, fuites de produits, collisions, etc… C’est sans doute ce qui explique la vitalité des associations de riverains et la fameuse absence de dialogue des autorités dites compétentes et l’absence de la moindre décision malgré l’implication d’élus locaux. Sans doute le fameux mur de l’administration.

_MG_4869_DxODonc si vous cherchez le grand frisson, passez sur la passerelle qui relie l’autoroute A86 et l’autre berge des voies, empruntez l’ancien Chemin de La Corneuve. Le spectacle pèse son pesant de produits toxiques : derrière vous le grand sarcophage de béton du tunnel autoroutier, désert, hostile, bruyant, devant vous une grande zone semi-désertique pavillonnaire et quelques cités, entre les deux un tunnel à l’air libre entièrement grillagé, hermétique, peu éclairé en nocturne (déconseillé) et le rythme lent des wagons sur les rails dans vos oreilles, le choc des accrochages, toute une ambiance sonore passionnante qui vaut bien le chant des pinsons.

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Le nom de la passerelle, en fait une rue qui se poursuit dans le tissu urbain, vient de la longue tradition des luttes ouvrières locales. Julian Grimau, militant du parti Communiste Espagnol de toujours, après avoir été agent du service de sécurité républicain à Barcelone pendant la guerre, s’exile en Amérique Latine, puis revient en France. En 1959 il est chargé de la direction du parti « intérieur », c’est à dire sur place en Espagne, où il revient clandestinement. Il y sera arrêté quelques années plus tard, sur fond de rivalités internes, torturé, défenestré, en sortira vivant malgré tout et sera finalement fusillé, malgré les nombreuses manifestations en sa faveur et un procès digne des grandes bouffonneries cruelles de l’histoire. De nombreuses rues, avenues, places portent son nom dans la « ceinture rouge » de la périphérie de Paris.

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Texte et Photos Patrick Laforet

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derive_1Le mur du silence, Bobigny, 5 juin 2014 © Patrick Laforet

							

Avec le tEmPs

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avec le temps les signes urbains deviennent cabalistiques, beaucoup plus conceptuels et intéressants, à la limite de l’exposition.

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Promenons nous dans les voies !
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Sur l’ancienne voie de chemin de fer qui allait jusqu’à l’imprimerie de l’illustration, aujourd’hui désaffectée et transformée en « promenade », plane l’ombre de Django. Les murs servent de tableaux vivants aux expressionnistes du street art local, quelques fleurs plantées à la diable tentent de réchauffer une atmosphère vide et sans grâce, arbres sauvages, herbes folles, le chemin passe au milieu des terrains de sport du parc départemental, la dernière partie longe la fameuse cité de l’Etoile et les anciens docks de stockage de la SNCF pour venir mourir sur des voies toujours en activité proche de la gare de Bobigny. Déconseillé le soir et en tailleur Chanel, population relativement hostile.

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Biennale de Belleville, Hors-Circuits, WalkScapes,thadaeus ropac,gagosian,pantin,bobigny,la courneuve,le bourget

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Texte et Photos Patrick Laforet

Long term parking

La mécanique sauvage
IMG_6464WLa proximité de l’ancienne casse automobile avait progressivement transformé le parking à ciel ouvert de la Courneuve en atelier sauvage de réparations et de vidanges discrètes où venaient s’échouer les voitures diverses et variées qui peuplent la périphérie. Economie souterraine nécessaire, inévitable, mais polluante. Huile noire sur le sol, terre gorgée de parfums lourds, pièces mécaniques tristes et abandonnées, quelques carcasses, chiffons souillés, bitume luisant, toute la poésie malsaine du dépotoir mécanique, le paysage classique du rebut mondial de l’automobile en fin de carrière.

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Avec la crise, les garages sauvages prolifèrent – Le Monde daté du 21 avril 2015

Dans les banlieues populaires, des mécanos occasionnels réparent les voitures pour quelques dizaines d’euros.
A l’ombre des arbres, à deux pas de la cité Dourdin, les signes d’activité ne trompent pas : une voiture ou deux montées sur cric, des mallettes d’outils étalées sur le trottoir, des chiffons sales. Dès le jeudi soir, tête dans le moteur ou allongés sous le châssis, les  » mécanos  en plein air  » sont installés dans ce quartier tranquille de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).

Tee-shirt sans manche et faux diamant à l’oreille, Eddie (le prénom a été modifié) s’affaire, les clients patientant au volant. A la fin de la soirée, le jeune Antillais sort la bouteille de Jack Daniel’s et quelques gobelets en plastique et monte le son de l’autoradio. L’affaire prend alors des airs de pique-nique arrosé. Des garagistes amateurs comme ce trentenaire, on en trouve désormais un peu partout en région parisienne et dans les cités sensibles de bon nombre de métropoles hexagonales. Une économie de la débrouille qui s’est développée à la faveur de la crise et reste difficile à quantifier car non déclarée.

Dans le  » 9-3 « , c’est surtout près de Paris que ces garages à ciel ouvert se sont multipliés. Il suffit de passer le périphérique pour faire réparer son véhicule. A 20  euros le changement de plaquettes de frein ou 30  euros le montage d’un nouveau pot d’échappement, les tarifs sont imbattables. Et tous les travaux sont possibles, tôlerie et peinture comprises.

Entre Aubervilliers et Saint-Denis, malgré les gros blocs de béton installés pour empêcher l’occupation de l’espace derrière les chantiers du campus universitaire Condorcet ou du futur lycée, ces  » mécanos sauvages  » sont pléthore. Le commerce est bien rodé. Ici, c’est la filière ivoirienne qui recrute : venue du Val-d’Oise ou d’autres villes de Seine-Saint-Denis, la main-d’œuvre embauche près du foyer Adoma ou aux portes d’une société de transports. Réparer les moteurs, faire le gué, déplacer les voitures quand une patrouille de police passe, les tâches sont multiples. Quotidiennement, des camions apportent des voitures de Belgique ou d’Allemagne.

 » Une vieille pratique « Un peu plus loin, le long de la nationale 2, à la station de métro Fort-d’Aubervilliers, c’est à l’entrée d’une ancienne casse automobile que des sans-papiers algériens ou des Roms hèlent les voitures pour proposer leurs services de dépannage. Le même phénomène se développe à Stains, Rosny-sous-Bois, Drancy, Dugny, Montfermeil, Neuilly-sur-Marne… Plus ou moins organisés, les garages sauvages squattent les parkings des cités ou des copropriétés, envahissent les petites ruelles peu passantes, s’installent dans les arrière-cours d’anciens ateliers ou sur les esplanades des supermarchés.

On les retrouve aussi dans l’Essonne : à la Grande-Borne, à Grigny, sur le parking du Géant Casino, à Evry, et tout le long de la nationale 20. Et, dans le Val-d’Oise, à Argenteuil, ou, dans les Yvelines, au Val-Fourré (Mantes-la-Jolie). La région parisienne n’est pas la seule touchée. A Marseille, c’est dans les quartiers nord que ces ateliers sauvages prolifèrent, à tel point que Samia Ghali, sénatrice (PS) des Bouches-du-Rhône, veut en faire  » sa bataille «  :  » Avec les huiles usagées répandues partout, les voitures ventouse – longtemps en stationnement – , ça devient invivable. «  A Saint-Etienne, la cité Montreynaud comme d’autres quartiers populaires abritent les mêmes activités clandestines. Tout comme à Roubaix, où ils occupent les entrepôts désaffectés.

Cette économie de la bricole n’est pas un phénomène nouveau. Elle a toujours existé dans les quartiers populaires. Ce genre de petits travaux fait partie de la culture d’entraide entre familles. Les billets qui circulent entre deux portières sont souvent le seul salaire de ces mécanos occasionnels.  » Se faire une ou deux gâches – travail au noir – au bas de l’immeuble, ça aide la famille « , souligne Nordine Moussa, du Collectif des quartiers populaires de Marseille.  » C’est toujours mieux que le chichon « , renchérit Ali Rahni, du Collectif des musulmans de France.

 » C’est une vieille pratique mais ça s’accélère avec la crise : ici, la plupart des gens ont une voiture de deuxième ou troisième main qui tombe souvent en panne « , explique Philippe Rio, maire communiste de Grigny.  » Il faut faire le tri entre le coup de main pour arrondir les fins de mois et un vrai métier clandestin « , remarque Stéphane Troussel, président (PS) du conseil général de Seine-Saint-Denis.

Artisanaux ou très organisés, ces garages interdits sont connus des autorités publiques mais ces infractions ne sont pas une priorité. A la préfecture de l’Essonne comme à celle du Val-d’Oise, on assume :  » Le vrai sujet pour nous, c’est les vols avec violence. «  La préfecture de Seine-Saint-Denis y est, elle, plus sensible :  » On a beaucoup de signalements « , explique-t-on à Bobigny. Alors, de temps en temps, la police lance une opération pour tenter d’enrayer le phénomène et calmer les plaintes des riverains. Comme ce mercredi 15  avril, quand une trentaine de policiers a envahi le parking de la cité du Clos-Saint-Lazare, à Stains, pour démanteler une activité de mécanique sauvage qui avait pris trop d’ampleur. Résultat : six jeunes hommes venus de différents pays d’Afrique de l’Ouest en garde à vue puis mis en examen pour travail dissimulé, et trois clients pour recours au travail dissimulé.  » Ils envahissent le parking tous les jours depuis des années. Ils reviendront… « , se résigne le responsable d’une amicale des locataires.

Les maires, largement démunis, oscillent entre répression et laisser-faire. Pour empêcher ces garages clandestins, les villes les plus touchées multiplient les interdictions de stationnement ou la construction de plots pour condamner certains trottoirs. Elles intensifient les patrouilles de police municipale, amendes à l’appui, comme à Saint-Denis. Mais le commerce ne fait que se déplacer.

Certaines municipalités semblent se résigner, considérant qu’avec la crise ces commerces sont inévitables.  » C’est une activité qui répond à un besoin et ne génère pas de délinquance, assure Pierre Quay-Thevenon, directeur de cabinet du maire d’Aubervilliers. Il vaut mieux l’accompagner pour éviter les dérives. «  Dans cette commune, comme dans sa voisine, Saint-Denis, on s’interroge sur la création d’un garage solidaire qui permette de réparer sa voiture, moyennant une cotisation modique. Ce qui viderait un peu les rues de ces carcasses et tâches d’huile qui empoisonnent les riverains.

Sylvia Zappi

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A Aubervilliers, la ZAC du Fort prend forme – in Le Monde du 24 septembre 2017

Erigé à la fin des années 1830, le fort d’Aubervilliers est adossé au cimetière de Pantin et bordé par deux axes très passants : les avenues Jean-Jaurès (N2) et de la Division-Leclerc (D27). En  2014, les pouvoirs publics ont décidé de transformer ce secteur délaissé et enclavé de 36  hectares en nouveau quartier. Pour ce faire, ils y ont créé une ZAC (zone d’aménagement concerté). Après une période d’études et de concertation, les travaux vont -débuter d’ici à la fin de l’année sur les 20  hectares du secteur Jean-Jaurès.

 » C’est un site complexe, entouré de quartiers avec leurs -dynamiques propres « , explique Camille Vienne-Théry, directrice du projet chez Grand Paris Aménagement. A l’horizon 2020, 900  logements auront été créés, sous la forme d’appartements dans des immeubles de huit étages le long de la N2, et de maisons de ville mitoyennes en cœur d’îlot. La moitié d’entre eux seront destinés au logement social, 60 étant réservés à l’accession aidée, à des tarifs entre 2 700 et 3 000  euros/m2. Le solde rejoindra -le parc privé et devrait être vendu à des tarifs moyens de 3 700  euros/m2.  » Une large proportion de logements sera de grande taille, car ce quartier doit permettre à des familles de se loger « , précise Mme Vienne-Théry.

Pour rendre le secteur plus agréable, le -département a lancé des travaux de requalification de l’avenue Jean-Jaurès. D’ici trois ans, la place des voitures y sera réduite, la voirie refaite et les trottoirs seront verdis. Pour insuffler une vie de quartier, une école et 5 000  m2 de commerces de proximité au pied des immeubles seront construits.

Une promenade verte sera aménagée autour des murailles ; elle facilitera la connexion est-ouest du nouveau quartier. Le cœur du fort fera lui aussi l’objet d’une réhabilitation, actuellement en cours de débat. Seule certitude : une place privilégiée sera accordée à la culture, avec le maintien des artistes occupant les bastions et casemates du fort, dont le théâtre équestre Zingaro.

La deuxième phase d’aménagement sera lancée dans quelques années, pour construire 900  logements supplémentaires, dont une large proportion consacrée au parc privé. Une agora centrale accueillera une halle avec des activités culturelles et associatives, ainsi que des équipements sportifs. A l’horizon 2025-2030, une troisième phase de travaux au sud-est achèvera l’ensemble. La gare de la ligne 15 du Grand Paris Express sera connectée avec la station existante Fort-d’Aubervilliers.

Marie Pellefigue

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Le petit temple de Shivan sur l’avenue Paul Vaillant Couturier signe la présence de la forte communauté tamoule de La Courneuve par ses touches colorées au milieu d’entrepôts lugubres et poussiéreux. Liée à la guerre civile au Sri Lanka dans les années 80, l’arrivée de cette diaspora s’est faite dans des conditions très particulières. En effet l’identité tamoule s’est scindée en deux blocs distincts, l’un se réclamant d’une indianité forte, les tamils de l’Inde du Sud, l’autre d’une origine Sri Lankaise marquée. Cette dernière est arrivée avec souvent un statut de réfugiés politiques et un activisme collectif fort. Par exemple de nombreux candidats tamouls ont été élus aux dernières élections municipales et les associations sont nombreuses et très actives, très implantées localement.

Le temple et La Courneuve

Environ 70 000 personnes constituent une communauté qui s’organise une visibilité dans le paysage français, à travers par exemple la fête de ganesh, organisée tous les ans fin Août à Paris qui est gérée et initiée essentiellement par des tamouls. L’ethnoterritoire de cette diaspora est aujourd’hui installé et reconnu, identifié par le pays d’accueil et valorisé par les qualités entrepreneuriales de ses membres.
La fête de Ganesh, 2014

 

Texte et Photos Patrick Laforet

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derive_2La carte du ciel, 6 juin 2014, Bobigny © Patrick Laforet

 

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oublié des évolutions du code de la route, celui-là est resté en place, quasi invisible et placé à contresens, collector urbain délaissé.

SomBres mémoires : Drancy-Bobigny-Auschwitz

La déportation imprègne le paysage autour du triangle Drancy-Bobigny-Auschwitz. Les convois de la solution finale à partir de 1943 partirent de la gare de Bobigny, aujourd’hui lieu de mémoire.
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67000 personnes sont parties du camp de Drancy, ou cité de la Muette, vers le camp d’extermination de Auschwitz-Birkenau en passant d’abord par la gare du Bourget, puis à partir de juillet 1943 par celle de Bobigny. Celle-ci fut utilisée par les ss en charge du génocide pour son isolement et sa discrétion. Située dans un territoire essentiellement maraîcher, peuplée à l’époque de « mal-lotis », elle a vu passer environ un tiers des effectifs de la déportation en France soit 22500 personnes en 21 convois.
La réhabilitation en lieu de mémoire est récente : jusqu’en 2000 elle a servi d’entrepôt de ferraille, ce qui paradoxalement a servi sa conservation. Construite en 1928, elle était reliée au Fort d’Aubervilliers et aux usines alentours, donc celle du magazine l’illustration, et servait également à tous les maraîchers.
Située à deux kilomètres, la cité de la Muette, ou camp de Drancy, avait été conçue sous la présidence de Léon Blum par les architectes Eugène Beaudouin et Marcel Lods. Inachevée en raison de la crise économique, elle servira d’abord de camp de prisonniers. A partir de août 1940 elle sera utilisée pour interner les juifs raflés dans Paris, puis en 1941 de camp d’internement et de transit des Juifs de France vers Auschwitz – Birkenau.

Texte et Photos Patrick Laforet

Actualisation

Lors de la Seconde Guerre mondiale, 22 407 personnes ont été déportées vers le camp d’Auschwitz-Birkenau, depuis la gare de Bobigny, en Seine-Saint-Denis. Ce lieu chargé d’histoire transformé en lieu de mémoire vient d’ouvrir ses portes au public après plusieurs années de travaux. 

Depuis le mercredi 18 janvier, 2023, l’ancienne gare de déportation de Bobigny (Seine-Saint-Denis)  a ouvert ses portes au public. 

Voir l’information : https://www.pariszigzag.fr/paris-au-quotidien/transformee-en-lieu-de-memoire-la-gare-de-bobigny-ouvre-ses-portes-au-public?fbclid=IwAR3nTZJQ0w1BVlxMzmPhcucBW1UfmwFzYJPuzi6kC-tizoraJkYow1QUBjE

publication de Vianney Delourme | 27 mars 2026 – Bobigny sur le site Enlarge your Paris

https://www.enlargeyourparis.fr/balades/a-la-gare-de-deportation-de-bobigny-on-ne-comblera-pas-le-vide?fbclid=IwY2xjawQ0eJdleHRuA2FlbQIxMQBzcnRjBmFwcF9pZBAyMjIwMzkxNzg4MjAwODkyAAEeW6O8ZAcQMrI2KphCVono3HDK9zs_JkQJuMTH4omwqIFLnZC_cge8ls2suiM_aem_P5EVxdjt3bXnTikga4LcPQ

En attendant les pelleteuses…

Street Art ? Disneyland ?

Reconstitution historique avant l’heure pour un paysage urbain abandonné au Fort d’Aubervilliers. En attendant les pelleteuses du nouveau quartier à venir, les street artists ont été invités à taguer le terrain vague, les murs, les voitures de l’ancienne casse. Entreprise méritoire et sympathique, idéale pour une promenade encadrée, sans risque, avec vos enfants, dans ce territoire de pré-émeute bien lissé. Les gardiens sont sympathiques et accueillants, l’endroit bien gardé et le café nomade est bon et chaud. Quelques beaux tags, signés façon galerie bobo, le nouveau disneyland du futur est déjà là, à deux pas des « vrais », plus sauvages, plus volatiles, plus urbains, moins codés, qui envahissent les friches proches de Pantin ou de la Courneuve. Apportez vos bombes (de peinture).

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Le Chant des Pierres

Le Nomade et le séDentaire

Patrick Laforet

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Le rapport entre celui qui arrive et celui qui reste est aussi éternel que la lutte entre le yin et le yang. Aujourd’hui les avant-gardes de la mondialisation et de la paupérisation qui l’accompagne jettent dans le paysage leur nouvelle forme d’occupation du sol et de l’espace. Cela bien entendu ne passe pas très bien auprès des responsables du dit espace. Les techniques se raffinent pour empêcher « l’autre » de s’arrêter et produit parfois de somptueuses œuvres conceptuelles involontaires, comme ces champs de pierres installés pour rendre impossible le squat automobile et caravanier en dehors des clous. L’époque ne supporte plus les trous, les occupants, le moindre interstice devient un problème, pose des questions et demande des solutions, plutôt que d’expulser, empêcher de s’arrêter.
Circulez tant que vous voulez mais surtout ne vous arrêtez pas, jamais, nulle part, les trottoirs deviennent suspects, la grille, par un étrange retour du refoulé de l’histoire, devient la métaphore d’une socialité âpre et d’une entropie en augmentation exponentielle. Reste une « œuvre“ sans précédent, intermédiaire contemporain entre le cimetière et l’alignement sacré de Karnak, où la métaphysique le dispute à la surprise. Ouvrez bien vos yeux, passez y au soleil couchant et vous vous retrouverez en plein Kubrick, au début de l’odyssée, quand les singes découvrent la violence, le périphérique proche fournira le bruit des grands fauves.

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Prière de regarder les pierres

Jacques Clayssen

28WAvant de s’engager sous le pont de la nationale 186 les larges trottoirs bordant la rue de Stalingrad, au carrefour Repiquet à Bobigny, ont été parsemés de grosses pierres anti-stationnement. Aménagement urbain déserté par les piétons, ces trottoirs servaient de stationnement à des véhicules de tout gabarit.
L’étrangeté de ce dispositif retient le regard des rares passants qui ont une vue plongeante sur le dispositif depuis les rambardes du pont de la nationale. Ce dispositif scénique permet une vue d’ensemble sur les pierres disposées en quinconces dans un espace inséré entre la ligne de tramway et la nationale.
L’accès piéton reste possible bien que le cheminement soit réduit au minimum sous le pont. Sans être une impasse, il s’agit d’un lieu peu fréquenté par les marcheurs, car ne menant à aucune rue commerçante ou à des lieux d’habitation.
Cette installation de par sa situation, dans un espace restreint dominé par des rambardes, n’est pas sans évoquer une oeuvre de land art. Les références visuelles orientent la nature du regard qu’un passant averti portera sur cet empierrement.
Dans l’Empire du Soleil Levant, avant de parler de jardin, les nippons concevaient des espaces aménagés suivant des principes connus comme pratique de « l’art de dresser les pierres » (ishi wo taten koto), ce qui marque dès une époque reculée l’importance et le respect qu’inspirait le minéral dans le jardin. Il faudra attendre l’ère Chōgen, donc l’an 1028, pour que commence la codification connue sous l’intitulé Sakutei Ki, l’art secret des jardins japonais. L’Occident s’est doté de jardins de pierres dont des copies plus au moins inspirées ont proliféré de la Fondation Albert Kahn à Maulévrier dans le Maine et Loire pour ne citer que ces deux extrêmes en France.
Pour les Japonais, c’est la terre qui est sacrée, non le ciel. Dans toutes les villes du monde, c’est encore bien souvent la voiture qui est sacrée, non le piéton. Mais les voitures ventouses et les voitures ne stationnant pas sur des places payantes sont éliminées au profit des pierres, des potelets et des bornes censés protéger les espaces de circulation pédestre ou les dents creuses du tissu urbain.
Autant d’installations susceptibles d’être appropriées par des street artistes, comme le sont les pierres taillées ou les potelets repeints. Dans d’autres cas, comme ici, seul le regard porté sur l’installation peut évoquer une installation artistique.
L’organisation et l’agencement de monolithes, de rochers ou de pierres relèvent de l’architecture civile mais aussi militaire. De l’agrément ou du désagrément.
Les pierres s’imposent visuellement comme autant de pièces d’un ensemble minéral dont la naturelle brutalité protège des lieux inoccupés, gardiennes du devenir ou de la conservation d’un vide à préserver. «Les pierres peuvent servir de marqueurs du temps ou de la distance, ou exister comme parties d’une sculpture gigantesque mais anonyme. » Richard Long,Royal West of England Academy, Bristol, 2000.

La marche comme pratique esthétique

Francesco Careri  Walkscapes
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9782330018450Ouvrage culte pour les urbanistes et les architectes, Walkscapes fait de la marche beaucoup plus qu’une simple promenade. Pour Francesco Careri, en effet, l’origine de l’architecture n’est pas à chercher dans les sociétés sédentaires mais dans le monde nomade. L’architecture est d’abord
traversée des espaces : ce que Careri appelle parcours. Ainsi le menhir, point de repère dans l’espace, à la croisée des chemins.
La marche est esthétique, comme la conçoit André Breton pour la place Dauphine. Elle révèle des recoins oubliés, des beautés cachées, la poésie des lieux délaissés.
La marche est politique. En découvrant ces espaces qui sont à la marge et cependant peuplés, elle montre que les frontières spatiales sont aussi des frontières sociales.
Careri s’évade de la ville-événement pour errer dans ce qu’il appelle la Zonzo (la zone, l’espace exclu, à l’abandon, à la marge, inexploré et pourtant vivant). En se laissant porter par la marche, on franchit des frontières invisibles, on recompose une ville nouvelle.
Ce livre passionnera, au-delà des architectes et des plasticiens, ces flâneurs et ces explorateurs qui font de la ville leur terrain de chasse privé.

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L’auteur
Francesco Careri, né à Rome en 1966, est cofondateur de Stalker/
Observatoire nomade et chercheur au département d’architecture
de l’université de Rome III, où il dirige le cours d’arts civiques, un
enseignement entièrement itinérant créé pour analyser et interagir avec
les phénomènes émergents de la ville. Depuis 2012, il est directeur
du LAC (Laboratorio Arti Civiche) et du MAAC (Master in Arti
Architettura Città).

Piéton Mon AmoUr

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La verrue habituelle des paysages contraints. Le piéton est par nature indiscipliné, impatient et ne supporte pas le détour : considéré comme stupide et rebelle par le code, il convient de bien l’encadrer. Ce petit signe vient souvent forcer l’attention du walkscapeur et signale involontairement tous ces endroits magiques où plus rien n’est prévu, ces vides interstitiels où tout peut arriver, y compris le rien et le vide intégral. Derrière le panneau, plus de civilisation, plus de confort, la guerre de tous contre le piéton se déploie, l’aventure est totale, no prisoners derrière l’étendard de l’automobile.

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derive_3Dream catcher, 19 mai 2014, © Patrick Laforet

 

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derive_4Mille et Unes Nuits, 18 février 2014, © Patrick Laforet

 

Jouer saNs enTraves

Tout ici incite à la fête du corps et de l’esprit dans la bonne odeur des gaz d’échappement et la douce musique du tunnel autoroutier. Ici tout est plaisir, enchantement, surprise, vous pouvez vous laisser aller à la joie sportive sans aucune arrière-pensée : le fait que l’aire de jeux soit située au milieu des voies rapides et d’un échangeur, d’un rond-point, que le sous sol vibre continuellement du passage des véhicules sous vos pieds, que le bruit soit parfois assourdissant et que le faux gazon idéalement placé pour amortir vos chutes sur le béton brut n’ait jamais été changé depuis plus personne ne sait quand, tout cela n’a aucune importance, jouez sans entraves pour reprendre un vieux slogan, en plus c’est gratuit et ouvert 24 heures sur 24, et même illuminé la nuit, j’ai bien dit illuminé, par les sympathiques lampadaires au sodium de l’autoroute voisine, dont la qualité d’éclairage et d’atmosphère ne sont plus à vanter.
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LiMite veRticAle

IMG_2132Limite verticale pour l’arrivée de Hors-Circuits, le walkscape vient se terminer sur le lac tranquille des pistes de l’aéroport du Bourget, bordées de bâtiments industriels parés de blanc, dans une ambiance balnéaire pimpante. Tout le bric à vrac aéronautique s’étale sur les alentours, le musée de l’air et de l’espace offre une magnifique promenade technologique dans l’un des plus vieux rêves de l’humanité. Les business man débarquent du monde entier dans leurs jets privés et un ballet de limousines, les groupes scolaires viennent pique-niquer sur les pistes désertées, l’autoroute murmure à quelques mètres, la cité Germain Dorell étale ses sculptures art-déco de l’autre coté de la nationale, les restaurants préparent les fêtes du soir, vous êtes partout et nul part, juste au bord de plusieurs mondes. La galerie Gagosian en fin de parcours confronte les meilleurs œuvres contemporaines à toute cette agitation tranquille dans un bâtiment discret et sophistiqué. Fin du parcours, reste à repartir avec le bus qui vous ramènera directement à la gare de l’Est après un dernier voyage dans les grands espaces autoroutiers du nord de Paris.

Impressions par Jacques Clayssen, photophone


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derive_5Ensemble végétal, 6 juin 2014, © Patrick Laforet

 

PaysaGe réinventé

36700018Le blog « restless transplant » constitue une excellente introduction à un nouveau paysage contemporain, par le voyage et son récit en images. Réinvention par la mobilité, le déplacement perpétuel, dans la grande tradition des clochards célestes.
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Un nouveau mouvement photographique se fait doucement jour aux Etats Unis, en dehors des galeries et des institutions. De jeunes photographes talentueux partent sur la route, dérivent tranquillement en moto, camper, bus dans le grand tissus naturel-urbain du monde et photographient simplement leur vie au quotidien, dessinant le paysage d’une génération qui bouge, campe, fait des feux de camps, surfe, sur l’eau et la neige, se rencontrent et repartent, mange des choses colorées, porte des vêtements easylife, sortes de nouveaux hippies-techno-cool-concerned curieux et explorateurs, sans destination ni centre, que l’on pourrait croire sortis d’une publicité hyper-segmentée. Rien de nouveau sous le soleil, direz-vous, les précédents sont nombreux et brillants, mais c’est simplement l’air du temps qui se déploie et investit de nouveau des choses déjà explorées, documentées, vécues, avec toute l’arrogance de la redécouverte et du réenchantement, l’éternel retour.
Rien à vendre ni à acheter, « just a living » selon l’expression, quelques moments intimistes, des vagues, des couchers de soleil, des personnages, jeunes, vieux, étrangers, des animaux, toute une tribu en mouvement dans une sorte d’apesanteur palpable, le tout photographié avec une intelligence et une élégance de l’image qui ne se dément jamais : cadrage, simplicité, authenticité, couleurs, sujets, lumières, scènes, tout est beau, chaleureux et sensuel, naturel, ni pose ni pittoresque. Un style d’image très sophistiqué qui se coule dans un naturalisme minimaliste très efficace, jamais rien de trop, jamais de superflu, toujours le bon moment, la bonne lumière, dans une évidence et une discrétion très janséniste.
Paysage d’une nouvelle jeunesse, d’une errance joyeuse et insouciante, qui pourrait tourner à la caricature si la chose ne durait depuis plusieurs années, en-dehors des modes et de la moindre reconnaissance, la vie des bas-cotés, du paysage mobile toujours renouvelé, jamais lassant puisque toujours quitté jour après jour, toujours neuf, surprenant, nouveau, captivant, chatoyant. Le paysage du voyage sans destination, le monde est une (belle) carte postale quand photo et mode de vie deviennent une même écriture, nous sommes tous des images….

Toutes photos A restless transplant

http://www.arestlesstransplant.com

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Stanley Marsh 3, le millionnaire américain à l’origine de « Cadillac Ranch » est mort. Grâce lui soit rendue d’avoir érigé un des rares « menhirs » de l’époque moderne.

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Une société aussi nomade que les Etats Unis avait besoin d’un repère, d’un phare dans la nuit où se retrouver, se rencontrer et de marquer le paysage mythique des routes, voies, autoroutes, subways d’une empreinte collective. Selon Francesco Careri, l’auteur de « Walkscape », les menhirs sont à l’origine de l’architecture, lieux de rencontres à la fois verticale, transcendance mystique, et horizontale, nœuds de communication pédestre dans les sociétés nomades. De ce côté le Cadillac Ranch a bien fonctionné, situé sur le bord d’une route mythique et fréquenté par les bikers et autres vagabonds de la route, régulièrement entretenu, tagué, photographié, il est devenu une icône incontournable du paysage américains, intermédiaire entre le totem, l’aire de repos et l’espace sacré du culte de la voiture. Situé à Amarillo au Texas, créé en 1974 par Chip Lord, Hudson Marquez and Doug Michels, tous fondateurs du non moins mythique AntFarm, il consiste en un alignement de cadillac a demi-enterrées par l’avant et inclinées dans la terre selon le même angle que la pyramide de Giza en Egypte.
Quelques images rares de son installation et de ses fondateurs, et pour terminer une image de son petit frère le « Air Stream Ranch », dont l’existence n’a malheureusement pas eu la même longévité.

Le logo/étalon

La marche, ce déséquilibre rattrapé qui permet à l’homme d’avancer, de se mouvoir dans l’espace, marque le territoire de l’humain. Là où l’homme a marché, le lieu est approprié, dans le sens connu comme propriété du domaine humain. Quand Neil Armstrong laisse une empreinte de pied sur le sol lunaire, l’image devient preuve, la marque de pas y constitue titre d’appropriation. Auparavant, quand Muybridge en 1884 publie Animal Locomotion, c’était déjà l’image photographique qui fournissait les éléments d’une nouvelle compréhension et perception du mouvement et de la marche en particulier. L’empreinte du pied botté de Neil Armstrong relève de la même empreinte que les enquêteurs, les pisteurs, les éclaireurs suivent à la trace. La pointure, la taille du pied, s’impose comme critère d’identification.
Le logo de DéMarches d’une taille de 30 cm se réfère à la mesure anglo-saxonne du pied (feet) soit 0,3048 mètre. Il fonctionne comme référence pour donner l’échelle, à la fois pour la mesure du paysage environnant et pour la mesure du rythme, la cadence. Si le pied donne ici l’échelle de l’humain, c’est qu’il s’agit de la partie du corps qui établit le contact avec le sol, celle qui marque de son empreinte le parcours, la trace sur le chemin.