Le piéton lance sur son portable l’inévitable question : t’es où là ? L’espace d’un instant, je suis à cent lieues d’imaginer que son correspondant se trouve sur une place au milieu d’un  marché aux poissons. Car, alors que je poursuis la marche à vive allure vers mon lieu de rendez-vous, je l’entends répondre : tu prends un lieu jaune ou noir, suivant sa taille.

La question « t’es où là ? » soulève bien d’autres interrogations que celle posée au correspondant. Que signifient ce [où] et ce [là] ? Si le [où]  appelle une réponse sur une localisation, il n’en détermine pas le périmètre. Ce qui laisse à la personne interrogée un vaste choix de réponses, du lieu précis au continent et plus. L’adverbe de lieu [là]  désigne un endroit autre que celui où se trouve le questionneur, il indiquerait alors l’espace qui sépare les deux interlocuteurs mais ce [là] adverbe de temps signifie à cet instant, il convoque le temps partagé de ce moment. Dans quelle mesure pourrait-il convoquer l’être là, une existence, une présence au sens allemand de dasein ? Les réponses des philosophes à ces questions ont fait l’objet d’une présentation sous la direction de Thierry Paquot et Chris Younès dans l’ouvrage intitulé Espace et lieu dans la pensée occidentale de Platon à Nietzche paru aux éditions La Découverte.

Laissons là ces questions, pour revenir aux lieu(x/es/s) au lieu de divaguer.

Panneau le nouveau monde par Olivier Vadrot

Panneau le nouveau monde par Olivier Vadrot

« En un mot, si le lieu est là où il y a quelque chose, le milieu est ce sans quoi il ne peut y avoir quelque chose » A. Berque dans Logique des lieux de l’écoumène.
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Un lieu, une lieue : un espace, un poisson, une distance ?

– des synonymes de lieu : abri, adresse, berceau, cachette, canton, coin, domicile, emplacement, endroit, espace, localité, maison, milieu, origine, parage, passage, pays, place, planque, point, position, poste, région, résidence, secteur, site, situation, séjour, terrain, terre, zone, étape,…
– des synonymes halieutiques :
.colin, merlan, églefin.
.la lieue marine a comme origine la limite du champ visuel, l’horizon pour un homme de taille moyenne debout au niveau de la mer.
– les synonymes de lieue ne figurent nulle part.
la lieue terrestre a comme origine la distance que peut parcourir un homme à pied en une heure. Rappelons-nous les bottes sept lieues des contes de notre enfance.

Dans  Les noms généraux d’espace en français, enquête linguistique sur la notion de lieu, Richard Huyghe docteur en sciences du langage, précise les distinctions à établir pour différencier les termes : « Sont d’abord mises en évidence les propriétés partagées de ces noms généraux d’espace [NGE], notamment leur haut degré de généralité et leur pauvreté descriptive. Il est établi que les NGE ne se définissent pas tant par le sens de « portion d’espace », traditionnellement mentionné dans les dictionnaires, que par celui de localisateur, c’est-à-dire de « x où… ». Ils décrivent leurs référents selon leur puissance localisatrice, conditionnant ainsi une conception relationnelle de l’espace.
… les trois principaux NGE, lieu, endroit et place, qui, en dépit de leur contenu très pauvre, ne sont pas des synonymes absolus.
Endroit se caractérise par son sens partitif ; il indique l’appartenance du localisateur à un cadre (un endroit du mur, un endroit de la forêt). Place décrit un site voué à être occupé par une entité autonome (la place du livre, la place de Vincent). Il peut ainsi mettre en profil l’étendue (de la place). Lieu, pour sa part, associe la localisation à la réalisation d’un processus (un lieu de travail), et permet notamment la localisation des événements (le lieu du crime). Cette particularité peut expliquer la catégorisation privilégiée comme « lieux » des cadres de vie et d’activité humaine. ». Notons aussi les proximités notionnelles entre lieu, localisation, localité, local, tous dérivés du latin locus.

Nous pourrions résumer les notions développées par Richard Huyghe en une phrase du type : On est dans le lieu, on cherche l’endroit, on occupe la place.

Ceci étant dit, nous ne pouvons omettre dans cette liste les non-lieux par lesquels l’ethnologue et anthropologue Marc Augé désigne les espaces « dépossédés de leur sens, sans usage, que produisent les nouvelles échelles de communication et de déplacement dans les sociétés post-industrielles ». L’auteur introduit ce néologisme dans Non-Lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité édité aux éditions du Seuil en 1992. Ces non-lieux occupent une place prépondérante dans la photographie.

Houellebecq - France #01

Houellebecq – France #01

Récemment, Michel Houellebecq montrait corpus d’images prises entre le milieu des années 1990 et aujourd’hui avec des photos de non-lieux parmi des photos de paysage dans l’exposition Before Landing au Carré de Baudouin à Belleville. Pour l’écrivain ces photos correspondent, selon sa propre formulation, à «Un point de vue entre le ciel et le piéton qui ne me place pas tout à fait dans le monde, ni totalement au-dessus».
L’espace et le lieu présentent deux états distincts de spatialité. « Est un lieu l’ordre (quel qu’il soit) selon lequel des éléments sont distribués dans des rapports de coexistence. […] Il y a espace dès qu’on prend en considération des vecteurs de direction, des quantités de vitesse et la variable de temps. L’espace est un croisement de mobiles. […] En somme, l’espace est un lieu pratiqué. Ainsi la rue géométriquement définie par un urbanisme est transformée en espace par des marcheurs. De même, la lecture est l’espace produit par la pratique du lieu que constitue un système de signes – un écrit. » Michel de Certeau, Pratiques d’espace, L’invention du quotidien. 1. arts de faire, Gallimard, coll. folio 

Flâner dans la ville est une expérience sociale à part entière. Michel de Certeau met l’accent sur le fait que la manière de narrer l’espace est centrale dans la perception que l’on en aura :
L’acte de marcher est au système urbain ce que l’énonciation
(le speech act) est à la langue ou aux énoncés proférés. Il a une triple fonction « énonciative » :

  • c’est un procès d’appropriation du système topographique par le piéton ;
  • c’est une réalisation spatiale du lieu ;
  • il implique des relations entre des positions différenciées ;

La marche est donc un espace d’énonciation.

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Nous sommes là au centre du principe du walkscape tel que nous le pratiquons. Pour le philosophe, dire l’espace, c’est tout à la fois établir un parcours en indiquant une direction, mais aussi établir une relation hiérarchisée entre des lieux. De ce rapport aux lieux va se construire un discours qui rend compte de la relation que le marcheur entretient entre un ici et un ailleurs. Michel de Certeau précise que  » Marcher, c’est manquer de lieu. C’est le procès indéfini d’être absent et en quête d’un propre [espace]. L’errance que multiplie et rassemble la ville en fait une immense expérience sociale de la privation de lieu- une expérience, il est vrai, effritée en déportations innombrables et infimes (déplacements et marches), compensée par les relations et les croisements de ces exodes qui font entrelacs, créant un tissu urbain, et placée sous le signe de ce qui devrait être, enfin, le lieu, mais n’est qu’un nom, la Ville.  »

Penser avec ses pieds, autre principe fondateur de notre pratique qui trouve dans un aphorisme de Nietzsche une parfaite illustration : Je n’écris pas qu’avec ma main ; mon pied veut toujours être aussi de la partie. Il tient son rôle bravement, libre et solide, tantôt à travers champs, tantôt sur le papier. Le gai savoir

De son côté Michel Serres affirme que « [ … ] l’esprit voit, le langage voit, le corps visite. Il excède toujours son site, par déplacement. Le sujet voit, le corps visite, dépasse son lieu et sort de son rôle ou de sa parole » Michel Serres. Les cinq sens, Philosophie des corps mêlés l , Éd. Grasset & Fasquelle, Paris, 1985

Pour le marcheur, le promeneur, le flâneur urbain l’usage de l’appareil photographique le rend proche du lieu. En fixant la scène dans un instantané, il interrompt son devenir temporel et fige l’espace en un lieu cadré. Cette construction de l’espace s’effectue à travers l’interprétation d’informations visuelles, auxquelles il convient d’ajouter les perceptions kinésiques et tactiles qui se sont imposées dans le taskscape.

Sophie Calle - Le Bal

Sophie Calle – Le Bal

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jan Baetens, poète et critique belge, professeur à l’université de Leuven écrit à propos du livre de Marie-Claire Ropars-Wuilleumier, Ecrire l’espace aux Presses Universitaires de Vincennes, le commentaire suivant à propos de l’ « Espace, qui ne peut certes se penser qu’à partir du lieu, ne peut en aucune façon se concevoir comme une propriété ou une expansion du seul lieu. L’espace est au contraire ce qui  » déconstruit  » (pour parler très vite) le lieu, l’espace est un travail, une relation, pourquoi pas un montage, ayant pour effet de mettre à nu ce qui échappe au lieu et de montrer, fût-ce dans une pure négativité, qu’aucun lieu ne coïncide avec lui-même, ni en soi, ni à travers le regard de quelque observateur. »

Ambulator nascitur, non fit (on naît marcheur, on ne le devient pas) Henry David Thoreau

A propos de la marche, il faudra attendre Auguste Sheler (1819-1890), philologue, professeur à l’Université libre de Bruxelles et membre de l’Académie de Belgique, auteur d’un Dictionnaire d’étymologie française d’après les résultats de la science moderne paru à Bruxelles, en 1862 pour mettre un terme à de longues polémiques quant à l’étymologie du mot marche qui à la différence de la majorité des mots français n’est pas issu du latin. Attention à la marche, il s’agit de ne pas trébucher sur un mot dont le sens premier de frontière est issu du germain « marka », alors que se déplacer en faisant une suite de pas trouve son origine dans le francique « markon » qui signifie imprimer un pas.

Remarquons que choisir le verbe « marcher » au lieu du verbe « aller », confère une primauté à l’action sur la direction. Mais généralement la préposition associée précise la direction ou la manière de s’y rendre : nous marchons vers (ou à) et nous allons à (ou vers).Tout se complique, car si nous marchons vers un lieu, nous marchons à vive allure, alors que si nous allons vers un lieu, il reste un objectif plus vague que si nous allons à lieu déterminé.

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« t’es où là ? » n’est pas une question anodine, elle nous entraîne dans une marche au milieu des philosophes qui dévoile un faisceau de chemins parmi lesquels chacun trouvera sa Démarche.

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