Paysages français, l’exposition superlative de la BnF rassemble plus de 160 auteurs, quelque 1000 tirages issus de 40 années de travail collectif. Le mot paysage est employé dans différentes acceptions, car les photos présentées ne se réduisent pas à une « étendue de pays que l’œil peut embrasser dans son ensemble ». Comme le montre le découpage de l’expo en 4 parties aux titres programmatiques :
– L’expérience du paysage
– Le temps du paysage
– Le paysage comme style
– L’être au paysage
Le paysage est affaire de point de vue. Les photographies proviennent majoritairement des grandes institutions et organismes commanditaires de programme sur le thème du paysage. On revisitera le corpus photographique institutionnel de la Mission photographique de la Datar, de la Mission photographique Transmanche, France(s) Territoire Liquide, Conservatoire du Littoral, etc, etc, etc…  A travers ce parcours dans les collections institutionnelles le visiteur suit la mise en place d’une artialisation du paysage. Des vitrines présentent les figures tutélaires du genre, des photographes de la FSA à ceux de New Topographics mais aussi Ed Ruscha en passant par l’Italie et Luigi Ghirri, sans oublier les français Bustamante et Arnaud Claass.  La Mission héliographique, mère de toutes les missions dédiées aux paysages figurent dans les vitrines, avec des photos de Gustave Le Gray.

L’expérience du paysage

Raphaëlle Bertho et Héloïse Conésa, les commissaires de l’exposition

Épinglées, punaisées, suspendues, projetées l’ensemble des photos témoignent d’un état du paysage à l’époque de la prise de vue. Des travaux dans la durée témoignent des modifications, des effets des transformations, cette photographie de constat du temps est un outil indispensable comme l’ont démontré par exemple Fabien Benardeau et Henri Labbé, dans la Notice sur le rôle et l’emploi de la photographie dans le service du reboisement, en 1886 (1). La présentation de la section le temps du paysage insiste sur le « caractère mobile et changeant, marqué par le cycle des saisons, le passage des années ou les transformations structurelles. On suit ses évolutions avec les travaux d’Anne-Marie Filaire et Thierry Girard pour l’Observatoire photographique national du paysage ou ceux de Bernard Plossu dans le cadre du chantier du Tunnel sous la Manche. » Lors de la parution de l’ouvrage de Bernard Plossu « 101 éloges du paysage français » en 2010, Gilles Mora écrivait dans l’introduction :

« Bernard Plossu, un des plus grands photographes français contemporains, est en train de renouer avec une tradition bien peu française, celle de la photographie de paysage. Sur un territoire naturel, celui de son propre pays, la France. Photographier le paysage n’a jamais constitué un enjeu important pour la photographie française. Ce sont plutôt les américains qui ont exploré cette tradition. Mais photographier le paysage rural est de moins en moins fréquent. Si quelques artistes se sont consacrés au paysage urbain (en particulier en Allemagne, avec l’école de Düsseldorf « ), peu, à notre époque, veulent s’intéresser à une nature calme : sans doute pensent-ils qu’elle n’est plus une réalité, tout au plus un mythe. Bernard Plossu prend les choses de façon plus simple : si, muni d’un appareil photographique allégé (petit format, objectif de 50mm normal, pellicule noir et blanc), on décide de contempler la France profonde du point de vue d’un marcheur, livré aux découvertes visuelles inattendues d’un paysage sans drame, heureux, négligé le plus souvent par des observateurs qui refusent d’en accepter l’évidence d’une beauté encore miraculeusement intemporelle, alors tout change. Le style refuse l’emphase, réduit la vision à des éléments simples, des lignes harmonieuses qui n’attendaient que leur révélation photographique. Devant ces images au comble de la simplicité expressive, on se dit : Mais oui, c’est encore comme cela, cela « résiste ». Comme s’il fallait le regard pacifié d’un photographe au comble de son art, porté par l’extraordinaire efficacité d’un langage simplifié, pour que nous puissions atteindre à la révélation contemporaine du paysage français dont, depuis le peintre Corot, seuls quelques grands artistes avaient retenu les leçons ».

Signalétique soignée pour guider le visiteur dans ce dédale d’images, éclairages pour gommer l’effet miroir des photos sous verre. Catalogue XXL affichant la volonté de se démarquer des habituels commentateurs du paysage, avec des textes de Bruce Bégout et François Bon. Les deux auteurs se retrouvent suite à leur complicité sur la plateforme de François Bon « le tiers livre » et lors de la journée « Arts &Pratiques Urbaines » en mai 2016, à l’ENSPAC.   

Sous-titrée « une aventure photographique 1984-2017 » l’accrochage agrège des auteurs, des collectifs, des œuvres uniques et des séries. Des photos de Doisneau en couleur, du noir & blanc argentique, du 24×36 à la chambre, de la vidéo au numérique tous les registres s’emmêlent à l’exception des flux internet.  L’intitulé de travail qui restera celui du texte des commissaires « nous verrons un autre monde »  mettait l’accent sur le regard, celui qui instaure un paysage et qui évoluera vers la notion de territoire. Les territoires ajoutent aux paysages un dimension liée à la construction sociale des espaces. A la vision de l’oiseau -prise de vue aérienne- qui a prévalue jusque dans les années 80 succède la présence de l’opérateur au sein du paysage devenu territoire par la grâce des aménageurs. La bien-nommée DATAR s’illustre en imposant cette dénomination par le double jeu de son acronyme (Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale ) en opposition avec l’objet ,de la Mission photographique qu’elle initie en 1984, de « représenter le paysage français des années 1980 ».

Alain Roger dans l’ouvrage collectif « La théorie du paysage en France (1974-1994) » rappelle ce que le paysage doit à l’appareil photographique :

c’est que cet appareil de photo dont on serait en droit d’attendre une prestation technique est en fait l’outil idéal pour matérialiser ce concept de paysage. Il est une construction destinée à restituer cette fiction et n’existe qu’à travers elle. En fait, c’est la conception de l’espace « renaissant » qui s’est trouvée matérialisée, mécanisée, quelques siècles après par cet appareil photo qui soumet l’espace à son point de vue, à ses codes. Un point de vue imaginaire qui fait de l’homme le centre du monde.

Mais on peut s’interroger sur un intitulé excluant le photographe. Le sous-titre « une aventure photographique » souligne le caractère incertain et imprévisible de la pratique de la photo durant la période concernée 1984-2017. Le « paysage » même revendiqué national n’existe que par le regard des photographes.  La réflexion d’Alain Roger conserve toute son actualité. Le rapport appareil photo-paysage n’est pas non plus interrogé dans l’exposition. Le paysage est donnée comme une évidence photographique légitimée par les autorités commanditaires.

Google street view ouvre de nouvelles perspectives de vision paysagère, comme l’a montrée Caroline Delieutraz dans le projet intitulé Deux visions : 62 photos sur deux colonnes avec à gauche des reproductions du livre « La France », de Raymond Depardon ; à droite les mêmes lieux identifiés sur Google Street View par Caroline Delieutraz.

Que dire de l’absence du photographe français, dont le livre « Une France vue du ciel » figure en bonne place dans les bibliothèques qui ne comptent parfois que ce « beau livre » de photos dans les rayonnages. Témoin d’une France vue d’en haut où la mosaïque territoriale est traité en palette de couleurs abritant un patrimoine de châteaux et de monuments historiques.
On peut relever des absences plus étonnantes, comme les photographes marcheurs de Tendance floue pour Azimut ; de Guillaume Bonnel, fondateur du collectif L’Œil arpenteur ; Eric Bourret photographe-marcheur qui « arpente et enregistre le temps des paysages », Manolo Mylonas pour ses vues surréalistes de banlieue, Albert Bérenguier pour Le paysage autoroutier, Patrice Moreau et son regard d’équerre,… le panorama de la photo paysagère dépasse les limites de la commande.

Les réseaux sociaux favorisent la diffusion masssive d’images amateurs et autres. De Flickr à Facebook en passant par Instagram, Tumblr et tous les autres, de nombreux groupes traitent du paysage. Que ce soit dans la lignée de New Topographics : Photographs of a Man-Altered Landscape ou de projet innovant à l’instar du Waldoscope de Valery Levacher. Il s’agit de projet personnel hors des cadres institutionnels et de la commande publique. Actuellement le cnap a lancé  son opération « Les Regards du Grand Paris », 2016-2026.

Pour mémoire  » En mars 2010, le ministre a décidé de créer une mission de la photographie, structure légère d’impulsion et de coordination, rattachée à la direction générale des patrimoines. La mission, qui jouit d’une large autonomie au sein de la direction générale, travaille en liaison avec les divers services concernés. Elle est ainsi en capacité de constituer un véritable point d’entrée au sein du ministère pour l’ensemble des acteurs publics et privés, professionnels ou détenteurs de fonds et tous ceux qui constituent la vitalité et la diversité de l’écriture photographie du paysage français. » Mais le Journal des Arts titré le 6 janvier 2017 : Le ministère sonne le glas de la mission de la photographie. Fermé le ban. L’injonction paysagère semble s’être dissoute dans le flot des images diffusées.

Pour échapper aux clichés

Camera Retrica,  Philip Schmitt, designer intéressé par les relations entre technologie et société, invente un prototype nommé Camera Retrica. En effet, l’appareil est conçu pour éviter à son utilisateur de prendre des photos d’objets ou de vues, dont il  existe déjà trop de publication sur le web. Le système est décrit ainsi : Connecté grâce à un smartphone, l’appareil géolocalise et recherche en ligne le nombre de photos qui ont été prises à proximité, grâce à un serveur appelé « Node », en lien avec Flickr et Panoramio. La camera, quand à elle, balaie une superficie de 35×35 mètres autour de la position géolocalisée… Si l’appareil décide -après un certain seuil spécifique à chaque lieu- que trop de photos ont été réalisées au même endroit, il se rétracte et bloque le viseur. Il est alors impossible de prendre une photo. L’inventeur explique avoir voulu ainsi faire réfléchir les personnes sur la valeur et la pratique de la photo à notre époque:

« Maintenant que la photo numérique remplace la pellicule, prendre des photos ne coûte plus rien, et on se retrouve avec des flux infini d’images. Camera Retrica introduit de nouvelles limites, pour éviter que nous soyons débordés par ces images. Et ces limites peuvent susciter de nouvelles sensations, comme l’excitation d’être la première ou la dernière personne à photographier un lieu donné.« 
Une présentation d’images anonymes réalisées dans les cadres prédéfinis installés sur certains sites, normalisant les points de vue jugés les meilleur par les responsables du lieu, aurait permis d’introduire la photo vernaculaire très tendance. Pour preuve, devenue un loisir partagé, la photographie de paysage fait l’objet d’une publication intitulée : Le livre qu’il vous faut pour réussir vos paysages par Henry Carroll. De même, la carte postale à travers une industrie, naguère florissante, à travers de nombreux éditeurs historiques a véhiculé des clichés de paysage, qui de par leur prégnance dans l’imaginaire populaire aurait pu trouver une mention dans l’exposition. Peut-être faut-il y voir une allusion dans la projection des prémices de l’Atlas des Régions Naturelles d’Eric Tabuchi qui en clôturant le parcours fonctionne comme une actualisation numérique des non-lieux. Marc Augé ,auteur des « Non-lieux », précisait qu’ils « créent de la contractualité solitaire ».

Atlas des régions naturelles- Eric Tabuchi

Parc Montsouris-Paris. photo Jacques Clayssen

à voir à la BnF jusqu’au 4 février, le site en lien, particulièrement soigné, restitue l’exposition pour ceux qui ne pourraient pas s’y rendre. Un programme de conférences autour de l’expo est proposé sur place.

Note

1-  » Une photographie est toujours plus saisissante qu’une description, si complète et si détaillée qu’elle soit : elle apporte au débat un témoignage d’une valeur incontestable ; fixe l’histoire si intéressante des torrents et des travaux de toute sorte qu’on y exécute ; fournit le moyen de conserver la physionomie vraie de la montagne aux diverses phases de sa restauration. La simple comparaison de ces images donne la mesure exacte des progrès accomplis et de ceux qu’on est en droit d’espérer pour l’avenir ; elle révèle parfois des faits inattendus et met en pleine lumière la puissance et l’efficacité des moyens employés contre les torrents »

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