Le paysage a été longtemps centré sur ses représentations, l’expérience kinesthésique ne sera prise en compte que plus récemment alors qu’elle participe à la constitution du paysage considéré dans sa globalité.

Le paysage est longtemps resté cantonné à la définition d’étendu qui s’offre à la vue d’un observateur. Les étymologies qu’elles soient latines (pagus) ou germaniques (landschaft) inscrivant l’origine du terme dans les notions de territoire et de pays.

Les sens de la distance : la vue et l’ouï, comme les sens de la proximité : l’odorat, le goût, le toucher composent un ensemble de stimuli fonctionnant soit en autonomie quand la suprématie de l’un d’entre eux s’impose, soit par agrégation des sensations dans une sensation diffuse. Mais la primauté de la vision s’est dissoute dans les néologismes anglais qui se sont imposés dans les études du paysage offrant à chaque sens un nom composé sur la racine –scape.

C’est pourquoi un retour à la première étymologie du terme landscape semble nécessaire. Tim Ingold (1) a récemment signalé qu’un amalgame concernant le suffixe du terme avait eu lieu au cours du XVIIe siècle. Avec l’emploi du mot landscape pour qualifier la peinture flamande de paysage, une confusion a vu le jour, privilégiant le scope d’origine grecque (skopein : regarder) au détriment du scape issu du vieil anglais (sceppan ou skyppan : donner forme). Or, le mot landscape, apparu à l’époque médiévale, faisait alors référence à la mise en forme de la terre par la communauté agraire. Selon Ingold, pour qui ce glissement inopportun a entraîné une confusion sans précédent dans l’emploi du terme landscape, le paysage n’est pas tant lié à l’art de la description picturale qu’à la mise en forme d’un espace par ses habitants (Ingold 2011).
Extrait de la thèse de Laure Brayer (2) : Appréhender, partager et concevoir le paysage en pratique à partir de dispositifs filmiques.

Le vocabulaire du paysage s’est enrichi de néologismes anglo-saxons : Le walkscape est une affaire de marche, de promenade, de flânerie, conçues comme une architecturation du paysage, suivant la définition du groupe Stalker, alors que les mots soundscape, smellscape, touchscape viennent décliner des approches sélectives basées sur la prééminence du sens physiologique retenu pour appréhender le paysage.

Ingold appuie sa proposition de taskscape sur l’analyse de ce tableau de Bruegel l’Ancien (Les moissonneurs, 1565)

Ingold appuie sa proposition de taskscape sur l’analyse de ce tableau de Bruegel l’Ancien (Les moissonneurs, 1565)

Mais à cette liste, il convient d’ajouter le taskscape que Tim Ingold, professeur d’anthropologie sociale à l’université d’Aberdeen, définit dans son livre paru en 1993 « The Temporality of the Landscape » comme  « just as the landscape is an array of related features, so – by analogy – the taskscape is an array of related activities».  En français, le taskscape est compris comme le « paysage des activités ». Si le landscape relève de ce que nous voyons autour de nous, le taskscape est ce que nous en entendons. La notion de taskscape s’appuie sur l’expérience de chacun qui installé devant un paysage est en capacité d’y entendre des activités qu’il ne voit pas. Ces bruits dont la source nous reste invisible renseignent l’observateur sur les activités en cours dans le paysage observé.

Tim Ingold développe dans son dernier ouvrage Marcher avec les dragons, des observations qui invitent à écouter les signaux émis par la nature « La terre s’adresse aux hommes à travers de nombreuses voix ». Durant son cours sur le rapport de l’homme au paysage, il n’hésite pas à proposer à ses étudiants de marcher dans les collines en examinant des techniques traditionnelles, il invite à «une observation qui nous constitue comme partie de ce que nous observons ».

Il préconise de se soustraire à la passivité contemplative, pour s’inscrire dans une position plus dynamique liée avec les activités qui composent le paysage.  Tim Ingold complète l’insuffisance de la notion de paysage visuel par le recours à des ressources sonores.

Le « Taskscape » désigne donc les relations entre un paysage et les pratiques qui y prennent place. Mais comment se co-configurent les pratiques quotidiennes et le paysage urbain ? Cette question a été posée à 5 vidéastes habitant une métropole intermédiaire comme Hanoï, Helsinki, Bamako, Recife et Montréal. Avec 5 thèmes associés à 5 manières de filmer, ces vidéastes témoignent de différents paysages en pratique.

Video Taskscapes

 Taskscapes urbains. Regards sur 5 métropoles

Une vidéo réalisée par Laure Brayer sous la direction de Nicolas Tixier et co-produite par l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble, le Laboratoire Cresson et Grenoble-Alpes Métropole.

Notes

(1) Tim Ingold,  anthropologue britannique né en 1948. Il enseigne l’anthropologie sociale à l’université d’Aberdeen. Il introduit la sensorialité dans les sciences sociales à travers ses ouvrages. Dés 1993 il formalise la notion de Taskscape dans « The Temporality of the Landscape », World Archaeology, vol. 25, n° 2, 1993, puis suivront : Une brève histoire des lignes et Marcher avec les dragons.

(2) Laure Brayer architecte, elle a réalisé un doctorat en architecture avec l’Université de Grenoble, au CRESSON (Centre de Recherche sur l’Espace Sonore et l’Environnement Urbain) et à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble. Son travail porte sur la question du taskscape. Située dans le champ des ambiances architecturales et urbaines, cette recherche interroge les potentialités des images en mouvement en terme de perception, de compréhension, de représentation et de conception partagée d’espaces publics urbains.

Texte Jacques Clayssen

Une réflexion sur “De quoi -scape est-il le suffixe ?

Les commentaires sont fermés.