Des vertus vertes aux choux rouges, le jardin des vertus résume l’histoire d’un miracle religieux devenu réalité sociale. Avant que les jardineries n’offrent leurs luxueux matériels à des urbains en mal de terre, les déclassés, les laissés pour compte de la société industrielle ont développé des formes de solidarité et de convivialité vivrières, dans ce que l’on nommait alors la « zone ».

Jardin des vertus-vue aérienne ensemble

Bien avant que l’abbé Lemire ne fonde « la ligue du coin de la terre et du foyer » en 1896 ; bien avant que les militaires ne mettent à disposition les glacis des forts, transformant ainsi des espaces de défense en espace de vie en 1851 ; bien avant qu’Aubervilliers ne se transforme en banlieue industrieuse ; il existait au Moyen âge un domaine agricole dénommé Albertivillare, la ferme d’Albert, qui dépendait de l’Abbaye de St Denis. Aux environs de l’an 1300, une chapelle St Christophe devient l’église paroissiale.

Terre connue pour sa fertilité, le domaine nourrit les habitants alentours jusqu’à Paris. En 1336 une terrible sécheresse affama la population locale habituée aux soupes de gros légumes. Le 14 mai, de cette même année, une jeune fille entre dans la chapelle St Christophe pour fleurir la statue de la Vierge Marie tout en priant pour demander la pluie. La donzelle dans sa pieuse ferveur remarque soudain que la statue se couvre de larmes alors qu’au même moment le toit résonne des gouttes bienfaisantes d’une longue averse.

Miracle ! Miracle ! Les cloches sonnent à la volée, la population se précipite pour constater que de la statue perle de grosses larmes.

Cette histoire relatée par l’abbé Jacques du Breul, prieur de St Germain-des-Prés sous le titre : Miracle de la Pluie, est à la source de nombreux autres miracles à travers les siècles, conférant ainsi une grande renommée au village et à la statue. Des personnalités royales et ecclésiastiques font le déplacement. Tant et si bien qu’en 1529, dans la nuit du Vendredi au Samedi Saint, les fidèles de toutes les paroisses de Paris se retrouvent un cierge à la main devant Notre Dame de Paris pour rejoindre en procession Notre Dame des Vertus. La lueur des milliers de cierge est telle que les habitants de Montlhéry penseront que Paris est en feu. Au XVème siècle, la chapelle trop exigüe est remplacée par une église, jamais terminée, au plan rectangulaire pour accueillir la foule des pèlerins. Cette procession préfigure par son parcours notre proposition de walkscape.

De cette époque naît la réputation de la Plaine des Vertus dont les gros légumes portent le nom caractéristique du terrain.

A Aubervilliers, 2 associations regroupent les jardiniers, l’une date de 1905, « l’association des jardins familiaux de Pantin-Aubervilliers » qui sous le patronage des autorités religieuses tente de lutter contre l’alcoolisme ouvrier, l’Assommoir bat encore son plein. Laval, maire d’Aubervilliers pose en 1924 les fondements d’un « groupe des jardins des Vertus d’Aubervilliers ». Mais, il faudra attendre 1935 pour qu’une société des « jardins ouvriers des Vertus » se constitue au Café du Bon Accueil, choix visant à s’émanciper de l’influence de l’action des catholiques.

La faucille va remplacer le goupillon, en 1952 l’appellation « jardins familiaux » est officialisée, après bien des péripéties les jardins en milieu urbain sont considérés comme des éléments constitutifs des différentes politiques de la ville. Ceci ne suffit pas à protéger totalement les parcelles de l’appétit des promoteurs.

Les jardins des Vertus ont vu au fil des ans leur superficie diminuer comme peau de chagrin. De 62 000 m² en 1963, on est arrivé aujourd’hui à 84 parcelles sur 26 000 m² auxquelles il convient d’ajouter une parcelle collective et une pelouse pour les événements. Les terrains restent la propriété du Génie militaire mais la Ligue du coin de terre possède la concession exclusive du bail de location. Celle-ci sous-loue des parcelles d’environ 200 m2 à des particuliers qui peuvent en obtenir au maximum deux. La municipalité fournit l’eau gracieusement à travers six points répartis sur le terrain, bien que chacun récupère les eaux pluviales. Les baraques construites de bric et de broc ont vu se succéder des générations d’immigrants qui ont pu ainsi économiser une fraction de leur salaire en mangeant des légumes frais. Lieu de travaux de la terre, quelques élevages de poules et de lapins, mais aussi lieu de villégiature, les jardins offrent leur vie en marge de l’urbanisme dense des immeubles alentour. La liste d’attente est longue, les candidats sont nombreux en cette période difficile particulièrement pour les plus fragiles.

En passant dans l’intervalle entre le serpent des Courtillières, construit par Emile Aillaud et les jardins des Vertus, on prend conscience de la singulière présence d’une nature fragile enclavée dans un tissu urbain dont le développement en menace l’existence même.

 sigle sonTémoignage sonore

Texte et Photos Jacques Clayssen

Mise à jour

En Seine-Saint-Denis, un hectare de jardins ouvriers va disparaître au profit d’un centre aquatique qui servira de site d’entraînement pour les Jeux Olympiques de 2024 et d’une gare du futur Grand Paris Express.

Comment des Jeux Olympiques dits écolo-compatibles et un Grand Paris Express vanté pour ses caravanes publicitaires contribuent à la destruction des Jardins des Vertus.

TRIBUNE parue dans Libération, daté 30 septembre 2020

Aubervilliers : nous étouffons !

Par Le collectif de défense des jardins des Vertus — 

Un jardin partagé en banlieue parisienne.
Un jardin partagé en banlieue parisienne. Photo Thomas Samson. AFP 

Des jardins ouvriers d’Aubervilliers pourraient être en partie remplacés par un écoquartier et un centre de fitness construits en vue des JO de 2024. Jardinières et jardiniers de ces parcelles demandent aux pouvoirs publics de les sauver.

Tribune. Nous étouffons…

…de tristesse depuis que nous avons découvert que les parcelles que nous soignons depuis près d’un siècle doivent être grandement amputées (3 200 m²) pour accueillir l’extrémité d’une piscine d’entraînement des Jeux olympiques de Paris de 2024.

…de colère car pendant des mois nous avons cru à la concertation avec l’équipe municipale sortante. Nous comprenons maintenant que notre dialogue n’était qu’une manœuvre dilatoire. Ils ont gagné du temps pour modifier le plan local d’urbanisme et sacrifier froidement ce paradis de verdure.PUBLICITÉ

…d’impatience quand on nous explique qu’un mètre carré perdu sera remplacé par un autre comme si la biodiversité était un bien de consommation.

…de déception car nous étions heureux·ses de voir notre ville accueillir une nouvelle piscine, un équipement tellement utile pour nos enfants, et que nous découvrons maintenant que ce n’est pas un bassin qui va détruire nos terres mais un centre de «fitness» et un «solarium minéral». Des aménagements dont l’utilité au Fort d’Aubervilliers, une des zones les plus pauvres d’Ile-de-France, pose question.

…de dépit car nous savons que rien ne viendra jamais compenser la destruction de ce patrimoine inestimable. Un des tout derniers témoins de la plaine légumière des Vertus qui fut, dit-on, la plus grande d’Europe.

…de peur pour les renards, les hérissons, les oiseaux, les abeilles, les grillons d’Italie… espèces menacées pour la plupart, qui vont, encore une fois, voir l’homme détruire méthodiquement et sans scrupule leur habitat.

…de fatigue car nous comprenons que les décideurs qui convoitent nos parcelles n’en sont qu’à leur premier coup de pioche. Doivent suivre la gare du Grand Paris Express et l’éco-quartier (sic) du Fort qui sont autant de nouveaux prétextes pour spéculer sur les terres communes que nous entretenons depuis des décennies (10 000 m² de jardin détruits à terme).

…de rire quand nous songeons aux discours et aux engagements écologiques qui accompagnent les Jeux olympiques de 2024 et que nous voyons, encore une fois, les pouvoirs publics profiter de cette occasion pour bétonner et détruire la biodiversité. Il y a nos jardins mais aussi l’Aire des vents au Parc de La Courneuve et d’autres…

….de chaleur car notre ville compte moins de 2 m² d’espace vert par habitant, six fois moins que Paris et quinze fois moins que la plupart des grandes villes de France. Malgré cela, nos modestes parcelles sont sacrifiées. De même que toutes les autres friches que compte cette zone. Un désastre écologique orchestré par l’Etat via la Société du Grand Paris et Grand Paris aménagement.

Nous étouffons une rage que nos origines et notre éducation nous ont appris à contenir; un appel aux politiques, au Comité international olympique, aux Comité d’organisation, à l’Etat…

SIGNEZ la pétition Sauvez nos jardins !