FragmeNts 1

Voyage au milieu du Rien

Démarrage du walkscape, départ de la fameuse galerie Thadhaeus Ropac, repaire des collectionneurs mondiaux de l’art, luxe, calme et volupté. Ensuite poursuite dans le rien de la banlieue, détails, petits signes, déréliction parfois, surprises affectueuses, parkings, cartes, tags partout, jusqu’aux champs de pierres conceptuels du rond-point Riquet.

Photos Patrick Laforet

FragmeNts 2

La Ville discontinue

Suite du parcours. Le Rien s’étend et parfois se rétrécit. Des jeux, du végétal, de la chapelle, des tags encore et partout jusqu’à la démesure pharaonique du tunnel de Bobigny, passage au-dessus des voies ferrées, mauvaise ambiance, spectres blancs de la Shoa à drancy, temple millénaire et arrivée à l’aéroport du Bourget.

En attendant les pelleteuses…

Street Art ? Disneyland ?

Reconstitution historique avant l’heure pour un paysage urbain abandonné au Fort d’Aubervilliers. En attendant les pelleteuses du nouveau quartier à venir, les street artists ont été invités à taguer le terrain vague, les murs, les voitures de l’ancienne casse. Entreprise méritoire et sympathique, idéale pour une promenade encadrée, sans risque, avec vos enfants, dans ce territoire de pré-émeute bien lissé. Les gardiens sont sympathiques et accueillants, l’endroit bien gardé et le café nomade est bon et chaud. Quelques beaux tags, signés façon galerie bobo, le nouveau disneyland du futur est déjà là, à deux pas des « vrais », plus sauvages, plus volatiles, plus urbains, moins codés, qui envahissent les friches proches de Pantin ou de la Courneuve. Apportez vos bombes (de peinture).

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Ce qu’un pas peut.

« A partir de la courge, l’horizon s’élargit » René Char

L’efficacité, imposée par les exigences de la vie actuelle, se traduit par des choix de modes de déplacement rapides. Même les marcheurs, les piétons cherchent à tracer des chemins réduisant les distances. Ils coupent au plus court, traversant hors des passages protégés, sillonnant pelouses ou espaces verts, en traçant des voies directes. Jugeant que les cheminements aménagés, conçus par les responsables des espaces publics les contraignent à des trajets inefficaces, trop longs, trop pensés comme des parcours de promeneur plus que pour des piétons luttant contre le temps. Ce contre la montre quotidien n’est pas que l’apanage de l’urbain, le péri-urbain est encore plus affecté du fait des distances plus longues, principalement pour accéder aux transports en commun. Quant aux campagnes, elles ne sont pas en reste avec des servitudes conçues pour favoriser la rapidité d’accès. Le tracé le plus direct prime sur tous types de territoire, jusqu’aux riverains des fleuves et des rivières qui luttent contre l’aménagement de servitudes de marchepied réclamé par les promeneurs.

espace vert dégradé

Qui n’a pas suivi ces sillons dans l’herbe ou les pelouses pour rejoindre plus rapidement son but ? La tentation du moindre effort, du temps gagné, du détour inutile ne laissent pas le temps à la nature d’effacer les tracés empruntés par un nombre toujours plus important de marcheurs. Alors qu’il ne s’agit ni d’une affirmation d’indépendance, du type : je marche hors des sentiers battus, ni d’une incivilité revendiquée, mais d’un gain de temps, cette option d’économie de temps semble rarement envisagée par les aménageurs. L’expérience du marcheur propose des alternatives adaptées. L’efficacité voudrait que la simple observation de ces chemins sauvages soit reprise par les aménageurs pour satisfaire les utilisateurs. Il est étonnant que l’on exige une parole, un point de vue de l’usager pour tous les actes commerciaux ou citoyens, que radios et tv traquent la parole, l’avis dans des micros-trottoirs sans fin, que les politiques sollicitent les citoyens à travers forums et réunions participatives, sans que les tracés performants des marcheurs ne soient aménagés suivant le choix des utilisateurs. Le pied du marcheur ne semble pas reconnu comme une expression citoyenne à prendre en compte. Il en va de même pour les pistes cyclables, alors que la mixité urbaine entre piéton et deux roues requiert un minimum de savoir-vivre ensemble pour partager des voies contiguës.

Le walkscape

A l’ opposé de cette attitude, le walkscape 1 réinstaure les pérégrinations, les parcours indirects, les chemins déviants, les errances choisies.
La marche, déplacement doux aux vertus vantées par les organismes de santé, retrouve une place dans les modes de locomotion tant pour ses qualités en phase avec les préoccupations environnementales, que pour ses bienfaits sur le corps et sur l’esprit. Mais aussi,  pour la convivialité recherchée des marches en groupe ou encore pour la solitude revendiquée du marcheur se frayant un passage parmi les chenilles humaines en migration estivale sur des chemins saturés.

Le marché et le marcheur

Les chemins de Compostelle n’ont jamais connu autant de succès, de même que les GR, ou les chemins forestiers du Nord de l’Europe.

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Ainsi, avant les périodes de grandes transhumances, il faut écouter les vendeurs de chaussures expliquer à une clientèle exigeante sur le confort, la technicité d’une chaussure dont les matériaux, les semelles et le laçage requièrent des compétences et une expertise de haut niveau. Le succès du Gore-Tex 2, matériau magique des équipementiers, connaît des limites qu’il convient de respecter pour ne pas subir les pires désagréments, sans parler des souffrances prédites avec force détails. L’explication sur l’indice Schmerber 3 de 1500 de ce tissu convaincra le marcheur de suivre les conseils éclairés du spécialiste du chausson, de la semelle rigide ou souple, de la chaussette adéquate. En effet, les capacités d’échanges thermiques du Gore-Tex ne sont efficaces que sous certaines conditions de température. Alors que le cuir conserve ses qualités avec une plus grande tolérance. Puis, la question de l’étanchéité entraîne des positions inconciliables entre les randonneurs en zones humides ou ceux habitués à marcher sous des pluies abondantes, chacun  défendant son choix argumenté sur des expériences vécues.

chaussure marche éclaté

L’ego des marcheurs s’étale dans une profusion d’ouvrages relatant les expériences mystico-poético-sportive que le lecteur aura pu suivre en direct live par tweets, par blog avec cartographie active et géolocalisation. Je sais où je marche, ils savent où je suis. Je marche par délégation. La mobiquité 4  me permet d’être en déplacement sur la route tout en restant en contact permanent avec le reste du monde. Le marcheur connecté, une figure jusqu’alors inconnu, apparaît avec l’usage intensif des smartphones et leurs apps spécifiques : podomètres, géolocalisation, cartographie active constituant les incontournables de la mobilité numérique. Sans oublier les adeptes de la GoPro, auto-vidéaste de leurs exploits. GoPro, Be a Hero clame le slogan de la marque, bientôt s’ajoutera le drone pour se filmer dans le paysage et explorer des lieux réputés inaccessibles. Le regard téléporté permettra d’acquérir le point de vue de l’oiseau. Le marcheur connecté, embarquera dans sa marche un équipement technique lui permettant de réaliser en direct et en autonomie ce que les équipes TV d’aujourd’hui suivent pour nous, lors des émissions consacrées aux marcheurs de l’extrême ou aux concurrents prêts à découvrir des mondes inconnus comme le propose une émission de M6.

Pékin Express M6

Le marcheur isolé se marginalisera, figure en voie de disparition transitoire, car à sa solitude physique, il ajoute l’absence de lien de communication. Pourtant, digne représentant d’une pratique humble et fatigante, conquérant de l’inutile, il ne marche que pour porter ses pas là où son regard le guide sans témoin, il est un corps présent au paysage, mais absent socialement. Il disparaît des radars, il découvre sans laisse numérique, il avance sur le chemin. L’étape signe son passage, les étapes scandent son parcours, les parcours intermédiaires l’isolent dans une solitude revendiquée ou subie suivant les accès aux réseaux.

crabe équipé gopro

Les pérégrinations s’inscrivent dans le registre plus complexe du parcours en soi. Le but à atteindre, le point d’arrivée ne sont pas des objectifs mais des points d’arrêt de la marche. Le parcours se construit par sérendipité 5. La curiosité guide les pas vers des détours, des cheminements dans les marges, des allers et retours vers des écarts, des impasses.

Le marcheur arrive en nage, ironie de l’effort consenti pour parvenir à ses fins. Marcher nécessite un effort physique sollicitant les membres inférieurs dont principalement les pieds. Objet de toutes les attentions et tous les soins, le pied occupe une place prépondérante dans l’histoire de l’humanité.

L’homme a débuté par le pied. André Leroi-Gourhan

Dès l’Antiquité le pied s’impose autant comme mesure que comme source de mythes. L’énigme du Sphinx, l’un des plus anciens mythes, utilise le pied pour décrire les différents âges de l’homme : Quel est l’être vivant qui se déplace le matin sur quatre pieds, à midi sur deux et le soir sur trois ? ».

Bacchants

Si l’on se souvient que la résolution de l’énigme par Œdipe signe la mort du Sphinx, ce que l’on retient d’Œdipe a généralement trait à la psychanalyse, oubliant que son nom le désigne comme l’homme aux pieds enflés. En effet, l’étymologie de son anthroponyme est issue de la combinaison grecque de la forme verbale οiδέω-ὦ signifiant s’enfler, se gonfler et du mot πούς pied. A sa naissance les pieds d’Œdipe ont été percés et noués ensemble par son père Laïos qui l’abandonne accroché par les pieds sur le mont Cithéron, avant que des bergers ne le recueillent. S’il ne conservera aucune marque physique de cette blessure originelle, son nom en rappellera le souvenir durant toute son existence.

Comme le relève Françoise Yche-Fontanel, enseignante à Montpellier, dans sa communication intitulée : Les boiteux, la boiterie et le pied dans la littérature grecque ancienne, l’abondance des références au pied dans les textes antiques démontre combien le pied, élément primordial de l’être humain, s’impose, avec la marche, comme référents essentiels de la destinée humaine. Retenons chez Euripide l’expression répétée concernant l’image du pied aveugle. Tirésias, dans les Phéniciennes, déclare à sa fille : « tu es l’œil de mon pied aveugle », alors que quelques pages plus loin, c’est Œdipe qui demande le soutien d’un bâton pour son pied aveugle.

La marche, c’est le pied ! Dans cette expression dont l’origine provient de l’argot de pirates. En effet, la mesure du butin, avant partage, s’effectuait à l’aide du pied et ce moment étant un moment de joie partagée, l’exclamation a survécu pour exprimer la satisfaction lors d’un événement. Actuellement le pied, unité de mesure, n’a pas été remplacé par le système métrique dans tous les secteurs. Le pied (foot, pluriel feet en anglais) demeure une unité utilisée dans l’aviation, pour les optiques de cinéma et dans les pays anglo-saxons généralement pour mesurer les longueurs comprises entre 50 cm et 500 m. C’est le cas pour la taille des personnes, les dimensions d’une pièce, d’un bateau ou pour indiquer, sur un panneau, la distance à parcourir à pied. Cette persistance du pied pour ce qui relève de l’humain, de la marche est révélatrice d’une résistance du corps comme mesure dans un monde techniciste.

appropriation arpenteur carte chemin cheminement confins déambulation démarches dérive errance espaces esthétique exploration flaneur géographie interstices investigation liaison lieux lisières marche marges parages parcours pas passant paysage pied piéton périphérie périurbain pérégrination route récit structure narrative territoire topographie urbanisme urbanité urbex vagabond vernaculaire ville voie walkscape

La marche reste le garant de notre ancrage corporel et charnel dans notre environnement. Ce que confirmera Neil Armstrong, en 1961, quand posant le pied sur la lune, il déclara « That’s one small step for man, one giant leap for mankind ». Le mythe continue.

 

 

Notes

1-     Walkscape, manière de s’engager dans le paysage, démarche qui permet de percevoir le monde et d’être dans le monde qui participe à l’élaboration d’un certain sens, résultant d’un trajet individuel associant le corps et la pensée.

2-     Gore-Tex, marque déposée d’un nouveau genre de tissus techniques permettant de fabriquer des vêtements imperméables et respirants même sous l’eau, des produits qui permettent de confiner les odeurs corporelles humaines, et une version ultra-légère et compressible des vêtements d’extérieur.

3-     l’indice Schmerber, unité servant à mesurer l’imperméabilité (1 Schmerber équivaut à 1 colonne d’eau de 1mm). Un tissu qui détient une valeur de 10 000 Schmerber peut donc résister à 10m d’eau. Mesure inventée par Charles Edouard Schmerber (1894-1958), industriel du textile.

4-     mobiquité,  issu de la contraction des mots mobilité et ubiquité. La mobiquité répond au concept ATAWADAC (AnyTime, AnyWhere, AnyDevice, AnyContent) qui décrit la capacité d’un usager à se connecter à un réseau « n’importe quand, n’importe où, via n’importe quel terminal et pour accéder à n’importe quel contenu ». concept imaginé par Xavier Dalloz, enseignant en économie numérique, consultant et correspondant du CES (Consumer Electronics Show) en France.

5-     Sérendipité, Issu de l’anglais serendipity, ce terme, forgé par le collectionneur Horace Walpole en 1754, signifie « don de faire des trouvailles ». C’est la version réactualisée du « quand on ne cherche pas, on trouve ». Savoir tirer parti des circonstances imprévus, garder l’esprit ouvert.

Texte et Photos Jacques Clayssen

Le Chant des Pierres

Le Nomade et le séDentaire

Patrick Laforet

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Le rapport entre celui qui arrive et celui qui reste est aussi éternel que la lutte entre le yin et le yang. Aujourd’hui les avant-gardes de la mondialisation et de la paupérisation qui l’accompagne jettent dans le paysage leur nouvelle forme d’occupation du sol et de l’espace. Cela bien entendu ne passe pas très bien auprès des responsables du dit espace. Les techniques se raffinent pour empêcher « l’autre » de s’arrêter et produit parfois de somptueuses œuvres conceptuelles involontaires, comme ces champs de pierres installés pour rendre impossible le squat automobile et caravanier en dehors des clous. L’époque ne supporte plus les trous, les occupants, le moindre interstice devient un problème, pose des questions et demande des solutions, plutôt que d’expulser, empêcher de s’arrêter.
Circulez tant que vous voulez mais surtout ne vous arrêtez pas, jamais, nulle part, les trottoirs deviennent suspects, la grille, par un étrange retour du refoulé de l’histoire, devient la métaphore d’une socialité âpre et d’une entropie en augmentation exponentielle. Reste une « œuvre“ sans précédent, intermédiaire contemporain entre le cimetière et l’alignement sacré de Karnak, où la métaphysique le dispute à la surprise. Ouvrez bien vos yeux, passez y au soleil couchant et vous vous retrouverez en plein Kubrick, au début de l’odyssée, quand les singes découvrent la violence, le périphérique proche fournira le bruit des grands fauves.

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Prière de regarder les pierres

Jacques Clayssen

28WAvant de s’engager sous le pont de la nationale 186 les larges trottoirs bordant la rue de Stalingrad, au carrefour Repiquet à Bobigny, ont été parsemés de grosses pierres anti-stationnement. Aménagement urbain déserté par les piétons, ces trottoirs servaient de stationnement à des véhicules de tout gabarit.
L’étrangeté de ce dispositif retient le regard des rares passants qui ont une vue plongeante sur le dispositif depuis les rambardes du pont de la nationale. Ce dispositif scénique permet une vue d’ensemble sur les pierres disposées en quinconces dans un espace inséré entre la ligne de tramway et la nationale.
L’accès piéton reste possible bien que le cheminement soit réduit au minimum sous le pont. Sans être une impasse, il s’agit d’un lieu peu fréquenté par les marcheurs, car ne menant à aucune rue commerçante ou à des lieux d’habitation.
Cette installation de par sa situation, dans un espace restreint dominé par des rambardes, n’est pas sans évoquer une oeuvre de land art. Les références visuelles orientent la nature du regard qu’un passant averti portera sur cet empierrement.
Dans l’Empire du Soleil Levant, avant de parler de jardin, les nippons concevaient des espaces aménagés suivant des principes connus comme pratique de « l’art de dresser les pierres » (ishi wo taten koto), ce qui marque dès une époque reculée l’importance et le respect qu’inspirait le minéral dans le jardin. Il faudra attendre l’ère Chōgen, donc l’an 1028, pour que commence la codification connue sous l’intitulé Sakutei Ki, l’art secret des jardins japonais. L’Occident s’est doté de jardins de pierres dont des copies plus au moins inspirées ont proliféré de la Fondation Albert Kahn à Maulévrier dans le Maine et Loire pour ne citer que ces deux extrêmes en France.
Pour les Japonais, c’est la terre qui est sacrée, non le ciel. Dans toutes les villes du monde, c’est encore bien souvent la voiture qui est sacrée, non le piéton. Mais les voitures ventouses et les voitures ne stationnant pas sur des places payantes sont éliminées au profit des pierres, des potelets et des bornes censés protéger les espaces de circulation pédestre ou les dents creuses du tissu urbain.
Autant d’installations susceptibles d’être appropriées par des street artistes, comme le sont les pierres taillées ou les potelets repeints. Dans d’autres cas, comme ici, seul le regard porté sur l’installation peut évoquer une installation artistique.
L’organisation et l’agencement de monolithes, de rochers ou de pierres relèvent de l’architecture civile mais aussi militaire. De l’agrément ou du désagrément.
Les pierres s’imposent visuellement comme autant de pièces d’un ensemble minéral dont la naturelle brutalité protège des lieux inoccupés, gardiennes du devenir ou de la conservation d’un vide à préserver. «Les pierres peuvent servir de marqueurs du temps ou de la distance, ou exister comme parties d’une sculpture gigantesque mais anonyme. » Richard Long,Royal West of England Academy, Bristol, 2000.

La marche comme pratique esthétique

Francesco Careri  Walkscapes
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9782330018450Ouvrage culte pour les urbanistes et les architectes, Walkscapes fait de la marche beaucoup plus qu’une simple promenade. Pour Francesco Careri, en effet, l’origine de l’architecture n’est pas à chercher dans les sociétés sédentaires mais dans le monde nomade. L’architecture est d’abord
traversée des espaces : ce que Careri appelle parcours. Ainsi le menhir, point de repère dans l’espace, à la croisée des chemins.
La marche est esthétique, comme la conçoit André Breton pour la place Dauphine. Elle révèle des recoins oubliés, des beautés cachées, la poésie des lieux délaissés.
La marche est politique. En découvrant ces espaces qui sont à la marge et cependant peuplés, elle montre que les frontières spatiales sont aussi des frontières sociales.
Careri s’évade de la ville-événement pour errer dans ce qu’il appelle la Zonzo (la zone, l’espace exclu, à l’abandon, à la marge, inexploré et pourtant vivant). En se laissant porter par la marche, on franchit des frontières invisibles, on recompose une ville nouvelle.
Ce livre passionnera, au-delà des architectes et des plasticiens, ces flâneurs et ces explorateurs qui font de la ville leur terrain de chasse privé.

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L’auteur
Francesco Careri, né à Rome en 1966, est cofondateur de Stalker/
Observatoire nomade et chercheur au département d’architecture
de l’université de Rome III, où il dirige le cours d’arts civiques, un
enseignement entièrement itinérant créé pour analyser et interagir avec
les phénomènes émergents de la ville. Depuis 2012, il est directeur
du LAC (Laboratorio Arti Civiche) et du MAAC (Master in Arti
Architettura Città).

Piéton Mon AmoUr

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La verrue habituelle des paysages contraints. Le piéton est par nature indiscipliné, impatient et ne supporte pas le détour : considéré comme stupide et rebelle par le code, il convient de bien l’encadrer. Ce petit signe vient souvent forcer l’attention du walkscapeur et signale involontairement tous ces endroits magiques où plus rien n’est prévu, ces vides interstitiels où tout peut arriver, y compris le rien et le vide intégral. Derrière le panneau, plus de civilisation, plus de confort, la guerre de tous contre le piéton se déploie, l’aventure est totale, no prisoners derrière l’étendard de l’automobile.

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derive_3Dream catcher, 19 mai 2014, © Patrick Laforet

 

Pas de tombe pour Ducasse

Nouvelles CuRieuSes ou sinGulièReS du poète Isidore Lucien Ducasse : le faux mystère de la tombe d’Isidore Ducasse.

Parmi ceux-ci Isidore Ducasse, le Comte de Lautréamont lui-même, cite le nom de Troppmann dans une liste hétéroclite publiée dans Poésie I. Mais dans Poésie II, il revient sur l’affaire en ces termes :

La pensée n’est pas moins claire que le cristal. Une religion, dont les mensonges s’appuient sur elle, peut la troubler quelques minutes, pour parler de ces effets qui durent longtemps. Pour parler de ces effets qui durent peu de temps, un assassinat de huit personnes aux portes d’une capitale, la troublera — c’est certain — jusqu’à la destruction du mal. La pensée ne tarde pas à reprendre sa limpidité.

Isidore Ducasse observe à juste titre que l’affaire disparaitra de la presse, après l’exécution de Jean-Baptiste Troppmann, pour s’emparer du « terrible événement d’Auteuil » à savoir l’assassinat du journaliste Victor Noir par Pierre Bonaparte le 10 janvier 1870, soit exactement neuf jours après la mort de Troppmann. L’inhumation du journaliste de La Marseillaise au Père Lachaise le 12 janvier donna lieu à d’importantes manifestations et à des heurts avec la police devant le Théâtre des Variétés proche du domicile d’Isidore Ducasse.

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Le verbe passer constitue l’une des actions les plus fréquentes dans les Chants de Maldoror. Action qui se décline dans le fait de traverser l’espace, de se trouver sur le chemin d’autrui. Mystère du passant, Lautréamont définit l’espace comme une zone de traversées dans lequel Maldoror est d’abord celui qui a été vu, comme le note Isabelle Daunais, auteur de La forme d’une vile dans les Chants de Maldoror.  Agé de 24 ans, Ducasse décède à Paris, rue du Faubourg Montmartre, le 24 novembre 1870 durant le siège de Paris, alors que le Second Empire s’effondre. Il sera inhumé, le lendemain au cimetière Nord, connu aujourd’hui sous le nom de cimetière Montmartre, dans une concession temporaire de la 35ème division sous le n°9257 du registre de l’époque. Edmond de Goncourt note dans son journal à la date du décès : …Le chiffonnier de notre boulevard qui, dans le moment, fait queue à la Halle pour un gargotier, racontait à Pélagie qu’il achetait, pour son gargotier, les chats à raison de six francs, les rats à raison d’un franc, et la chair de chien à un franc la livre.

Alors commence le mystère de la tombe du célèbre auteur révélé par Soupault et  Breton. En effet, le 20 janvier 1871, le corps de Ducasse est déplacé une concession désaffectée du cimetière,  49ème division, ligne 27, fosse 6 qui sera reprise par la municipalité en 1880. Emplacement sur lequel ont été construites les rues Lamarck, Carpeaux, Joseph de Maistre et Coysevox. Une version différente veut qu’un obus prussien ait pulvérisé des tombes, dont la sienne. Les restes de ces concessions sont réputés transférés à l’ossuaire de Pantin. Mais il n’existe aucune mention de son nom dans les registres. Une légende vivace perpétue sa présence au Cimetière de Pantin dont les gardiens expliquent, qu’il n’y a aucune trace ni tombe, aux admirateurs de l’auteur des Chants de Maldoror. Deux rues portent son nom aux abords du cimetière parisien l’une à Bobigny, la seconde à Aubervilliers comme pour témoigner d’une mémoire de la présence des restes du Comte.

ancienne emprise du cimetière Nord

ancienne emprise du cimetière Nord

Texte Jacques Clayssen

 

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derive_4Mille et Unes Nuits, 18 février 2014, © Patrick Laforet

 

Le massacre de Pantin

Nouvelles CuRieuSes ou sinGulièReS de l’assassin Troppmann : sous le Second Empire en déclin, Pantin sera le théâtre d’un crime qui marquera un tournant dans la spectularisation de l’information.

Belleville a été durant soixante ans, tout comme Le Bourget, une commune du canton de Pantin jusqu’à son annexion à Paris en 1860.En annexant ses villages limitrophes, Paris arrive aux portes de Pantin. Dès lors, seule l’enceinte des fortifications sépare les deux villes. Des terres cultivées cèdent la place aux usines qui commencent à s’implanter sur le territoire, alors que les abattoirs et le marché aux bestiaux s’installeront sur les terrains réservés à cet effet à La Villette. Cette urbanisation vise à faciliter la vie de la capitale donnant une nouvelle identité à Pantin qui de bourg rural deviendra ville de banlieue.

C’est dans ce cadre encore rural au matin du 20 septembre 1869, sur le lieu dénommé alors le chemin vert près de ce qui s’appelle aujourd’hui quatre chemins à proximité de la gare de Pantin, que Jean Langlois cultivateur, déterre six cadavres de cinq enfants et de leur mère, un septième corps sera  découvert plus tard sur le même terrain. Tous atrocement mutilés. Un premier meurtre commis en Alsace portera à huit le nombre de cadavres dans cette affaire criminelle hors du commun.

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L’affaire Troppmann vient de commencer. Le journaliste du Petit Journal relate la découverte des corps des victimes tous issus de la famille Kinck, originaire de Roubaixpar le  cultivateur : « Arrivé sur la lisière d’un champ ensemencé de luzerne, il remarque tout à coup une mare de sang. Tremblant, ému, sous le coup d’un sinistre pressentiment, il écarte la terre avec un de ses outils ; il met au jour un foulard. Il fouille encore et bientôt il se trouve en présence du cadavre d’une femme, vêtue encore d’une robe de soie. » . »  L’auteur descrimes Jean-Baptiste Troppmann sera condamné à mort le 31 décembre de la même année et guillotiné après rejet des recours le 19 janvier 1870 devant la prison de la Roquette. Il avait 20 ans. Le procès se déroule sur fond de tension avec l’Allemagne, la déclaration de guerre franco-prussienne sera proclamée le 19 juillet 1870.

 

Le massacre de Pantin

Enfants victimes du meurtre

A l’époque, le journal satirique L’Eclipse décrit ainsi la scène du crime : à travers la plaine rase tondue, ponctuée çà et là de cheminée d’usines et de bâtisses lourdes, que l’on a baptisé abattoir.

Cette affaire, qui marquera durablement les esprits, reste dans les annales de la presse, de la police et de la justice comme un moment de démesure. L’événement va focaliser l’attention des journaux de l’époque, mais aussi des milieux littéraires. Le terme fait divers employé pour la première fois en 1863, s’impose avec cette affaire hors du commun. Avant la publication du Petit Jornal, cette rubrique se nommait « nouvelles curieuses ou singulières ».  Les tirages des journaux explosent, la foule se presse sur les lieux du crime et plus tard devant la guillotine.

Le Petit journal, titre populaire de l’époque, approchera un tirage de 600 000 exemplaires en publiant un feuilleton quotidien qui entretient l’intérêt des lecteurs. 100 000 personnes viennent sur les lieux où se sont installées buvettes et étals de marchands. Tout le monde piétine dans la boue, les familles curieuses s’agglutinent encouragées par l’ensemble de la presse qui mobilise un nombre important de rédacteurs.

Ce fait divers exceptionnel inspire des poèmes, des chansons populaires, mais aussi des auteurs dont Stendhal, Flaubert, Zola, Dumas, Rimbaud et même Victor Hugo alors en exil qui n’assistera pas à l’exécution, contrairement à Tourgueniev, mais qui défendra une position tranchée contre la peine capitale.

Le Petit journal 1880

Le Petit journal 1880

dossier Cour d'assise de la Seine

dossier Cour d’assise de la Seine

LiMite veRticAle

IMG_2132Limite verticale pour l’arrivée de Hors-Circuits, le walkscape vient se terminer sur le lac tranquille des pistes de l’aéroport du Bourget, bordées de bâtiments industriels parés de blanc, dans une ambiance balnéaire pimpante. Tout le bric à vrac aéronautique s’étale sur les alentours, le musée de l’air et de l’espace offre une magnifique promenade technologique dans l’un des plus vieux rêves de l’humanité. Les business man débarquent du monde entier dans leurs jets privés et un ballet de limousines, les groupes scolaires viennent pique-niquer sur les pistes désertées, l’autoroute murmure à quelques mètres, la cité Germain Dorell étale ses sculptures art-déco de l’autre coté de la nationale, les restaurants préparent les fêtes du soir, vous êtes partout et nul part, juste au bord de plusieurs mondes. La galerie Gagosian en fin de parcours confronte les meilleurs œuvres contemporaines à toute cette agitation tranquille dans un bâtiment discret et sophistiqué. Fin du parcours, reste à repartir avec le bus qui vous ramènera directement à la gare de l’Est après un dernier voyage dans les grands espaces autoroutiers du nord de Paris.

Impressions par Jacques Clayssen, photophone


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iMageS en TouTeS LeTTres

les mots des photos

PaysaGe réinventé

36700018Le blog « restless transplant » constitue une excellente introduction à un nouveau paysage contemporain, par le voyage et son récit en images. Réinvention par la mobilité, le déplacement perpétuel, dans la grande tradition des clochards célestes.
wallsetuptruck
Un nouveau mouvement photographique se fait doucement jour aux Etats Unis, en dehors des galeries et des institutions. De jeunes photographes talentueux partent sur la route, dérivent tranquillement en moto, camper, bus dans le grand tissus naturel-urbain du monde et photographient simplement leur vie au quotidien, dessinant le paysage d’une génération qui bouge, campe, fait des feux de camps, surfe, sur l’eau et la neige, se rencontrent et repartent, mange des choses colorées, porte des vêtements easylife, sortes de nouveaux hippies-techno-cool-concerned curieux et explorateurs, sans destination ni centre, que l’on pourrait croire sortis d’une publicité hyper-segmentée. Rien de nouveau sous le soleil, direz-vous, les précédents sont nombreux et brillants, mais c’est simplement l’air du temps qui se déploie et investit de nouveau des choses déjà explorées, documentées, vécues, avec toute l’arrogance de la redécouverte et du réenchantement, l’éternel retour.
Rien à vendre ni à acheter, « just a living » selon l’expression, quelques moments intimistes, des vagues, des couchers de soleil, des personnages, jeunes, vieux, étrangers, des animaux, toute une tribu en mouvement dans une sorte d’apesanteur palpable, le tout photographié avec une intelligence et une élégance de l’image qui ne se dément jamais : cadrage, simplicité, authenticité, couleurs, sujets, lumières, scènes, tout est beau, chaleureux et sensuel, naturel, ni pose ni pittoresque. Un style d’image très sophistiqué qui se coule dans un naturalisme minimaliste très efficace, jamais rien de trop, jamais de superflu, toujours le bon moment, la bonne lumière, dans une évidence et une discrétion très janséniste.
Paysage d’une nouvelle jeunesse, d’une errance joyeuse et insouciante, qui pourrait tourner à la caricature si la chose ne durait depuis plusieurs années, en-dehors des modes et de la moindre reconnaissance, la vie des bas-cotés, du paysage mobile toujours renouvelé, jamais lassant puisque toujours quitté jour après jour, toujours neuf, surprenant, nouveau, captivant, chatoyant. Le paysage du voyage sans destination, le monde est une (belle) carte postale quand photo et mode de vie deviennent une même écriture, nous sommes tous des images….

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Stanley Marsh 3, le millionnaire américain à l’origine de « Cadillac Ranch » est mort. Grâce lui soit rendue d’avoir érigé un des rares « menhirs » de l’époque moderne.

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Une société aussi nomade que les Etats Unis avait besoin d’un repère, d’un phare dans la nuit où se retrouver, se rencontrer et de marquer le paysage mythique des routes, voies, autoroutes, subways d’une empreinte collective. Selon Francesco Careri, l’auteur de « Walkscape », les menhirs sont à l’origine de l’architecture, lieux de rencontres à la fois verticale, transcendance mystique, et horizontale, nœuds de communication pédestre dans les sociétés nomades. De ce côté le Cadillac Ranch a bien fonctionné, situé sur le bord d’une route mythique et fréquenté par les bikers et autres vagabonds de la route, régulièrement entretenu, tagué, photographié, il est devenu une icône incontournable du paysage américains, intermédiaire entre le totem, l’aire de repos et l’espace sacré du culte de la voiture. Situé à Amarillo au Texas, créé en 1974 par Chip Lord, Hudson Marquez and Doug Michels, tous fondateurs du non moins mythique AntFarm, il consiste en un alignement de cadillac a demi-enterrées par l’avant et inclinées dans la terre selon le même angle que la pyramide de Giza en Egypte.
Quelques images rares de son installation et de ses fondateurs, et pour terminer une image de son petit frère le « Air Stream Ranch », dont l’existence n’a malheureusement pas eu la même longévité.

Le logo/étalon

La marche, ce déséquilibre rattrapé qui permet à l’homme d’avancer, de se mouvoir dans l’espace, marque le territoire de l’humain. Là où l’homme a marché, le lieu est approprié, dans le sens connu comme propriété du domaine humain. Quand Neil Armstrong laisse une empreinte de pied sur le sol lunaire, l’image devient preuve, la marque de pas y constitue titre d’appropriation. Auparavant, quand Muybridge en 1884 publie Animal Locomotion, c’était déjà l’image photographique qui fournissait les éléments d’une nouvelle compréhension et perception du mouvement et de la marche en particulier. L’empreinte du pied botté de Neil Armstrong relève de la même empreinte que les enquêteurs, les pisteurs, les éclaireurs suivent à la trace. La pointure, la taille du pied, s’impose comme critère d’identification.
Le logo de DéMarches d’une taille de 30 cm se réfère à la mesure anglo-saxonne du pied (feet) soit 0,3048 mètre. Il fonctionne comme référence pour donner l’échelle, à la fois pour la mesure du paysage environnant et pour la mesure du rythme, la cadence. Si le pied donne ici l’échelle de l’humain, c’est qu’il s’agit de la partie du corps qui établit le contact avec le sol, celle qui marque de son empreinte le parcours, la trace sur le chemin.