Werner Herzog : le monde se révèle à ceux qui voyagent à pied.

Werner Herzog, cinéaste reconnu pour affronter des situations extrêmes, a parcouru une partie de la planète à pied. Coutumier de longues marches jusqu’à l’épuisement, il entend conjurer l’effondrement de la civilisation, thème récurrent de ses films, mais aussi affronter la mort.  En 1974, Werner Herzog a 32 ans. Il a déjà réalisé Aguirre et L’Enigme de Kaspar Hauser vient tout juste de sortir.

«Marcher nous fait sortir de nos habitudes modernes. Je fais mes films à pied. C’est en marchant que fonctionne le mieux mon univers imaginaire.» (1)

« Ce que marcher peut faire mal. » (2)

Certainement que pour le cinéaste, l’attrait pour l’absurde et la folie va de pair avec une esthétique des grands espaces et des paysages saisissants, d’où le récit de son voyage à pied Sur le chemin des glaces (Vom Gehen im Eis), Munich-Paris du 23 novembre au 14 décembre 1974, dont le texte incarne son auteur au point que la lecture de ce récit brosse un portrait saisissant de Werner Herzog, marcheur de l’extrême.

Quand le samedi 23 novembre 1974, Werner Herzog apprend par téléphone que son amie Lotte Eisner est gravement malade. Il est tellement bouleversé par la nouvelle qu’il décide sur le champ de la rejoindre à Paris. Pour lui, Lotte Eisner ne peut pas disparaître, car écrit-il « Le cinéma allemand ne peut pas encore se passer d’elle, nous ne devons pas la laisser mourir. J’ai pris une veste, une boussole, un sac marin et les affaires indispensables. Mes bottes étaient tellement solides, tellement neuves, qu’elles m’inspiraient confiance. Je me mis en route pour Paris par le plus court chemin, avec la certitude qu’elle vivrait si j’allais à elle à pied. Et puis, j’avais envie de me retrouver seul ». Ce journal de marche témoigne de la force de l’amitié d’un homme, dont la mise en marche implacable vers son amie aurait une fonction quasi magique de vaincre la mort.

Lotte Eisner avec Werner Herzog

Près de neuf cents kilomètres les séparent. Il ira à pied, décidant qu’elle devrait attendre son arrivée pour partir. Herzog décida de faire le voyage en ligne droite, avec une boussole. Cela impliquait d’abandonner les routes et les autoroutes et d’entrer dans les forêts, les montagnes et les rivières, ainsi que les contraintes liées aux clôtures, aux propriétés privées et aux lieux isolés. Et tout cela sous un hiver de fortes pluies, de boue et de neige. Pour lui, si ce n’était pas un vrai sacrifice, cela n’en valait pas la peine.

Jour après jour, il va tenir un carnet de voyage dans lequel il notera son état d’esprit, son état physique et psychologique.

Quand j’arriverai à Paris, elle sera en vie. Il ne peut pas en être autrement, cela ne se peut pas. Elle n’a pas le droit de mourir. Plus tard, peut-être, quand nous le lui permettrons.” Et en effet Lotte Eisner décèdera le 25 novembre 1983 soit neuf ans après que Werner Herzog soit arrivé à Paris.

À travers cette marche qui anime de bout en bout le récit, Herzog nous réapprend à voir ce sur quoi notre œil glisse, indifférent. Tout ici est mouvement : chemins, fleuve, oiseaux, arbres, pluie, neige. Narration mais aussi témoignage d’un homme qui nous fait partager tour à tour ses moments d’exaltation, d’épuisement, de plénitude.

Dans une interview pour la revue Hors-Champ en 2004 il répondait à des questions sur la marche.

La marche est-elle quelque part liée à votre démarche de travail ?

Werner Herzog : Je voyage souvent à pieds. Bien sûr dans ces conditions il arrive que j’aie tout un roman ou un match de foot qui se déroule dans ma tête. Oui je vois alors beaucoup de choses apparaître.

HC : Qu’est-ce qui vous intéresse tant dans la marche ? Est-ce un moyen d’atteindre un autre état physique ou mental ?

WH : Il n’est pas nécessaire pour moi de marcher pour initier un projet. Mais il faut que je m’explique, je ne suis pas un « backpacker » et je ne suis pas quelqu’un qui fait du jogging ou de la randonnée, ni qui se déplace toujours à pieds comme avant le temps des automobiles. Je suis paresseux comme tout le monde. Je marche pour des raisons très spécifiques. Quand quelque chose est important, alors oui, je marche. J’ai marché de Munich à Paris parce que Dr. Lotte Eisner était mourante à Paris.

…/…

Pour Herzog, marcher est un acte d’opposition, non seulement à la culture statique des villes
qu’il traverse, mais bien à la mort elle-même. Tant qu’il est en mouvement, en transit, il ne peut pas être immobilisé, ce qui signifie qu’il reste en vie. En 1984, il a marché 2500 km le long de la frontière allemande, pour comprendre la division du pays.

« … je ne parle pas de marche à pied per se. Je parle de voyage à pied. Je ne peux me justifier que par cette maxime : le monde se révèle à ceux qui voyagent à pied. « (3)

Werner Herzog s’investit sans retenu dans des choix, des décisions, qui transmutent la mortalité moins en état d’être qu’en état d’esprit. Cela nous ramène à l’intention, magique ou non, de la promenade elle-même. Ainsi les questions

Marcher sur la glace est un témoignage écrit entre espoir et douleur physique. l’auteur s’en explique dans une interview (4) :

Je n’aime pas marcher comme ça, pour rien. Même pas pour le plaisir de marcher. Je ne marche que si j’ai une raison particulière de le faire. Une raison intense, existentielle. Quand je marche, je vois vraiment le monde et les gens avec leurs histoires, leurs rêves. C’est un peu difficile à expliquer. En fait, on ne peut vraiment parler de cela qu’avec quelqu’un qui voyage aussi à pied. Cela crée une sorte de connexion assez profonde. Mais je dirais en substance que le monde se révèle à ceux qui voyagent à pied. L’homme se révèle, la nature, les paysages… Le monde se révèle ainsi d’une façon vraiment très profonde. Rien de ce que vous pouvez apprendre à l’école ne vous en apprendra autant que de voyager à pied.
…/…
On est très vulnérable quand on marche comme je le fais. On doit trouver un abri pour la nuit et il m’arrive parfois d’entrer dans des villas inoccupées et de m’installer pour dormir, voire même pour vider une bouteille que j’ai trouvée à la cave. Je ne le fais d’ailleurs que lorsque les conditions sont extrêmes, en hiver, lorsqu’il y a de l’orage, de la neige… Ça m’est arrivé en Forêt-Noire ou dans les Vosges : il faisait déjà nuit et le prochain village était peut-être à 10 kilomètres. Je n’avais pas d’autre choix que de m’abriter dans un de ces chalets de vacances. J’y pénétrais grâce à de petites pinces chirurgicales que j’avais avec moi et qui me permettent d’ouvrir n’importe quelle serrure. Je laisse toujours un mot pour remercier. J’estime qu’il s’agit d’un droit naturel. Je suis certain que si des policiers me trouvaient là, tout ce qu’ils feraient, ce serait de m’apporter du thé chaud…

Herzog a non seulement recherché le chemin le plus difficile, mais aussi vécu l’expérience d’un vagabond.

«  Quand je marche, c’est un bison qui marche. Quand je m’arrête, c’est une montagne qui se repose ».

Ce journal de marche ne se résume pas à un livre décrivant le contexte d’un voyage long et difficile, mais une introspection dans l’esprit de son auteur, qui semble parfois voir le monde comme si c’était la première fois, se sentir seul, très seul et étranger à ce qu’il voit se passe sur les côtés de son chemin ardu.

Est / Ouest (d’après Sur le chemin des Glaces, W. Herzog)

« Tant de choses passent dans le cerveau de celui qui marche. Le cerveau : un ouragan » 

Ce n’est pas seulement une promenade extérieure mais un exil intérieur.

Le promeneur ignore parfois si ce qu’il voit est là ou dans sa conscience. Parfois, la route évoque des images de son passé, parfois, il recrée des situations que nous ignorons s’il les imagine, si elles appartiennent à sa vie antérieure ou si elles se produisent réellement sous ses yeux. La ligne de démarcation entre la description pure et dure et le récit onirique, presque délirant parfois, est si diffuse qu’il est presque impossible de la discerner.

Une semaine avant d’arriver à Paris, il écrit : La route la plus désolée qui soit, en direction de Domrémy, je ne marche plus comme il faut, je me laisse dériver. La chute vers l’avant, je la transforme en marche.

Les derniers mots, écrits après sa rencontre avec Lotte Eisner à Paris, le libère de son contrat avec la mort  « Samedi 14h12. Il me reste à ajouter ceci :je suis allé voir la Eisnerin, elle était encore fatiguée et marquée par la maladie. Quelqu’un lui avait sûrement annoncé au téléphone que j’étais venu à pied, je ne voulais pas lui dire. J’étais gêné et j’ai posé mes jambes endolories sur un deuxième siège qu’elle avait poussé vers moi. Dans ma gêne, un mot me traversa l’esprit et, comme la situation était déjà étrange, je le lui dit. Ensemble, lui dis-je, nous ferons cuire un feu et nous arrêterons les poissons. Alors elle me regarda avec un fin sourire et comme elle savait que j’étais de ceux qui marchent, et partant sans défense, elle m’a compris. Pendant un bref instant tout de finesse, quelque chose de doux traversa mon corps exténué. Je lui dis : ouvrez la fenêtre, depuis quelques jours, je sais voler. »
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Document sonore : Quarante ans plus tard, Guillaume Leingre a fait le voyage pour France Culture, dans les mêmes conditions, muni, non pas d’un carnet de notes, mais d’un Nagra. Partir à la rencontre des paysages, des gens (rares), des souvenirs de cinéma…, voire du vide . Un voyage sonore qui tient autant de la réalité que du rêve.

Document court-métrage : Werner Herzog eats his shoes
En 1979, Werner Herzog a fait le pari avec le jeune cinéaste Errol Morris que si Morris terminait un film sur les cimetières pour animaux de compagnie, Herzog mangerait sa chaussure. Morris a ensuite filmé Gates of Heaven afin que Herzog tienne sa promesse. Les Blank, cinéaste vivant et travaillant à El Cerrito, en Californie a filmé la scène. Dans ce court-métrage intitulé Werner Herzog eats his shoes, on voit le réalisateur qui tout en mangeant la chaussure bouillie, dialogue sur le cinéma, l’art et la vie. Pour qu’elle soit comestible et plus agréable au goût, sa chaussure a été bouillie avec de l’ail, des herbes et du bouillon pendant cinq heures. Cependant il n’a pas mangé la semelle expliquant qu’on ne mange pas les os du poulet…

Herzog goûte un morceau de sa chaussure. Photo Nick Allen. Courtesy Les Blank.

Les Blank (né en 1935) est un cinéaste vivant et travaillant à El Cerrito, en Californie. Il a fondé Flower Films en 1967 et a réalisé et produit des films sur des sujets aussi divers que l’ail, les grands importateurs de thé et les femmes aux dents creuses. Werner Herzog mange sa chaussure est montré avec l’aimable autorisation de Les Blank et Flower Films. Pour plus d’informations sur d’autres films de Les Blank, visitez: www.lesblank.com.

« Notre civilisation n’a pas les images adéquates« , disait jadis Herzog, notamment dans le court métrage de Les Blank, Werner Herzog, qui mange sa chaussure . « Sans images adéquates, nous mourrons comme des dinosaures. »

 

«Sur le chemin des glaces», de Werner Herzog, POL – également disponible dans la Petite Bibliothèque Payot / Voyageurs, 9,75 euros.

Notes

(1) Autoportrait, 1986.

(2) sauf autres mentions, les citations sont extraites du livre « Sur le Chemin des glaces » de Werner Herzog

(3) Werner Herzog, Interview de Rocco Castoro pour Vice Magazine, France, Octobre 2009

(4) Duval, Patrick, pour Libération, 17 décembre 2008.

La superposition de pas produit le sentier-Giuseppe Penone

La revue Jardins a été fondée et dirigée par Marco Martella, historien des jardins, connu comme responsable de L’Île Verte, le jardin du peintre Fautrier à Chatenay-Malabry. C’est en 2009 qu’ il a créé, la revue « Jardins ». Publication qui explore le jardin sous un angle existentiel, philosophique et poétique. Après une interruption de deux ans, la revue renaît grâce a la maison d’édition, créée pour l’occasion, Les pommes sauvages dont le nom fait référence au texte éponyme de Henry David Thoreau. 
Dans le numéro 7 consacré au « Chemin » le texte de l’artiste italien

Giuseppe Penone
La superposition de pas produit le sentier

 

La superposition de pas produit le sentier.
Le sentier suit l’homme, il est la durée entre le passage de l’homme
et le moment où l’effet de son passage disparaît.
Le sentier est la mémoire de la sculpture
mais le souvenir, la tradition,
qui retraduit l’événement de génération en génération,
la maîtrise sont souvent de mauvais éléments d’inspiration.
Un bon sentier, c’est celui qui se perd dans le maquis,
qui se referme d’un coup avec ses arbustes
sur le dos du promeneur sans nous dire
si c’est lui qui le trace
le premier ou le dernier
de ceux qui l’ont parcouru.
Le sentier disparu est celui qu’il faut prendre,
le but est de perdre le sentier pour le retrouver et le reparcourir.
C’est pourquoi il faut préserver la forêt vierge, les arbustes,
le sous-bois, le brouillard.
La précision du sentier bien tracé est stérile.
Trouver le sentier, le parcourir, le sonder en écartant les ronces,
c’est la sculpture.

Ancienne carrière abandonnée dans la forêt de Saint-Benin-des-Bois. Photo de Marie-France Pataki-Suffert.

Carrière abandonnée dans la forêt de Saint-Benin-des-Bois. Photo Marie-France Pataki-Suffert.

Sommaire du N°7 « Le chemin » de la revue Jardins :
  • Marco Martella, Avant-propos
  • Hermann Hesse, Il giardino di Boboli
  • Franco Maria Ricci, Rencontres dans un labyrinthe
  • Françoise L’Homer-Lebleu, Chemins de pensée
  • Véronique Brindeau, Un chemin de thé
  • Gilles Clément, Cheminer dans le jardin planétaire
  • Marie-Claire d’Aligny, Les promenades de Richelieu
  • Franco Zagari, En quête de bonheur et de beauté
  • Eryck de Rubercy, Par les allées d’un parc ancien
  • Giuseppe Penone, La superposition des pas produit le sentier
  • Véronique Mure, Compagnons des bords de route
  • Michel Péna, Jouir de la ville. Trois promenades urbaines
  • Claude Dourguin, Tant qu’il y aura des chemins

Contact :
Les Gachaux – Les pommes sauvages
77510 Verdelot

tél. 07 68 71 62 02

email: editionspommessauvages@gmail.com

Dernière parution : numéro 8 –La Lisière est paru. En vente au prix de 15€

Paul Ardenne, un art écologique

“Cet essai n’entend nullement créer un label. Il se prévaut d’une ambition moindre, d’abord documentaire : indexer des positions d’alerte, des comportements vigiles, des attitudes où solidarité, fraternité et humanisme prennent une place décisive et se traduisent en formes, en artefacts plastiques dont le thème est la préservation de l’humain et de son milieu de vie”, écrit l’auteur dans l’introduction à L’Art écologique – Création plasticienne et anthropocène.

Agencé en trois parties et une postface de Bernard Stiegler, l’ouvrage de Paul Ardenne se situe au plus près des œuvres, des artistes et des expositions. Si le terme “d’anthropocène” apparaît en sous-titre, c’est à l’écouter, lors de la présentation 78 rue Amelot le 18 décembre, pour appâter le chaland. Le mot est en vogue, alors que son sens n’est pas toujours évident pour le public.

Désignant une ère géologique dominée par l’action humaine tout autant que la disparition d’une nature sauvage, le terme fait l’objet de controverse chez les spécialistes. L’auteur  avance l’idée d’un art humaniste, se fondant sur l’écosophie de Guattari pour penser une responsabilité collective.

Si Paul Ardenne définit l’art de l’anthropocène comme un art de combat, il ne manque pas de préciser que la vérité d’une œuvre d’art écologique est son humilité, et sa très grande générosité.

Ce premier ouvrage sur l’art écologique pose un panorama, jusque là inexistant, d’attitudes et de projets qui opèrent dans le domaine de l’écologie de manière dispersée. Ce qui n’est encore ni une école, ni un mouvement artistique construit à travers des démarches un panorama international. Paul Ardenne défriche un champ qui semblait si évidemment contemporain qu’il était ignoré des champs de recherche sur le sujet.

L’aisance et le brio de l’auteur en favorisent la lecture comme une instructive flânerie documentaire.

 

Un art écologique – Création plasticienne et anthropocène(Ed. La Muette/Le Bord de l’Eau), 288 p., 27 €

La Promenade de Robert Walser

L’école nationale des Beaux-Arts de Paris, consacre une précieuse exposition à l’écrivain suisse Robert Walser. Intitulée « Grosse kleine Welt/Grand petit monde », le cercle des amateurs de l’auteur suisse de langue allemande a jusqu’au 6 janvier 2019, pour la découvrir.

Il faut avoir lu les textes de Robert Walser (1878-1956) pour savoir à quel point son oeuvre de vagabond du minuscule, d’explorateur du fugitif plonge ses lecteurs dans un monde d’observations et de sensations en communion avec l’hypersensibilité de l’auteur à son environnement.

On pourrait résumer sa vie en trois mots : écrire, marcher et disparaître. Il oscillera entre l’essentiel et le dérisoire, deux pôles dont la primauté de l’un ou de l’autre le pousseront à un internement souhaité, puis plus tard contraint.

Miniaturiste de l’interminable, il a noirci tous les supports à sa disposition d’une écriture microscopique que l’on a prise longtemps pour un alphabet inventé. La vue des « Microgrammes » dans l’exposition des Beaux -Arts aspire le lecteur dans un univers où le minuscule devient l’image de l’interminable.

Robert Walser a sa vie durant quêté obsessionnellement à travers ses promenades la transformation du temps en espace.

Ce marcheur perpétuel « der Tourengeher » a livré dans un texte de 1917, intitulé « Der Spaziergang », en français La Promenade des descriptions attentives du Seeland qu’il sillonne durant trois ans. Dans cette région suisse du Lac de Bienne, il va  ériger la promenade en style et modèle de vie. Il mêlera humour et amour du détail pour dresser un autel littéraire  à la nature et aux paysages qu’il découvre lors de ses excursions.

  » Un matin, l’envie me prenant de faire une promenade, je mis le chapeau sur la tête et, en courant, quittai le cabinet de travail ou de fantasmagorie pour dévaler l’escalier et me précipiter dans la rue. »

Ensuite, dans l’entretien qu’il a avec M. le Président de la haute commission fiscale. Ce dernier s’exclame :
« – Mais on vous voit toujours en train de vous promener !
– La promenade, répliquai-je, m’est indispensable pour me donner de la vivacité et maintenir mes liens avec le monde, sans l’expérience sensible duquel je ne pourrais ni écrire la moitié de la première lettre d’une ligne, ni rédiger un poème, en vers ou en prose. Sans la promenade, je serais mort et j’aurais été contraint depuis longtemps d’abandonner mon métier, que j’aime passionnément. Sans promenade et sans collecte de faits, je serais incapable d’écrire le moindre compte rendu, ni davantage un article, sans parler d’écrire une nouvelle. Sans promenade, je ne pourrais recueillir ni études, ni observations. Un homme aussi subtil et éclairé que vous comprendra cela immédiatement. […] Une promenade me sert professionnellement, mais en même temps elle me réjouit personnellement ; elle me réconforte, me ravit, me requinque, elle est une jouissance, mais qui en même temps a le don de m’aiguillonner et de m’inciter à poursuivre mon travail, en m’offrant de nombreux objets plus ou moins significatifs qu’ensuite, rentré chez moi, j’élaborerai avec zèle.[…] »  La suite de la même veine, entraîne le lecteur dans une argumentation exubérante des bienfaits de la promenade.

Si Robert Musil et Franz Kafka comptaient parmi ses admirateurs, Arnaud Claass note dans l’avant-propos du livre qu’il a consacré à Robert Frank, aux éditions Filigranes, que le célèbre photographe d’origine suisse ne voyage jamais sans un livre de son compatriote Robert Walser dans ses bagages.

Un soir de Noël 1956, il sortit de l’hôpital pour une promenade qu’il savait probablement sans retour. Il fut découvert mort dans la neige, à l’âge de soixante-dix-huit ans.

« La Promenade » est éditée chez Gallimard, dans plusieurs collections. Ce texte est aussi paru dans le recueil « Seeland », aux éditions ZOE poche.

A pied! Victor Hugo

Victor Hugo se définit dans Le Rhin comme « un grand regardeur de toutes choses », « plutôt curieux qu’archéologue, plutôt flâneur de grandes routes que voyageur »

L’écrivain convoque dans ce texte la Musa pedestris d’Horace qui consiste à employer une métrique simple s’accordant avec la description d’événements communs. Ainsi, la prose convient à ce texte sur la marche à pied.

« On s’appartient, on est libre, on est joyeux ; on est tout entier et sans partage aux incidents de la route, à la ferme où l’on déjeune, à l’arbre où l’on s’abrite, à l’église où l’on se recueille. On part, on s’arrête, on repart ; rien ne gêne, rien ne retient. On va et on rêve devant soi. La marche berce la rêverie ; la rêverie voile la fatigue. La beauté du paysage cache la longueur du chemin. On ne voyage pas, on erre. A chaque pas qu’on fait, il vous vient une idée. Il semble qu’on sente des essaims éclore et bourdonner dans son cerveau. Bien des fois, assis à l’ombre au bord d’une grande route, à côté d’une petite source vive d’où sortaient avec l’eau la joie, la vie et la fraîcheur, sous un orme plein d’oiseaux, près d’un champ plein de faneuses, reposé, serein, heureux, doucement occupé de mille songes, j’ai regardé avec compassion passer devant moi, comme un tourbillon où roule la foudre, la chaise de poste, cette chose étincelante et rapide qui contient je ne sais quels voyageurs lents, lourds, ennuyés et assoupis ; cet éclair qui emporte des tortues. -oh ! Comme ces pauvres gens, qui sont souvent des gens d’esprit et de cœur, après tout, se jetteraient vite à bas de leur prison, où l’harmonie du paysage se résout en bruit, le soleil en chaleur et la route en poussière, s’ils savaient toutes les fleurs que trouve dans les broussailles, toutes les perles que ramasse dans les cailloux, toutes les houris que découvre parmi les paysannes l’imagination ailée, opulente et joyeuse d’un homme à pied ! Musa pedestris.
Et puis tout vient à l’homme qui marche. Il ne lui surgit pas seulement des idées, il lui échoit des aventures ; et, pour ma part, j’aime fort les aventures qui m’arrivent. S’il est amusant pour autrui d’inventer des aventures, il est amusant pour soi-même d’en avoir.« 

Victor Hugo, Le Rhin, lettres à un ami, Lettre XX.

 

 

Erri de Luca, au pied de la lettre

Erri De Luca, écrivain napolitain, marcheur endurant et alpiniste aguerri, a écrit deux hommages aux pieds.

L’un dans un texte intitulé Eloge des pieds,  l’autre dans un recueil intitulé Le plus et le moins.  

Elogio dei piedi, voir la vidéo 

Nos pieds sont le moyen pour nous déplacer, communiquer, jouer, connaître, apprendre, mais souvent nous les oublions. Pourquoi ?

Parce qu’ils sont loin de notre tête.
Parce qu’ils connaissent le sol, les épines, les serpents, le rugueux et le glissant.
Parce qu’ils sont tout l’équilibre.
Parce qu’ils sont la surface qui nous appartient quand on est dans une foule et qu’on encaisse le genou d’un autre dans une côte, un bras sous le nez, un cartable dans le ventre mais on ne permet pas qu’on nous les piétine.
Parce qu’ils sont la frontière minimum et inviolable.
Parce qu’ils soutiennent le poids tout entier.
Parce qu’ils savent s’accrocher aux moindres prises et appuis.
Parce qu’ils savent courir sur les rochers et les chevaux ne savent même pas le faire.
Parce qu’ils nous emmènent.
Parce qu’ils sont la partie la plus prisonnière d’un corps emprisonné. Et celui qui sort après de nombreuses années doit apprendre de nouveau à marcher en ligne droite.
Parce qu’ils savent sauter et ce n’est pas leur faute s’il n’y a pas d’ailes, plus haut, dans le squelette.
Parce qu’ils savent se planter au milieu des rues comme des mules et faire une haie devant la grille d’une usine.
Parce qu’ils savent jouer au ballon et nager.
Parce qu’ils étaient unité de mesure pour des peuples pragmatiques.
Parce que ceux des femmes faisaient crépiter les vers de Pouchkine (Onegin, strophe 31).
Parce que les anciens les aimaient et lavaient, comme premier soin d’hospitalité, ceux du voyageur.
Parce qu’ils savent prier en se balançant devant un mur ou repliés sur un prie-Dieu.
Parce que je ne comprendrai jamais comment ils font pour courir en comptant sur un seul appui.
Parce qu’ils sont joyeux et savent danser le merveilleux tango, la croustillante danse à claquettes, la flatteuse tarantelle.
Parce qu’ils ne savent pas accuser et parce qu’ils ne prennent pas les armes.
Parce qu’ils furent crucifiés.
Parce que, même quand on voudrait les balancer sur le derrière de quelqu’un, vient le doute que la cible ne mérite pas l’appui.
Parce que, comme les chèvres, ils aiment le sel.
Parce qu’ils n’ont pas hâte de naître, pourtant quand arrive le moment de mourir ils ruent au nom du corps contre la mort.

Traduction de l’italien : Patricia Tutoy, 28 juillet 2008.

Le plus et le moins

Mon pied est un animal préhistorique.
Il est enchaîné à mon talon, sinon il irait léger sans sa charge de porteur de poids
d’un corps soixante fois supérieur au sien.
Il se nourrirait de poussière, d’algues,
il peut rester des heurs sous l’eau
mais dans les chaussettes et les chaussures il souffre.
La nuit, il rêve d’effleurer un pied de femme,
il rêve même d’écrire.
Dans les plongeons de têtes, il sourit d’être
aupoint le plus haut du corps.
La nuit, il sort des couvertures, même l’hiver.
Puis, je le recouvre glacé.
Quand j’écris longtemps, il s’impatiente,
il tape, il tambourine.
Il attribue au corps sa plus exacte définition :
bipède, la partie qui représente le tout.
Mon pied sauveur vit avant moi.
la vipère enroulée toute prête
et il dévia mon pas en un temps record.
Quand il se soulève sur ses pointes en piédestal
il me fait atteindre toutes les hauteurs,
mais quand il s’entête,même la sirène
des bombardements ne le déplace pas.
Tandis que j’écris sur lui bridé dans des sandales,
ironique, il me regarde et remue tarse et métatarse,
s’il était une main, ça voudrait dire : »Que veux-tu? »

traduction Danièle Valin, éditions Folio, Gallimard 2016 

J’irai revoir la Normandie (1)

Giorgio Agamben suggère, dans un entretien avec Patrick Boucheron publié par Le Monde, une leçon d’histoire : « C’est l’urgence du présent qui m’oblige, note-t-il, et comme il n’y a pas d’autres voies d’accès au présent que l’archéologie, mes livres sont l’ombre portée que mon interrogation sur notre temps projette sur le passé. »

Le même Patrick Boucheron signe un texte dans le livre 1944 Paysages|Dommages, dans lequel Antoine Cardi, lui-même historien de formation et photographe publie une série de 31 images relevant d’une archéologie du présent. On notera avec intérêt que ce type de démarche s’inscrit dans un courant qui traverse les pratiques de photographes tels que Thierry Girard et Benoit Grimbert, ainsi que David Goldblatt pour l’Afrique du Sud. Alors que Stéphane Couturier et Henry Leutwyler, par exemple, sont aussi chacun dans leur registre des tenants de ce courant.

Le dispositif

La démarche d’Antoine Cardi, par l’usage d’un dispositif texte-image, construit une nouvelle image de l’absence dans l’évocation de scènes de guerre, ouvrant ainsi la perspective d’un regard renouvelé sur l’actualité de l’image. Il s’agit d’images qui présentent un état de la scène contemporaine du spectateur, par la documentation historique des légendes, des images sous-jacentes investissent le décor pour y convoquer la mémoire des disparus. Le corpus d’images présenté par l’auteur ne se réduit pas à la juxtaposition dont témoignent le contenu et sa légende. En effet, des images palimpsestes, illustrant le regard documenté du spectateur, s’imposent dans une lecture mémorielle. La photographie de la scène dénuée de toute présence humaine se peuple d’acteurs rendus invisibles par les dommages de guerre. Victimes collatérales de l’usage des armes ou des inconduites des militaires, les civils innocents paient en silence un lourd tribut aux fracas des armes.

Les photos montrent le visible, à travers des cadrages, des angles et des valeurs chromatiques conforment aux canons de la photo documentaire. Aucune dramatisation de la scène dont la plate banalité ne présente pas de signe laissant soupçonné ce que la légende va pulvériser. Strictement factuelles ces légendes renseignent les actions destructrices, les causes et leurs effets, ainsi que la comptabilité morbide des dégâts humains.

Un procédé du tressage du décor dans son actualité et de la légende historicisant l’action qui s’y est déroulé fabrique une troisième image dans laquelle l’absence prend corps. Dans ces paysages de nouvelles perceptions s’ajoutent ici aux lieux, mémoires historiques qui se mêlent et agissent dans l’image, à plusieurs niveaux. Le paysage se décrypte dès lors comme des strates actives, lieu de mémoire qui semble vivre des présences qui l’ont habité soixante-quatorze ans auparavant. Le lieu et le temps se collisionnent dans ce paysage normand, incitant le spectateur à pénétrer les arcanes de l’image.

Paysages d’hommages

Comme le titre en livre l’indice, la question de la commémoration est clairement posée.
Le photographe, historien de formation rappelons le, place son projet sous le régime d’une réévaluation de la présentation officielle du débarquement de Normandie en 1944. Sur un périmètre englobant les plages du débarquement, Antoine Cardi identifie des lieux où périrent de nombreuses victimes civiles, non pas seulement sous les balles ennemis, mais sous les chapelets de bombes alliées. Depuis peu, les brochures relatant les faits mentionnent les pertes civiles, ainsi que les exactions de soldats, réputés à tort comme le fait de noirs-américains. « Les Normands, on l’ignore souvent, payèrent aussi un très lourd tribut dans ces terribles combats. » peut-on lire dans le programme du D-Day Festival 2018.

Si la Normandie est riche en monuments commémoratifs des batailles du débarquement, les souffrances endurées par les populations civiles étaient peu documentées, sinon sur les dégâts immobiliers et patrimoniaux. Freud dans les Cinq leçons de psychanalyse note que « les hystériques souffrent de réminiscences », leurs symptômes  seraient les résidus et les symboles d’éléments traumatiques. Le psychanalyste s’appuiera pour sa démonstration sur la ville de Londres, expliquant que les monuments sont des symboles commémoratifs, à l’instar des symptômes hystériques. Il considère la familiarité du citadin avec la nature spécifiquement mnémotechnique des monuments de la ville comme un analogon de l’état pathologique, note Joseph Rykwert dans Le rituel et l’hystérie.

Faut-il suivre Freud dans son analyse ? L’histoire des villes et leurs rituels semblent démontrer le contraire. L’attachement à son environnement permet de réguler ses émotions à travers des moments et des actes rituels favorisant la verbalisation.

En ce qui concerne les territoires du Débarquement alliés de 1944, les monuments et cimetières militaires à la mémoire des soldats morts pour la France entretiennent l’histoire militaire. Antoine Cardi souligne l’absence de lieux mémoriels consacrés aux dizaines de milliers de victimes civiles dont le souvenir pourrait ternir les succès militaires. A travers l’exemple normand, l’auteur nous invite à réfléchir à la place des populations civiles dans les conflits.

Un anachronisme légendaire

Le livre est construit pour rendre tangible l’absence par effacement des victimes. La juxtaposition des légendes historiques et des photos actuelles implique le spectateur dans un processus d’éthérisation des corps des victimes civiles.

Le statut particulier de la légende mérite que l’on en analyse le fonctionnement. L’origine du mot, emprunté au latin médiéval legenda signifie « ce qui doit être lu ». Ici, dans le fonctionnement du livre, les légendes tressent avec les images un témoignage de l’absence dans ces lieux hantés par les disparus. Hommes, femmes, enfants mais aussi habitations, bétails et biens divers essentiels à la vie quotidienne, à l’intimité, à l’histoire de chacun.

S’il existe nombre d’ouvrages sur le sujet, notons pour mémoire les Archives photographiques du MRU à Normandie (éditions Les Falaises-2014) et Normandie, paysages de la reconstruction, photos de Benoit Grimbert (éditions Le Point du Jour-2006), deux ouvrages permettant pour le premier de constater les dégâts et de comprendre les chantiers de reconstruction, alors que le second nous montre une série de photos des bâtiments ordinaires dans leur état actuel, après la reconstruction. Une documentation historique pour l’un, un regard photographique à hauteur d’homme pour l’autre. Ces deux ouvrages pourront compléter utilement Paysages|Dommages, pour les lecteurs désirant approfondir la question de la photo historique et documentaire du paysage urbain.

La présentation de 1944 Paysages|Dommages, aux éditions Trans Photograpic Press fonctionne sur la relation anachronique entre légendes et photographies. Ce que Didi-Huberman analyse ainsi dans La condition des images.

« …, chaque image est à penser comme un montage de lieux et de temps différents, voire contradictoires…/… Le montage intrinsèque à tout événement pourrait être, du point de vue historique, nommé une anachronie ou une hétérochronie. L’anachronisme serait alors la connaissance nécessaire de ces complexités, de ces intrications temporelles. Devant une image, il ne faut pas seulement se demander quelle histoire elle documente et de quelle histoire elle est contemporaine, mais aussi : quelle mémoire elle sédimente, de quel refoulé elle est le retour. À ce moment, l’anachronisme n’est plus une solution de facilité visant à interpréter le passé à l’aide de nos seules catégories présentes, mais une solution de complexité visant à comprendre chaque présent historique comme constitué de nœuds temporels très hétéroclites.»

Antoine Cardi s’en explique dans un texte de réflexion épistémologique en fin de volume, dans lequel on retiendra que « Ce qui permet le rapprochement entre histoire et photographie documentaire esquissé ici, ce sont donc les rapports complexes qu’elles entretiennent toutes deux avec les notions de réel, de vérité et de fiction, partageant une épistémologie mixte construite sur un entrelacement d’objectivité et de subjectivité. »

Des historiens, Annette Becker (historienne, professeure d’université) et
Patrick Boucheron (historien, professeur au Collège de France) complètent le texte de l’auteur-photographe d’informations contextualisant les faits. Les auteurs mènent une réflexion sur les modalités d’écriture de l’histoire ainsi que sur la capacité de la photographie documentaire à rendre compte de ce réel révolu.

1944 Paysages|Dommages
Livre relié demi toilé
éditions Trans Photographic Press
prix : 38€

Note
(1)

Chanson interprétée par les Charlots en 1973, à ne pas confondre avec l’original  de 1836, J’irai revoir ma Normandie,  paroles et musique : Frédéric Bérat, encore moins avec la chanson de Gérard Blanchard – Elle voulait revoir sa Normandie.

Quand revient le temps des vacances
Et qu’on peut sortir de chez nous
C’est sous le beau ciel de la France
Que j’aime passer le mois d’août.
Je prends la Marne et puis Paris
Je fais la route sans détour.
J’aime revoir la Normandie
C’est un pays où je reviens toujours
A la Normandie, ie, ie, ie
A la Normandie, ie, ie, ie
A la Normandie-Niemen

J’ai fait le désert de Libye
Dans une jolie voiture blindée
Et sous le ciel de l’Italie
J’ai visité tous les musées
Mais en traversant ces patries
Je me disais : Aucun séjour
N’est plus beau que la Normandie,
C’est un pays où je reviens toujours.
A la Normandie, ie, ie, ie
A la Normandie, ie, ie, ie
A la Normandie-Niemen

C’est un beau rêve qui me hante
Et qui hantait mon père aussi.
Dans cette campagne charmante
Je voudrais avoir un logis
Un vieux blockhaus pour la famille
Et je pourrais quitter Hambourg.
Car j’aime tant la Normandie
C’est un pays où je reviens toujours.
A la Normandie, ie, ie, ie
A la Normandie, ie, ie, ie
A la Normandie-Niemen

Un jour peut-être je l’espère
L’Europe ne fera qu’un pays.
Il n’y aura plus de frontière
De la Bretagne à la Russie.
Avec ma femme et mes deux filles
J’irai m’installer à Cabourg
Car j’aime tant la Normandie
C’est un pays où je reviens toujours.
A la Normandie, ie, ie, ie
A la Normandie, ie, ie, ie
A la Normandie-Niemen