Yves Gallot – le Roi des marcheurs

Tout a commencé le 20 décembre 1896 dans le Journal des Voyages par un entretien avec le surprenant marcheur Yves Gallot, véritable phénomène dont le bagout était égal à son endurance de marcheur. Il alimentera la rubrique durant plusieurs numéros. Entre le 27 décembre et le 14 février 1897, les lecteurs de l’hebdomadaire pourront lire pas moins de huit publications des Souvenirs d’un marcheur, situés Au-delà des mers comme l’indique le surtitre. Car l’homme s’il est truculent, n’en a pas moins vécu de véritables aventures au cours de son long séjour sur le sol américain. Il y narre ses exploits avec force détails. Tant et si bien que le feuilleton est prolongé par un article intitulé L’art de marcher.

Antoine de Baecque a publié en 2016, sous le titre L’art de marcher, un ensemble de textes d’Yves Gallot, précédé d’une abondante préface qui contextualise l’histoire des marcheurs.

L’auteur explicitera les conditions dans lesquelles Yves Gallot devint le Roi des marcheurs, dans un entretien accordé au Parisien en 2016 :

La marche incarne alors la patrie régénérée qui se remet « à marcher droit » après l’humiliation de Sedan. Après la défaite de 1870, la piètre qualité physique de l’armée avait été vilipendée. Le « relèvement du corps » participait de cet esprit revanchard face à l’Allemagne. Gallot, comme tous les autres, se voulait « marcheur patriote », il courait toujours avec un fusil et un drapeau tricolore !
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Ironie de l’histoire : la marche était le nerf de la guerre, mais celle-ci s’est enlisée dans les tranchées ! Elle aura connu un âge d’or de la fin du XIXe siècle aux années 1920.

Le témoignage direct du Roi des marcheurs est un récit de ses aventures émaillé de données chiffrées sur ses exploits, exemple à propos du tour de Paris

Vous dites ?

– 62 fois le tour de Paris, ou, si vous aimez mieux : 2000 kilomètres, ou 500 lieues, et cela, s’il vous plaît, sac au dos, et fusil à l’épaule.

Ainsi, c’est vrai, vous avez fait 62 fois le tour de Paris.-Mais oui, 62 fois, pas une de moins, en 744 heures 35 minutes.

-Mais j’ai fait mieux : le même tour, 29 fois en 11 jours, soit 1000 kilomètres. Aussi quelle ovation à mon arrivée à la Porte Maillot. On m’acclamait, on me couvrit de fleurs…

Il a gagné son surnom de Roi des marcheurs, en accomplissant des performances pédestres qui réunissaient la foule tout au long des parcours. Le gaillard avait une allonge d’un mètre, une technique de marche apprise des indiens et il était servi par une endurance à toute épreuve qu’il entretenait avec des recettes très personnelles. Il a détaillé son matériel, son régime et ses secrets dans des précis de marche qui laissent pantois aujourd’hui. A l’heure des marches autour de Paris, des marathons et de l’engouement du public pour la marche, les équipementiers ne manquent pas de mettre sur le marché des produits sophistiqués à forte valeur ajoutée, comprendre à prix élevé.

La lecture de quelques extraits des conseils réédités par la Petite Bibliothèque Payot, L’art de marcher par Yves Gallot est édifiante. Les moyens et les équipements humbles et primitifs relèvent de la recette personnelle et de son apprentissage auprès des indiens :

Il vous faut « de bonnes espadrilles » graissées de suif, de miel et de saindoux. Lacez-les « au-dessus des chevilles » et « goudronnez les semelles ». Optez pour un pantalon imperméabilisé à l’huile, de la flanelle pour le haut.

« Les repas doivent être frugaux : bouillon, potage, œuf cru, de la viande saignante, très peu de pain. Pour se préparer au mieux, avalez une boisson à base de 40 g de kola pulvérisé et de 500 g d’alcool à 90° qu’il faut « laisser macérer quatre jours et passer au papier tournesol ».

Il ira jusqu’à défier le capitaine Cody à cheval, célèbre pour être le cousin de Buffalo Bill, Sur le champ de Mars à Paris en 50 heures et pour 6 000 francs. Le matin du 10 février 1894, Gallot est distancé par le cheval. Mais loin de renoncer, il s’encourage en chantant des refrains militaires et des succès du café-concert. Au terme du défi, le capitaine Cody a parcouru 259 km en utilisant deux chevaux, le premier étant épuisé. Yves Gallot en a parcouru 256. Il n’a pas gagné, mais il est acclamé par la foule. Il n’a pas renoncé durant le parcours à porter un fusil surmonté d’un drapeau tricolore parce que, dit-il : « Je ne marche guère sans mon fusil et mon sac, bien garni ! Ça, c’est une habitude de trappeur, contractée en Amérique. C’est là que j’ai appris à marcher. »

Yves Gallot meurt le 9 juillet 1936. Il est enterré au cimetière d’Ivry. On dit que son fils et six personnes seulement ont suivi le convoi funéraire. Il semble vain de chercher sa tombe car étant décédé dans la misère à l’Hospice des Incurables d’Ivry sur Seine, le corps a probablement été mis en fosse commune.

Triste sortie pour le Roi des marcheurs.

 

 

 

 

La Promenade de Robert Walser

L’école nationale des Beaux-Arts de Paris, consacre une précieuse exposition à l’écrivain suisse Robert Walser. Intitulée « Grosse kleine Welt/Grand petit monde », le cercle des amateurs de l’auteur suisse de langue allemande a jusqu’au 6 janvier 2019, pour la découvrir.

Il faut avoir lu les textes de Robert Walser (1878-1956) pour savoir à quel point son oeuvre de vagabond du minuscule, d’explorateur du fugitif plonge ses lecteurs dans un monde d’observations et de sensations en communion avec l’hypersensibilité de l’auteur à son environnement.

On pourrait résumer sa vie en trois mots : écrire, marcher et disparaître. Il oscillera entre l’essentiel et le dérisoire, deux pôles dont la primauté de l’un ou de l’autre le pousseront à un internement souhaité, puis plus tard contraint.

Miniaturiste de l’interminable, il a noirci tous les supports à sa disposition d’une écriture microscopique que l’on a prise longtemps pour un alphabet inventé. La vue des « Microgrammes » dans l’exposition des Beaux -Arts aspire le lecteur dans un univers où le minuscule devient l’image de l’interminable.

Robert Walser a sa vie durant quêté obsessionnellement à travers ses promenades la transformation du temps en espace.

Ce marcheur perpétuel « der Tourengeher » a livré dans un texte de 1917, intitulé « Der Spaziergang », en français La Promenade des descriptions attentives du Seeland qu’il sillonne durant trois ans. Dans cette région suisse du Lac de Bienne, il va  ériger la promenade en style et modèle de vie. Il mêlera humour et amour du détail pour dresser un autel littéraire  à la nature et aux paysages qu’il découvre lors de ses excursions.

  » Un matin, l’envie me prenant de faire une promenade, je mis le chapeau sur la tête et, en courant, quittai le cabinet de travail ou de fantasmagorie pour dévaler l’escalier et me précipiter dans la rue. »

Ensuite, dans l’entretien qu’il a avec M. le Président de la haute commission fiscale. Ce dernier s’exclame :
« – Mais on vous voit toujours en train de vous promener !
– La promenade, répliquai-je, m’est indispensable pour me donner de la vivacité et maintenir mes liens avec le monde, sans l’expérience sensible duquel je ne pourrais ni écrire la moitié de la première lettre d’une ligne, ni rédiger un poème, en vers ou en prose. Sans la promenade, je serais mort et j’aurais été contraint depuis longtemps d’abandonner mon métier, que j’aime passionnément. Sans promenade et sans collecte de faits, je serais incapable d’écrire le moindre compte rendu, ni davantage un article, sans parler d’écrire une nouvelle. Sans promenade, je ne pourrais recueillir ni études, ni observations. Un homme aussi subtil et éclairé que vous comprendra cela immédiatement. […] Une promenade me sert professionnellement, mais en même temps elle me réjouit personnellement ; elle me réconforte, me ravit, me requinque, elle est une jouissance, mais qui en même temps a le don de m’aiguillonner et de m’inciter à poursuivre mon travail, en m’offrant de nombreux objets plus ou moins significatifs qu’ensuite, rentré chez moi, j’élaborerai avec zèle.[…] »  La suite de la même veine, entraîne le lecteur dans une argumentation exubérante des bienfaits de la promenade.

Si Robert Musil et Franz Kafka comptaient parmi ses admirateurs, Arnaud Claass note dans l’avant-propos du livre qu’il a consacré à Robert Frank, aux éditions Filigranes, que le célèbre photographe d’origine suisse ne voyage jamais sans un livre de son compatriote Robert Walser dans ses bagages.

Un soir de Noël 1956, il sortit de l’hôpital pour une promenade qu’il savait probablement sans retour. Il fut découvert mort dans la neige, à l’âge de soixante-dix-huit ans.

« La Promenade » est éditée chez Gallimard, dans plusieurs collections. Ce texte est aussi paru dans le recueil « Seeland », aux éditions ZOE poche.