Lajos Kassák

Poète, peintre et théoricien hongrois d’avant-garde, Lajos Kassák (1887-1967) se revendiqua toute sa vie comme un artiste prolétaire. Proche des dadaïstes et des surréalistes, cet autodidacte fut aussi le mentor du photographe Robert Capa. Publié en 1927 à Budapest, Vagabondages paraît pour la première fois en France en 1972 aux éditions Corvina. Le livre est à nouveau disponible aux éditions Séguier. L’éditeur, en illustrant sa couverture d’une photo de hobo, induit un positionnement de l’auteur loin de sa culture européenne. Un choix contestable.

Né en 1887, d’un père laborantin et d’une mère blanchisseuse, Lajos Kassák est rétif au savoir scolaire et s’oriente très vite vers un apprentissage en serrurerie. C’est donc en ouvrier et en aspirant-poète qu’il décide de prendre la route pour Paris en compagnie d’un camarade sculpteur, un certain Gödrös, en 1909. Chemin faisant, l’auteur se sépare de Gödrös, et rencontre un dandy nommé Emil Szittya (1), qui étudie les représentations du Christ, veut partir au Chili et rêve d’assassiner le Tsar. Plus pacifique, Kassák cherche simplement sa place en ce monde.

Untitled 1922 – coll.MOMA

« Plus je vagabondais, plus me paraissait naturelle cette confuse négation de tout.»

Qui n’a jamais rêvé de tout plaquer pour prendre la route ? Lajos Kassák, lui, a plus d’une raison de se lancer dans l’aventure. Nous sommes en 1909, il a 22 ans et, partout en Europe, une effervescence artistique et révolutionnaire fait trembler l’ancien monde. Alors il décide de quitter Budapest pour rallier à pied l’épicentre de l’agitation : Paris. C’est le point de départ d’une odyssée picaresque et libertaire qui le mènera d’un bout à l’autre du continent.
Le récit qu’en donne l’auteur près de vingt ans plus tard, en 1927, est à mi-chemin entre un roman d’initiation hérité de Voltaire ou de Goethe, et une autobiographie poétique comme nous en offrira la Beat Generation. Vagabondages se situe entre le Jack Kerouac de Sur la route et le Jacques London des Vagabonds du rail.

« Je le sentais : aussi facile qu’il m’avait été facile de prendre la route, aussi difficile il me serait de retourner parmi les gens que l’on appelle normaux, d’accepter leurs lois entortillées, les coutumes auxquelles les contraignent ces lois. »

Lajos Kassák, marche et rêve

Par Philippe Lançon — article publié dans Libération le 8 avril 2020

Portrait de Lajos Kassák à Budapest, en 1918, par Ilka Révai. (Photo Kassák Museum, Budapest)

Dans «Vagabondages», l’écrivain, peintre et poète hongrois fait le récit picaresque de son périple à pied de Budapest à Paris, qu’il entreprit en 1909 à l’âge de 22 ans, avec notamment Emil Szittya (1) comme compagnon de route.

Comme Louis XVI, il était serrurier. Comme lui, il a fait sa vie dans une autre fonction. Le Hongrois Lajos Kassák, écrivain, peintre et poète d’avant-garde, l’un des premiers de son pays, a 22 ans lorsqu’il s’en va, à pied, les poches à peu près vides. C’est un autodidacte. Ses parents voulaient en faire un prêtre. Son père, préparateur en pharmacie, abandonne la famille. Les enfants Kassák sont élevés par leur mère, blanchisseuse. Lajos entre à 12 ans en apprentissage. L’épopée picaresque contée dans Vagabondages n’est qu’une partie d’un long cycle autobiographique. Publiée en 1927, elle commence au moment où l’auteur décide de laisser non seulement son pays et son métier, mais aussi tout travail lié à une forme de soumission.

Comme dans Don Quichotte, les chevaliers en guenilles vont par couple : accompagné successivement par deux énergumènes, eux-mêmes hongrois, écrivains, artistes, Kassák traverse son pays, l’Autriche, l’Allemagne, la Belgique, le nord de la France. On est en 1909 : ce sont encore des années où les villes sont petites, les campagnes peuplées, leurs habitants à la fois pauvres, durs et habitués à nourrir, à accueillir dans une étable ou un poulailler, quitte à les insulter, les multiples loqueteux qui passent ; car les routes et les asiles de nuit sont pleins de vagabonds. Ce sont aussi les années où bourlingue le jeune Cendrars, auquel l’auteur de Vagabondages et ses compagnons font souvent penser, l’amertume en plus. Kassák laisse à Budapest la dulcinée qu’il épousera plus tard et qui l’a engagé à partir, peut-être parce qu’elle le trouvait pénible. De toute façon, comme écrit Cendrars, quand tu aimes il faut partir. Surtout à 20 ans. Elle lui écrira des lettres, poste restante, tout au long du voyage, et fera publier des poèmes qu’il lui envoie. L’objectif est Paris, la ville qui fait rêver le monde ; mais ce n’est qu’un objectif. L’idée est de bouger et de monter la vie à cru, quitte à subir ses ruades.

Foyer de travailleurs

Il prend d’abord le bateau, sur le Danube, avec son premier compagnon et ami, le sculpteur sur bois Gödrös. Ça commence bien : «Jusque-là, j’avais toujours été indifférent à la nature, et maintenant, de part et d’autre du Danube, je sentais la beauté des collines, qui m’apparaissaient comme des corps à la vie trépidante, et j’entendais presque la croissance des arbres lointains et la respiration des prairies étendues. « Tu vois, dis-je à Gödrös, elle vit pour de bon, la vie. » Lui, il jacassait d’abondance, et il était aussi insouciant et joyeux que moi. Tout mon passé, comme un lourd boulet, se détachait, s’éloignait de moi. […] Nous voyageâmes ainsi jusqu’à cinq heures de l’après-midi, nous nous amusions des palabres des gens, nous regardions les bras nus des filles, et celles qui nous paraissaient dignes d’amour, nous échangions à leurs propos des gaillardises et des inepties. Nous ne parlions pas des choses et des gens de chez nous. Je n’y pensais même plus, j’étais tout aux instants qui passaient. On ne peut se sentir si bien que dans la pureté animale. Hier était loin, et demain ne m’intéressait pas.» Très vite, évidemment, ça se gâte.

Au premier foyer de travailleurs, il faut se déshabiller avant d’entrer : «Nous étions dans un couloir de cave mal éclairé. De longs champignons saillaient sur un mur, nos vêtements jetés dessus faisaient sur les murs blancs comme des ombres de cadavres pendus.» L’écriture de Kassák restitue la violence, les surprises, les images, tout ce qui, dans un tel voyage, relève de la comédie et de l’apparition. Les deux garçons, bientôt épuisés, passent la frontière. Après une nuit à la belle étoile, «soudain, comme surgi de terre, un agent de police fut devant nous. Il dit quelque chose en allemand, je sentis que ces paroles devaient être des questions, mais j’étais incapable de rien répondre. Peut-être que cet homme bien astiqué, engoncé dans son uniforme, avait passé toute la nuit planté dans notre dos, et maintenant que le soleil se montrait, il en faisait autant pour notre perte». Kassák ne parle pas l’allemand. Gödrös lui a dit qu’il le parlait, mais c’est faux, et le voilà qui sort un petit dictionnaire rouge et se met à ânonner des mots allemands «à vous écorcher la langue». Kassák découvre qu’il voyage en compagnie d’un menteur patenté. Au poste, on les interroge, on leur hurle dessus. Kassák dit en hongrois au flic qui ne le comprend pas : «Tu peux bien me gueuler après. Si cette crapule de Gödrös n’est pas capable de te parler avec un dictionnaire, alors, qu’est-ce-que tu me demandes, à moi, qui n’en ai pas ?» Cette scène inaugurale va se répéter, d’une façon ou d’une autre, de pays en pays, que ce soit lorsqu’ils mendient, entrent dans un foyer, tapent des paysans, se font passer pour ce qu’ils ne sont pas : l’enfer, quand on voyage comme ça, c’est l’autre qu’on ne supporte plus, mais sans lequel il est encore plus difficile de voyager. Et il ne faut pas attendre de ces voyageurs la moindre reconnaissance. Le don n’a aucun lien avec la gratitude.

«Petites combines»

Dans un salon de coiffure, Gödrös feint d’être coiffeur, ne trompe personne, est passé à tabac ; on dirait une scène de Molière. Les tripes au vinaigre servies dans les foyers d’accueil où ils dorment à même le sommier d’acier, le lait aigre que leur offrent systématiquement les paysans qui n’ont rien d’autre, leur mettent les boyaux à l’envers : «Et nous faisons bombance sans mesure, et notre nez peu à peu s’emplissait d’odeurs de tourné, le monde autour de nous n’était plus que du lait aigre qui nous tombait dessus comme un nouveau déluge. Ce lait vraiment nous étouffait nuit et jour.» Ils s’aguerrissent, apprennent à mentir, à tondre une petite ville. Ils deviennent cyniques, ne cessent de s’engueuler, en viennent à se haïr. C’est une vie circulaire, où une scène ne fait qu’en répéter une autre, même si chacune méritait d’être écrite. Dans une taverne allemande, ils parviennent à se faire servir un gueuleton, en commençant par refuser une bière pour mieux attendrir les clients. Ils finissent avec une gueule de bois, la panse pleine et un lit. Au matin, ils s’avisent qu’après des semaines de voyage ils n’ont toujours pas visité «une église, ni un musée, ni un cimetière», eux les artistes, les poètes, et Kassák dit à Gödrös : «Si nous devons vagabonder ainsi longtemps, il n’adviendra rien de nous. Nous sommes maintenant des salauds irresponsables, nous voyageons à coups de petites combines, et nous passons en aveugle à côté de tout ce qui se propose à nous de beau et de grand.»

Cet état d’esprit fait de hauts et de bas, trempé comme un acier dans la froide épreuve de la route, cet état où la volonté d’être libre reste plus forte que toute morale sociale et que le plus dur obstacle, il le décrit rétrospectivement très bien : «Des jours et des jours après encore, je fus tenté de retourner à Pest, de planter là Gödrös et ses mensonges, de laisser les asiles, les eaux de vaisselle des postes de secours, et de me retrouver devant l’établi, et de suivre ma vocation, de faire ce pour quoi j’étais né. Mais tout cela, c’étaient des idées qui me venaient sur la grand-route, mes pieds rebelles, eux, martelaient le sol, le ciel infini était bleu au-dessus de moi, et j’allais comme si le vent m’avait poussé loin de Pest dans un espace encore inviolé et un temps encore non mesuré. L’amour du travail n’était déjà plus pour moi qu’une mauvaise maladie momentanée. Des forces inquiètes m’habitaient, elles m’emportaient, et je m’abandonnai à elles. Où elles m’emportaient, vers quoi, cela ne m’intéressait pas.» Mais pour être emporté, il faut des chaussures, et quand les leurs ne leur vont plus, parce que leurs pieds ont enflé, ils vivent l’enfer et ils se quittent. L’image que Kassák donne rétrospectivement de Gödrös est déplorable, mais rien ne nous dit qu’elle n’a pas été déformée par la colère, le souvenir, le sens du récit ou la volonté de paraître, par contraste, le mec bien.

Vieillards poudrés

C’est alors que, dans une taverne de Stuttgart, Kassák est abordé par un étrange individu nommé Emil Szittya, le futur auteur de 82 Rêves pendant la guerre 1939-1945 (lire Libération du 9 février 2019). Il a le même âge que lui, portrait : «Szittya s’assit sur la chaise en face de moi, et croisa les jambes avec élégance. Il parlait en accentuant fortement les mots, il prenait grand soin de se montrer à moi sous un jour respectable et pourtant, tout, en lui, me faisait l’effet d’un drôle de bonhomme, avec ses singeries. Il portait des bottines montant jusqu’aux chevilles, un brûle-gueule de matin au tuyau mâchonné sortait de son gousset, ses cheveux étaient drus et raides comme du fil de fer, on aurait dit les piquants d’un hérisson.» Comme les voleurs d’enfants de Pinocchio, Szittya commence par amadouer Kassák en lui offrant des galettes de pomme de terre, puis en leur trouvant une chambre où dormir, chez un vieil homme qui se prend pour un musicien et qu’il s’agit de flatter. Assez vite, les choses tournent mal. Szittya, antisémite, a une spécialité : se faire passer pour juif afin de récupérer de l’argent ou des repas dans les caisses d’entraide juives, qui soutiennent les familles victimes de pogroms à l’Est, et dans les synagogues. Comme dans les Aventures de Rabbi Jacob, Kassák doit alors apprendre à réciter les prières en hébreu, mais il n’y arrive pas, ou mal. Comme ils dorment dans le même lit, et comme Szittya lui vante les corps des jeunes athlètes, Kassák se noue dans une chemise de nuit trop grande pour lui, car il craint d’être violé par son nouveau compagnon, qui le conduit dans un cabaret d’homosexuels, occasion d’une description dégoûtée mais dantesque : si Kassák n’a eu aucun plaisir à être approché par des vieillards poudrés, dans le genre Charlus, il en a pris dix-huit ans plus tard à les décrire, et il en donne. Dix autres scènes relèvent du roman picaresque, chez des moines méchants, des paysans belges odieux, à Bruxelles où Kassák découvre les crevettes qu’il confond avec des cancrelats, mais aussi le milieu des révolutionnaires russes, enfin en France, où les villageois sont atroces. Paris le déçoit et il rentre vite fait et par le train à Budapest, où l’attend sa vie d’écrivain.

A propos de Vagabondages de Lajos Kassák:
-Titre original : Csavargások
-Première publication 1927 à Budapest

Lajos Kassák Vagabondages Traduit du hongrois et préfacé par Roger Richard. Séguier, 248 pp., 19 €.

Notes

(1) En 1909, avec un compagnon de route, l’écrivain hongrois Lajos Kassak, il fait une bonne partie du chemin. Dans les villes, ils tapent les associations de toutes sortes, de l’Armée du salut aux socialistes en passant par les juifs et les catholiques. Parfois, ils dorment sur un banc, ou sur des matelas pleins de punaises. Szittya amène Kassak dans un cabaret homosexuel, chez des individus dont il obtient un lit, un repas, des sous. Il est doué pour les rencontres et ne peut «résister aux choses bizarres»«Sa figure grotesque, écrit Kassak dans son autobiographie publiée en 1926, se frayait un chemin parmi les passants. Il parlait comme un possédé de Dieu, et il était hirsute et sale comme en automne les chiens vagabonds. Est-il bon ? Est-il mauvais ? me demandais-je souvent. Et je ne trouvais pas de réponse nette à cette question. Il pouvait être un de ces Juifs légendaires qui errent par les routes leur vie durant, et ne se trouvent jamais de patrie. […] Je marchais à côté de lui, et je lorgnais d’un œil en coin cet insecte chimérique, ce bouledogue en pain d’épice, ce pou du désert au poil crépu, ce perroquet aux sept couleurs chargé d’un sac à dos, et je faisais comme si je prenais au sérieux toutes ses extravagances, et comme si elles m’enthousiasmaient.»

in L’occupation des rêves, sur les traces d’Emil Szittya par Philippe Lançon in Libération daté 8 février 2019

Sites à visiter :

Biographie
https://monoskop.org/Lajos_Kass%C3%A1k

Musée
https://whichmuseum.com/hungary/budapest/kassak-museum

Contexte culturel

Les mouvements d’avant-garde dans les années 1920 – Institut culturel hongrois, Paris (> 12/07)

 

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