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Jean-François Augoyard, philosophe et urbaniste, est notamment l’auteur de Pas à pas. Essai sur le cheminement quotidien en milieu urbain, Paris, Le Seuil, 1979 (épuisé*). Ses recherches actuelles portent en particulier sur l’environnement  sonore et sur l’esthétique de la lumière urbaine.

ECOUTER-VOIR-0001_48 (2)La Vue est-elle souveraine dans l’esthétique paysagère ?

 

 

 

 

Pour compléter : Entretien avec Murray-Schafer à propos du paysage sonore.

* réédition de Pas à pas de Jean-François Augoyard, aux Editions A la Croisée ( F. 38190, Bernin). Collection « Ambiances, ambiance ».

François Jullien, ce que le paysage dit de nous

Vivre de paysage ou L’impensé de la Raison
François Jullien, philosophe helleniste, présente ainsi son livre :
«En définissant le paysage comme « la partie d’un pays que la nature présente à un observateur », qu’avons-nous oublié ?
Car l’espace ouvert par le paysage est-il bien cette portion d’étendue qu’y découpe l’horizon? Car sommes-nous devant le paysage comme devant un « spectacle »? Et d’abord est-ce seulement par la vue qu’on peut y accéder – ou que signifie « regarder »?
En nommant le paysage « montagne(s)-eau(x) », la Chine, qui est la première civilisation à avoir pensé le paysage, nous sort puissamment de tels partis pris. Elle dit la corrélation du Haut et du Bas, de l’immobile et du mouvant, de ce qui a forme et de ce qui est sans forme, ou encore de ce qu’on voit et de ce qu’on entend… Dans ce champ tensionnel instauré par le paysage, le perceptif devient en même temps affectif ; et de ces formes qui sont aussi des flux se dégage une dimension d’ »esprit » qui fait entrer en connivence.
Le paysage n’est plus affaire de « vue », mais du vivre.
Une invitation à remonter dans les choix impensés de la Raison ; ainsi qu’à reconsidérer notre implication plus originaire dans le monde.» 

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François Jullien a pris le parti de décentrer ses analyses pour désamorcer l’ethnocentrisme endémique de notre culture occidentale. En soumettant ses réflexions aux filtres de la pensée chinoise, il déconstruit depuis une culture extérieure a-conceptuelle notre pensée occidentale. Ce décentrement lui permet de réinstaurer le vivre là où l’être règne en maître.
En se libérant des contraintes de notre langue et de notre culture, François Jullien nous offre la possibilité de nous découvrir d’un autre point de vue.
Il nous explique la manière dont la structure alphabétique de notre langue a organisé nos savoirs, alors que l’écriture idéographique chinoise fonctionne sur une cohérence d’accouplement. En lieu et place du paysage, terme unitaire, la Chine dit un jeu d’interactions entre « montagne-eau ».

Ce regard, déconditionné de nos acquis culturels, permet de reconsidérer notre point de vue sur le monde préformaté que nous décryptons, faute de compétences sémantiques pour l’interroger.

Collection Bibliothèque des Idées, Gallimard

Thierry Davila Marcher, Créer

Thierry Davila  fait le constat qu’une partie de l’art actuel accorde au déplacement un rôle majeur dans l’invention des œuvres.

« C’est à partir de l’accès aux territoires, avec lui, que peut avoir lieu leur invention. »

L’auteur, conservateur au Mamco de Genève, étudie la question de la mobilité et son traitement par les artistes, à travers la figure de l’homme qui marche, de l’arpenteur. Cette figure  prend différentes formes, comme le souligne l’intégralité du titre : le piéton, le pèlerin, le manifestant, le flâneur,… Le livre relate l’histoire de la flânerie et analyse des problématiques qu’elle engendre dans le travail de certains artistes contemporains (réflexions centrées sur Gabriel Orozco, Francis Alÿs et Stalker). Le thème, récurrent dans l’art, de la spatialisation s’étend ici au mouvement et au déplacement, qui deviennent éléments centraux de la création.

Thierry Davila, Marcher, créer, Déplacements, flâneries, dérives, dans l’art de la fin du XXème siècle, Paris,
Editions du Regard, 2002.

Ce qu’un pas peut.

« A partir de la courge, l’horizon s’élargit » René Char

L’efficacité, imposée par les exigences de la vie actuelle, se traduit par des choix de modes de déplacement rapides. Même les marcheurs, les piétons cherchent à tracer des chemins réduisant les distances. Ils coupent au plus court, traversant hors des passages protégés, sillonnant pelouses ou espaces verts, en traçant des voies directes. Jugeant que les cheminements aménagés, conçus par les responsables des espaces publics les contraignent à des trajets inefficaces, trop longs, trop pensés comme des parcours de promeneur plus que pour des piétons luttant contre le temps. Ce contre la montre quotidien n’est pas que l’apanage de l’urbain, le péri-urbain est encore plus affecté du fait des distances plus longues, principalement pour accéder aux transports en commun. Quant aux campagnes, elles ne sont pas en reste avec des servitudes conçues pour favoriser la rapidité d’accès. Le tracé le plus direct prime sur tous types de territoire, jusqu’aux riverains des fleuves et des rivières qui luttent contre l’aménagement de servitudes de marchepied réclamé par les promeneurs.

espace vert dégradé

Qui n’a pas suivi ces sillons dans l’herbe ou les pelouses pour rejoindre plus rapidement son but ? La tentation du moindre effort, du temps gagné, du détour inutile ne laissent pas le temps à la nature d’effacer les tracés empruntés par un nombre toujours plus important de marcheurs. Alors qu’il ne s’agit ni d’une affirmation d’indépendance, du type : je marche hors des sentiers battus, ni d’une incivilité revendiquée, mais d’un gain de temps, cette option d’économie de temps semble rarement envisagée par les aménageurs. L’expérience du marcheur propose des alternatives adaptées. L’efficacité voudrait que la simple observation de ces chemins sauvages soit reprise par les aménageurs pour satisfaire les utilisateurs. Il est étonnant que l’on exige une parole, un point de vue de l’usager pour tous les actes commerciaux ou citoyens, que radios et tv traquent la parole, l’avis dans des micros-trottoirs sans fin, que les politiques sollicitent les citoyens à travers forums et réunions participatives, sans que les tracés performants des marcheurs ne soient aménagés suivant le choix des utilisateurs. Le pied du marcheur ne semble pas reconnu comme une expression citoyenne à prendre en compte. Il en va de même pour les pistes cyclables, alors que la mixité urbaine entre piéton et deux roues requiert un minimum de savoir-vivre ensemble pour partager des voies contiguës.

Le walkscape

A l’ opposé de cette attitude, le walkscape 1 réinstaure les pérégrinations, les parcours indirects, les chemins déviants, les errances choisies.
La marche, déplacement doux aux vertus vantées par les organismes de santé, retrouve une place dans les modes de locomotion tant pour ses qualités en phase avec les préoccupations environnementales, que pour ses bienfaits sur le corps et sur l’esprit. Mais aussi,  pour la convivialité recherchée des marches en groupe ou encore pour la solitude revendiquée du marcheur se frayant un passage parmi les chenilles humaines en migration estivale sur des chemins saturés.

Le marché et le marcheur

Les chemins de Compostelle n’ont jamais connu autant de succès, de même que les GR, ou les chemins forestiers du Nord de l’Europe.

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Ainsi, avant les périodes de grandes transhumances, il faut écouter les vendeurs de chaussures expliquer à une clientèle exigeante sur le confort, la technicité d’une chaussure dont les matériaux, les semelles et le laçage requièrent des compétences et une expertise de haut niveau. Le succès du Gore-Tex 2, matériau magique des équipementiers, connaît des limites qu’il convient de respecter pour ne pas subir les pires désagréments, sans parler des souffrances prédites avec force détails. L’explication sur l’indice Schmerber 3 de 1500 de ce tissu convaincra le marcheur de suivre les conseils éclairés du spécialiste du chausson, de la semelle rigide ou souple, de la chaussette adéquate. En effet, les capacités d’échanges thermiques du Gore-Tex ne sont efficaces que sous certaines conditions de température. Alors que le cuir conserve ses qualités avec une plus grande tolérance. Puis, la question de l’étanchéité entraîne des positions inconciliables entre les randonneurs en zones humides ou ceux habitués à marcher sous des pluies abondantes, chacun  défendant son choix argumenté sur des expériences vécues.

chaussure marche éclaté

L’ego des marcheurs s’étale dans une profusion d’ouvrages relatant les expériences mystico-poético-sportive que le lecteur aura pu suivre en direct live par tweets, par blog avec cartographie active et géolocalisation. Je sais où je marche, ils savent où je suis. Je marche par délégation. La mobiquité 4  me permet d’être en déplacement sur la route tout en restant en contact permanent avec le reste du monde. Le marcheur connecté, une figure jusqu’alors inconnu, apparaît avec l’usage intensif des smartphones et leurs apps spécifiques : podomètres, géolocalisation, cartographie active constituant les incontournables de la mobilité numérique. Sans oublier les adeptes de la GoPro, auto-vidéaste de leurs exploits. GoPro, Be a Hero clame le slogan de la marque, bientôt s’ajoutera le drone pour se filmer dans le paysage et explorer des lieux réputés inaccessibles. Le regard téléporté permettra d’acquérir le point de vue de l’oiseau. Le marcheur connecté, embarquera dans sa marche un équipement technique lui permettant de réaliser en direct et en autonomie ce que les équipes TV d’aujourd’hui suivent pour nous, lors des émissions consacrées aux marcheurs de l’extrême ou aux concurrents prêts à découvrir des mondes inconnus comme le propose une émission de M6.

Pékin Express M6

Le marcheur isolé se marginalisera, figure en voie de disparition transitoire, car à sa solitude physique, il ajoute l’absence de lien de communication. Pourtant, digne représentant d’une pratique humble et fatigante, conquérant de l’inutile, il ne marche que pour porter ses pas là où son regard le guide sans témoin, il est un corps présent au paysage, mais absent socialement. Il disparaît des radars, il découvre sans laisse numérique, il avance sur le chemin. L’étape signe son passage, les étapes scandent son parcours, les parcours intermédiaires l’isolent dans une solitude revendiquée ou subie suivant les accès aux réseaux.

crabe équipé gopro

Les pérégrinations s’inscrivent dans le registre plus complexe du parcours en soi. Le but à atteindre, le point d’arrivée ne sont pas des objectifs mais des points d’arrêt de la marche. Le parcours se construit par sérendipité 5. La curiosité guide les pas vers des détours, des cheminements dans les marges, des allers et retours vers des écarts, des impasses.

Le marcheur arrive en nage, ironie de l’effort consenti pour parvenir à ses fins. Marcher nécessite un effort physique sollicitant les membres inférieurs dont principalement les pieds. Objet de toutes les attentions et tous les soins, le pied occupe une place prépondérante dans l’histoire de l’humanité.

L’homme a débuté par le pied. André Leroi-Gourhan

Dès l’Antiquité le pied s’impose autant comme mesure que comme source de mythes. L’énigme du Sphinx, l’un des plus anciens mythes, utilise le pied pour décrire les différents âges de l’homme : Quel est l’être vivant qui se déplace le matin sur quatre pieds, à midi sur deux et le soir sur trois ? ».

Bacchants

Si l’on se souvient que la résolution de l’énigme par Œdipe signe la mort du Sphinx, ce que l’on retient d’Œdipe a généralement trait à la psychanalyse, oubliant que son nom le désigne comme l’homme aux pieds enflés. En effet, l’étymologie de son anthroponyme est issue de la combinaison grecque de la forme verbale οiδέω-ὦ signifiant s’enfler, se gonfler et du mot πούς pied. A sa naissance les pieds d’Œdipe ont été percés et noués ensemble par son père Laïos qui l’abandonne accroché par les pieds sur le mont Cithéron, avant que des bergers ne le recueillent. S’il ne conservera aucune marque physique de cette blessure originelle, son nom en rappellera le souvenir durant toute son existence.

Comme le relève Françoise Yche-Fontanel, enseignante à Montpellier, dans sa communication intitulée : Les boiteux, la boiterie et le pied dans la littérature grecque ancienne, l’abondance des références au pied dans les textes antiques démontre combien le pied, élément primordial de l’être humain, s’impose, avec la marche, comme référents essentiels de la destinée humaine. Retenons chez Euripide l’expression répétée concernant l’image du pied aveugle. Tirésias, dans les Phéniciennes, déclare à sa fille : « tu es l’œil de mon pied aveugle », alors que quelques pages plus loin, c’est Œdipe qui demande le soutien d’un bâton pour son pied aveugle.

La marche, c’est le pied ! Dans cette expression dont l’origine provient de l’argot de pirates. En effet, la mesure du butin, avant partage, s’effectuait à l’aide du pied et ce moment étant un moment de joie partagée, l’exclamation a survécu pour exprimer la satisfaction lors d’un événement. Actuellement le pied, unité de mesure, n’a pas été remplacé par le système métrique dans tous les secteurs. Le pied (foot, pluriel feet en anglais) demeure une unité utilisée dans l’aviation, pour les optiques de cinéma et dans les pays anglo-saxons généralement pour mesurer les longueurs comprises entre 50 cm et 500 m. C’est le cas pour la taille des personnes, les dimensions d’une pièce, d’un bateau ou pour indiquer, sur un panneau, la distance à parcourir à pied. Cette persistance du pied pour ce qui relève de l’humain, de la marche est révélatrice d’une résistance du corps comme mesure dans un monde techniciste.

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La marche reste le garant de notre ancrage corporel et charnel dans notre environnement. Ce que confirmera Neil Armstrong, en 1961, quand posant le pied sur la lune, il déclara « That’s one small step for man, one giant leap for mankind ». Le mythe continue.

 

 

Notes

1-     Walkscape, manière de s’engager dans le paysage, démarche qui permet de percevoir le monde et d’être dans le monde qui participe à l’élaboration d’un certain sens, résultant d’un trajet individuel associant le corps et la pensée.

2-     Gore-Tex, marque déposée d’un nouveau genre de tissus techniques permettant de fabriquer des vêtements imperméables et respirants même sous l’eau, des produits qui permettent de confiner les odeurs corporelles humaines, et une version ultra-légère et compressible des vêtements d’extérieur.

3-     l’indice Schmerber, unité servant à mesurer l’imperméabilité (1 Schmerber équivaut à 1 colonne d’eau de 1mm). Un tissu qui détient une valeur de 10 000 Schmerber peut donc résister à 10m d’eau. Mesure inventée par Charles Edouard Schmerber (1894-1958), industriel du textile.

4-     mobiquité,  issu de la contraction des mots mobilité et ubiquité. La mobiquité répond au concept ATAWADAC (AnyTime, AnyWhere, AnyDevice, AnyContent) qui décrit la capacité d’un usager à se connecter à un réseau « n’importe quand, n’importe où, via n’importe quel terminal et pour accéder à n’importe quel contenu ». concept imaginé par Xavier Dalloz, enseignant en économie numérique, consultant et correspondant du CES (Consumer Electronics Show) en France.

5-     Sérendipité, Issu de l’anglais serendipity, ce terme, forgé par le collectionneur Horace Walpole en 1754, signifie « don de faire des trouvailles ». C’est la version réactualisée du « quand on ne cherche pas, on trouve ». Savoir tirer parti des circonstances imprévus, garder l’esprit ouvert.

Texte et Photos Jacques Clayssen