Extrait d’un entretien * daté de 2004, entre Giairo Daghini, docteur en philosophie, professeur honoraire à l’Institut d’architecture de l’Université de Genève et Paul Virilio, philosophe et urbaniste autodidacte, disciple de Deleuze et proche de Merleau-Ponty. Il est connu pour ses réflexions la logique de la vitesse qu’il nomme « dromologie ».

Pour introduire cet entretien, en avant-propos une citation de Milan Kundera  permet d’aborder la vitesse dans un environnement familier aux marcheurs :

walking by Helmut Hess

walking by Helmut Hess

« Chemin: bande de terre sur laquelle on marche à pied. La route se distingue du chemin non seulement parce qu’on la parcourt en voiture, mais en ce qu’elle est une simple ligne reliant un point à un autre. La route n’a par elle-même aucun sens; seuls en ont un les deux points qu’elle relie. Le chemin est un hommage à l’espace. Chaque tronçon du chemin est en lui-même doté d’un sens et nous invite à la halte. La route est une triomphale dévalorisation de l’espace, qui aujourd’hui n’est plus rien d’autre qu’une entrave aux mouvements de l’homme, une perte de temps. Avant même de disparaître du paysage, les chemins ont disparu de l’âme humaine : l’homme n’a plus le désir de cheminer et d’en tirer une jouissance. Sa vie non plus, il ne la voit pas comme un chemin, mais comme une route : comme une ligne menant d’une étape à la suivante, du grade de capitaine au grade de général, du statut d’épouse au statut de veuve. Le temps de vivre s’est réduit à un simple obstacle qu’il faut surmonter à une vitesse toujours croissante. Le chemin et la route impliquent aussi deux notions de la beauté.  » in L’Immortalité, Folio.

chi va piano, va sano e va lontano

Giairo Daghini : Tu es un urbaniste qui construit des concepts comme un philosophe. En cohérence avec ta position d’urbaniste tu as travaillé sur l’espace mais, on pourrait pratiquement dire, pour découvrir l’importance cruciale du temps et donc de la vitesse. De cette dernière tu as mis en lumière son aspect générateur de pouvoir, et donc de violence. La guerre et les technologies contemporaines sont devenues le domaine privilégié de ton travail. Qu’est-ce qui te pousse à cette recherche originale ?

Paul Virilio : Je pense que cela est lié à ma fonction d’urbaniste, c’est-à-dire d’homme de la ville. La ville est un territoire et, je le rappelle, le territoire est lié aux technologies qui permettent de le parcourir et de le contrôler. Un territoire est avant tout un espace-temps constitué par les techniques de déplacement et par les techniques de communication, que ce soit le cheval ou le pigeon voyageur, le TGV, l’avion ou le minitel.

GD  : Le déplacement et la communication sont basés sur la vitesse à laquelle tu attribues une énorme importance.

PV  : Il est certain que la vitesse est un élément qui a été négligé entre le temps et la durée. Si l’on considère l’histoire et la philosophie, chez Heidegger, saint Augustin ou d’autres encore, on s’aperçoit que le temps c’est de la durée, mais que le terme de vitesse n’entre en considération que beaucoup plus tard. Et cela malgré le fait que toute durée soit une catégorie de vitesse. Le terme de vitesse ne devient réellement nécessaire, au-delà de la notion d’instant, d’instant vécu, d’instant présent, d’instant infinitésimal, qu’avec les technologies de déplacement rapide, celle de la révolution des transports du XIXe siècle, et avec les technologies de communication ou de télécommunication ultrarapides qui utilisent la vitesse de la lumière à travers l’électronique. Je dirais que l’importance de la vitesse se manifeste, dans les sciences humaines et dans la société moderne, lorsque la Théorie de la Relativité la met au premier plan.

GD : Quelle est l’importance de la vitesse entendue ainsi ?

PV : Elle n’est pas un phénomène, mais plutôt la relation entre les phénomènes , autrement dit, la vitesse est la Relativité même. Je voudrais rappeler que la constante C de la théorie de la Relativité, et donc la vitesse de la lumière, est l’ultime absolu. La vitesse insurpassable de la lumière organise tout le système. A partir du début de ce siècle, et grâce à la théorie de la Relativité restreinte et élargie, on peut voir comment la vitesse devint l’ultime absolu. Le temps n’est plus un absolu, l’espace n’est plus un absolu, comme à l’époque de Newton, c’est la vitesse qui est devenue le nouvel absolu. Cette révolution cosmologique, astrophysique, géophysique n’a pas laissé de trace dans la conscience de notre époque, même s’il s’agit d’une révolution très importante.

GD : L’importance de ce terme de vitesse, dans le sens que tu lui confères, apparaît au sommet d’une série d’événements et de concepts où la vitesse avait surtout été entendue comme la mesure du temps de déplacement d’un lieu à un autre. On peut, peut-être, historiser les péripéties et les significations de ce terme pour cueillir avec plus d’évidence son caractère d’ »ultime absolu ».

PV : Sur ce point il faut considérer plusieurs périodes qui donnent lieu à un changement. La vitesse d’un cheval, d’un train, d’un bateau, sert avant tout à se déplacer rapidement d’un lieu à un autre. Le pouvoir politique sera lié à cette capacité de déplacer hommes, messagers ou soldats. Dans un second temps, technologies de communication feront en sorte que la vitesse servira à voir et à entendre ce que l’on ne devrait ni voir ni entendre. Les signaux à distance, le télégraphe, et puis le cinéma ultrarapide, à un million d’images-seconde, qui permettra de voir des choses que personne n’avait jamais vues, ou encore la haute-fidélité qui permettra d’entendre des sons jamais écoutés avec les moyens de reproduction précédents… Pour commencer, si nous considérons le déplacement, c’est-à-dire la vitesse qui permet de se déplacer, nous obtenons un triptyque : le départ, le voyage et l’arrivée. Le départ est un moment important : on décide de se rendre dans un lieu, on se met en route. Le voyage est tout aussi important, il peut durer longtemps, comme ce fut le cas des voyages des pèlerins, de Marco Polo, ou des voyages de l’homme du XVIIIe siècle… L’arrivée est un événement considérable en soi. L’arrivée après trois mois de chemin à pied, ou après un an de circumnavigation est un événement. Trois termes : le départ, le voyage, l’arrivée. Mais très vite, avec la révolution des transports, il n’y aura plus que deux termes et demi : on partira encore mais le voyage ne sera plus qu’une sorte d’inertie, d’intermède entre chez soi et sa destination. A partir de l’invention du train, par exemple, le voyage perdra sa capacité de découverte du monde pour devenir une sorte de moment à passer dans l’attente d’arriver à destination. Avec la révolution des transports aéronautiques, on s’apercevra que le départ et l’arrivée continuent à exister mais que le voyage n’existe absolument plus. La démonstration est donnée par le fait que l’on dort dans le train et dans l’avion et que sur les lignes aériennes de longue distance, on projette des films pour remplir cet intermède. D’une certaine manière donc, un des termes a disparu depuis la révolution des transports, et c’est le voyage.

GD : Le voyage s’est perdu mais il reste le déplacement d’un lieu à un autre. Maintenant, et je me réfère au deuxième temps dont tu as parlé, celui des technologies de communication, il y a des voyages qui ont lieu sans sortir de chez soi et qui adviennent plutôt avec la tête dans l’écran…

PV : A partir du XXe siècle il ne s’agit plus de la révolution des transports, mais plutôt de la révolution des transmissions et l’on assiste alors à la disparition d’un second terme. Au début nous avions un triptyque, puis un diptyque : départ-arrivée et au milieu un intermède. Avec la révolution des transmissions, avec la télévision et la télétransmission, tout arrive sans nécessairement partir, ni voyager. C’est ce que j’appelle l’ère de l’arrivée généralisée. Je fais référence à une arrivée restreinte et à une arrivée généralisée pour montrer la dimension « relativiste » des deux termes. La vitesse a modifié les conditions du voyage et du parcours à tel point que nous sommes passés de trois termes à deux et enfin à un terme généralisé : l’arrivée. L’arrivée dominera tous les départs et tous les voyages. Il y a là une dimension révolutionnaire en rapport avec la ville et le territoire politique, qui concerne aussi le territoire stratégique.

GD : Cette dimension t’a amené à élaborer un discours sur la vitesse que tu as nommé par le néologisme de dromologie.

PV : En effet. « Dromologie » est un terme que j’ai innové. A côté de la sociologie des transports, à côté de la philosophie du temps, à côté de l’économie, il y avait place pour une autre logique, une autre discipline que j’ai tenu à appeler dromologie. La racine du mot en explique le pourquoi : « dromos » en grec signifie course et le terme course montre bien comment notre société est représentée par la vitesse, tout comme par la richesse. Le « dromos », – je le rappelle c’est la « route » chez les Grecs, c’est « l’allée », « l’avenue », et en français le mot « rue » a la même racine que « ruée » ; se précipiter. Par conséquent la dromologie est la science, ou mieux, la discipline, la logique de la vitesse.

GD : Tu as écrit dans Vitesse et politique que la « vitesse est la face cachée de la richesse ». Est-ce le sens de la logique de la vitesse ?

PV : La vitesse en tant que relation entre les phénomènes est un élément constitutif de la vie politique et sociale des nations, et ceci à travers la richesse. Les sociétés antiques, du reste comme les sociétés modernes, sont constituées autour de la richesse, ce que l’on sait depuis les économistes et même avant eux ; mais l’on oublie que la richesse est liée à l’acquisition de vitesses supérieures qui permettent de dominer les populations, le territoire et la production. La société antique comme les sociétés médiévale et moderne sont des sociétés dromocratiques. Le terme « dromocratie » veut dire hiérarchies de vitesse liées aux hiérarchies de la richesse. Si l’on prend par exemple la société athénienne, mais cela vaut aussi pour les autres sociétés grecques, on voit qu’au sommet se trouve le triérarque, le citadin riche à même d’armer une trière, une trirème, c’est-à-dire le navire le plus rapide de l’époque. Au-dessous il y a le cavalier, celui qui a les moyens de posséder un cheval, ce qui représente une fortune en ce temps-là. En dessous encore se trouvent les hoplites, ceux qui sont en mesure de s’équiper par leurs propres moyens pour devenir des soldats, enfin les hommes libres et les esclaves qui rament dans les trières. Ceux-là ne pourront que se fréter eux-mêmes, ou être contraints au rôle d’énergie dans la machine sociale et de guerre. Nous sommes en présence d’un système hiérarchique constituant une dromocratie : une hiérarchie de richesse qui est en même temps aussi une hiérarchie de vitesse. C’est également le cas dans la société romaine avec les « equites romani », qui sont en réalité des banquiers. N’oublions pas qu’à l’origine la banque est liée au cheval, aux possibilités de bénéficier d’une plus-value grâce à un messager, à des informations et à des moyens de transport. D’autre part nous connaissons l’importance de la marine dans le capitalisme méditerranéen, comme nous l’apprend Braudel…

GD : Dans les civilisations nomades basées sur le cheval, la société est constituée autour de la vitesse du cheval. Plus tard, lorsque l’artillerie battra définitivement les nomades, la société devra compter avec la vitesse de l’artillerie.

PV : Dans le monde antique les moyens de faire de la vitesse sont limités, ce sont essentiellement la navigation et le cheval. Le monde antique et le monde médiéval produisent plus de freins que de vitesse , ils le font avec les bastions des villes, les taxes locales, les obstacles continuels des définitions territoriales interposés au mouvement des personnes, ceux de la morale et ceux des interdits. Ensuite, ce sera la grande révolution que certains ont appelée industrielle, et que j’appelle dromocratique, car parallèlement à la production de masse d’objets elle a inventé le moyen de fabriquer de la vitesse. L’invention du moteur à vapeur puis du moteur à explosion, cette hiérarchie de la vitesse et de la richesse, permettra d’expliquer en grande partie le capitalisme moderne. Pour conclure : la dromologie est une discipline que je cherche à élaborer, à rendre possible. Dans les années à venir je publierai un « précis de dromologie », le texte constitutif de cette discipline.

GD : Qui est aussi la recherche originale à laquelle tu travailles depuis longtemps. Quant à la vitesse, ou plutôt quant à son exaltation, et avec elle celle de la technique, on peut aussi rappeler les avant-gardes artistiques de ce siècle et en particulier les Futuristes. Comment tu te situes par rapport à eux ?

PV : Il est vrai qu’un Marinetti a fait beaucoup plus pour comprendre la technologie moderne que, dans un certain sens, un Heidegger. Ce dernier est un grand philosophe de la technique, personne ne le contestera, bien que l’on puisse contester de manière légitime sa position politique, ce que j’ai fait d’ailleurs. Mais il est vrai que la révélation des ambitions de la technique est donnée par les Futuristes italiens, bien qu’il s’agisse d’une révélation que je définirais de sublime, une révélation positiviste. C’est l’illusion du progrès que révèle le Futurisme. Pour Marinetti la vitesse est une merveille, dans un certain sens c’est la forme d’une divinisation de l’homme technique, de l’homme scientifique. Le pilote est cet homme absolu qui s’identifie à sa vitesse, qui fait dieu, qui joue à dieu. Or,. mon rapport au thème de la vitesse est très différent. Tout d’abord je ne suis ni un poète, ni un lettré. Mon approche de ce thème s’est faite à travers la guerre et à travers le caractère négatif de la vitesse. La vitesse n’est pas négative en soi. Si ma vision est beaucoup plus inquiète, et beaucoup moins positiviste que celle de Marinetti, c’est que je prends très au sérieux l’extermination de la vitesse. Marinetti se complaisait dans l’idée que la vitesse extermine le monde, mais ce n’était qu’une imagination. Moi en revanche j’ai été le témoin, ou plutôt nous l’avons tous été et ce n’est pas fini, des grandes catastrophes de la guerre moderne et de la réduction du monde à rien dans l’extermination technicienne.

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Texte Jacques Clayssen