Paysages français en l’état

Paysages français, l’exposition superlative de la BnF rassemble plus de 160 auteurs, quelque 1000 tirages issus de 40 années de travail collectif. Le mot paysage est employé dans différentes acceptions, car les photos présentées ne se réduisent pas à une « étendue de pays que l’œil peut embrasser dans son ensemble ». Comme le montre le découpage de l’expo en 4 parties aux titres programmatiques :
– L’expérience du paysage
– Le temps du paysage
– Le paysage comme style
– L’être au paysage
Le paysage est affaire de point de vue. Les photographies proviennent majoritairement des grandes institutions et organismes commanditaires de programme sur le thème du paysage. On revisitera le corpus photographique institutionnel de la Mission photographique de la Datar, de la Mission photographique Transmanche, France(s) Territoire Liquide, Conservatoire du Littoral, etc, etc, etc…  A travers ce parcours dans les collections institutionnelles le visiteur suit la mise en place d’une artialisation du paysage. Des vitrines présentent les figures tutélaires du genre, des photographes de la FSA à ceux de New Topographics mais aussi Ed Ruscha en passant par l’Italie et Luigi Ghirri, sans oublier les français Bustamante et Arnaud Claass.  La Mission héliographique, mère de toutes les missions dédiées aux paysages figurent dans les vitrines, avec des photos de Gustave Le Gray.

L’expérience du paysage

Raphaëlle Bertho et Héloïse Conésa, les commissaires de l’exposition

Épinglées, punaisées, suspendues, projetées l’ensemble des photos témoignent d’un état du paysage à l’époque de la prise de vue. Des travaux dans la durée témoignent des modifications, des effets des transformations, cette photographie de constat du temps est un outil indispensable comme l’ont démontré par exemple Fabien Benardeau et Henri Labbé, dans la Notice sur le rôle et l’emploi de la photographie dans le service du reboisement, en 1886 (1). La présentation de la section le temps du paysage insiste sur le « caractère mobile et changeant, marqué par le cycle des saisons, le passage des années ou les transformations structurelles. On suit ses évolutions avec les travaux d’Anne-Marie Filaire et Thierry Girard pour l’Observatoire photographique national du paysage ou ceux de Bernard Plossu dans le cadre du chantier du Tunnel sous la Manche. » Lors de la parution de l’ouvrage de Bernard Plossu « 101 éloges du paysage français » en 2010, Gilles Mora écrivait dans l’introduction :

« Bernard Plossu, un des plus grands photographes français contemporains, est en train de renouer avec une tradition bien peu française, celle de la photographie de paysage. Sur un territoire naturel, celui de son propre pays, la France. Photographier le paysage n’a jamais constitué un enjeu important pour la photographie française. Ce sont plutôt les américains qui ont exploré cette tradition. Mais photographier le paysage rural est de moins en moins fréquent. Si quelques artistes se sont consacrés au paysage urbain (en particulier en Allemagne, avec l’école de Düsseldorf « ), peu, à notre époque, veulent s’intéresser à une nature calme : sans doute pensent-ils qu’elle n’est plus une réalité, tout au plus un mythe. Bernard Plossu prend les choses de façon plus simple : si, muni d’un appareil photographique allégé (petit format, objectif de 50mm normal, pellicule noir et blanc), on décide de contempler la France profonde du point de vue d’un marcheur, livré aux découvertes visuelles inattendues d’un paysage sans drame, heureux, négligé le plus souvent par des observateurs qui refusent d’en accepter l’évidence d’une beauté encore miraculeusement intemporelle, alors tout change. Le style refuse l’emphase, réduit la vision à des éléments simples, des lignes harmonieuses qui n’attendaient que leur révélation photographique. Devant ces images au comble de la simplicité expressive, on se dit : Mais oui, c’est encore comme cela, cela « résiste ». Comme s’il fallait le regard pacifié d’un photographe au comble de son art, porté par l’extraordinaire efficacité d’un langage simplifié, pour que nous puissions atteindre à la révélation contemporaine du paysage français dont, depuis le peintre Corot, seuls quelques grands artistes avaient retenu les leçons ».

Signalétique soignée pour guider le visiteur dans ce dédale d’images, éclairages pour gommer l’effet miroir des photos sous verre. Catalogue XXL affichant la volonté de se démarquer des habituels commentateurs du paysage, avec des textes de Bruce Bégout et François Bon. Les deux auteurs se retrouvent suite à leur complicité sur la plateforme de François Bon « le tiers livre » et lors de la journée « Arts &Pratiques Urbaines » en mai 2016, à l’ENSPAC.   

Sous-titrée « une aventure photographique 1984-2017 » l’accrochage agrège des auteurs, des collectifs, des œuvres uniques et des séries. Des photos de Doisneau en couleur, du noir & blanc argentique, du 24×36 à la chambre, de la vidéo au numérique tous les registres s’emmêlent à l’exception des flux internet.  L’intitulé de travail qui restera celui du texte des commissaires « nous verrons un autre monde »  mettait l’accent sur le regard, celui qui instaure un paysage et qui évoluera vers la notion de territoire. Les territoires ajoutent aux paysages un dimension liée à la construction sociale des espaces. A la vision de l’oiseau -prise de vue aérienne- qui a prévalue jusque dans les années 80 succède la présence de l’opérateur au sein du paysage devenu territoire par la grâce des aménageurs. La bien-nommée DATAR s’illustre en imposant cette dénomination par le double jeu de son acronyme (Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale ) en opposition avec l’objet ,de la Mission photographique qu’elle initie en 1984, de « représenter le paysage français des années 1980 ».

Alain Roger dans l’ouvrage collectif « La théorie du paysage en France (1974-1994) » rappelle ce que le paysage doit à l’appareil photographique :

c’est que cet appareil de photo dont on serait en droit d’attendre une prestation technique est en fait l’outil idéal pour matérialiser ce concept de paysage. Il est une construction destinée à restituer cette fiction et n’existe qu’à travers elle. En fait, c’est la conception de l’espace « renaissant » qui s’est trouvée matérialisée, mécanisée, quelques siècles après par cet appareil photo qui soumet l’espace à son point de vue, à ses codes. Un point de vue imaginaire qui fait de l’homme le centre du monde.

Mais on peut s’interroger sur un intitulé excluant le photographe. Le sous-titre « une aventure photographique » souligne le caractère incertain et imprévisible de la pratique de la photo durant la période concernée 1984-2017. Le « paysage » même revendiqué national n’existe que par le regard des photographes.  La réflexion d’Alain Roger conserve toute son actualité. Le rapport appareil photo-paysage n’est pas non plus interrogé dans l’exposition. Le paysage est donnée comme une évidence photographique légitimée par les autorités commanditaires.

Google street view ouvre de nouvelles perspectives de vision paysagère, comme l’a montrée Caroline Delieutraz dans le projet intitulé Deux visions : 62 photos sur deux colonnes avec à gauche des reproductions du livre « La France », de Raymond Depardon ; à droite les mêmes lieux identifiés sur Google Street View par Caroline Delieutraz.

Que dire de l’absence du photographe français, dont le livre « Une France vue du ciel » figure en bonne place dans les bibliothèques qui ne comptent parfois que ce « beau livre » de photos dans les rayonnages. Témoin d’une France vue d’en haut où la mosaïque territoriale est traité en palette de couleurs abritant un patrimoine de châteaux et de monuments historiques.
On peut relever des absences plus étonnantes, comme les photographes marcheurs de Tendance floue pour Azimut ; de Guillaume Bonnel, fondateur du collectif L’Œil arpenteur ; Eric Bourret photographe-marcheur qui « arpente et enregistre le temps des paysages », Manolo Mylonas pour ses vues surréalistes de banlieue, Albert Bérenguier pour Le paysage autoroutier, Patrice Moreau et son regard d’équerre,… le panorama de la photo paysagère dépasse les limites de la commande.

Les réseaux sociaux favorisent la diffusion masssive d’images amateurs et autres. De Flickr à Facebook en passant par Instagram, Tumblr et tous les autres, de nombreux groupes traitent du paysage. Que ce soit dans la lignée de New Topographics : Photographs of a Man-Altered Landscape ou de projet innovant à l’instar du Waldoscope de Valery Levacher. Il s’agit de projet personnel hors des cadres institutionnels et de la commande publique. Actuellement le cnap a lancé  son opération « Les Regards du Grand Paris », 2016-2026.

Pour mémoire  » En mars 2010, le ministre a décidé de créer une mission de la photographie, structure légère d’impulsion et de coordination, rattachée à la direction générale des patrimoines. La mission, qui jouit d’une large autonomie au sein de la direction générale, travaille en liaison avec les divers services concernés. Elle est ainsi en capacité de constituer un véritable point d’entrée au sein du ministère pour l’ensemble des acteurs publics et privés, professionnels ou détenteurs de fonds et tous ceux qui constituent la vitalité et la diversité de l’écriture photographie du paysage français. » Mais le Journal des Arts titré le 6 janvier 2017 : Le ministère sonne le glas de la mission de la photographie. Fermé le ban. L’injonction paysagère semble s’être dissoute dans le flot des images diffusées.

Pour échapper aux clichés

Camera Retrica,  Philip Schmitt, designer intéressé par les relations entre technologie et société, invente un prototype nommé Camera Retrica. En effet, l’appareil est conçu pour éviter à son utilisateur de prendre des photos d’objets ou de vues, dont il  existe déjà trop de publication sur le web. Le système est décrit ainsi : Connecté grâce à un smartphone, l’appareil géolocalise et recherche en ligne le nombre de photos qui ont été prises à proximité, grâce à un serveur appelé « Node », en lien avec Flickr et Panoramio. La camera, quand à elle, balaie une superficie de 35×35 mètres autour de la position géolocalisée… Si l’appareil décide -après un certain seuil spécifique à chaque lieu- que trop de photos ont été réalisées au même endroit, il se rétracte et bloque le viseur. Il est alors impossible de prendre une photo. L’inventeur explique avoir voulu ainsi faire réfléchir les personnes sur la valeur et la pratique de la photo à notre époque:

« Maintenant que la photo numérique remplace la pellicule, prendre des photos ne coûte plus rien, et on se retrouve avec des flux infini d’images. Camera Retrica introduit de nouvelles limites, pour éviter que nous soyons débordés par ces images. Et ces limites peuvent susciter de nouvelles sensations, comme l’excitation d’être la première ou la dernière personne à photographier un lieu donné.« 
Une présentation d’images anonymes réalisées dans les cadres prédéfinis installés sur certains sites, normalisant les points de vue jugés les meilleur par les responsables du lieu, aurait permis d’introduire la photo vernaculaire très tendance. Pour preuve, devenue un loisir partagé, la photographie de paysage fait l’objet d’une publication intitulée : Le livre qu’il vous faut pour réussir vos paysages par Henry Carroll. De même, la carte postale à travers une industrie, naguère florissante, à travers de nombreux éditeurs historiques a véhiculé des clichés de paysage, qui de par leur prégnance dans l’imaginaire populaire aurait pu trouver une mention dans l’exposition. Peut-être faut-il y voir une allusion dans la projection des prémices de l’Atlas des Régions Naturelles d’Eric Tabuchi qui en clôturant le parcours fonctionne comme une actualisation numérique des non-lieux. Marc Augé ,auteur des « Non-lieux », précisait qu’ils « créent de la contractualité solitaire ».

Atlas des régions naturelles- Eric Tabuchi

Parc Montsouris-Paris. photo Jacques Clayssen

à voir à la BnF jusqu’au 4 février, le site en lien, particulièrement soigné, restitue l’exposition pour ceux qui ne pourraient pas s’y rendre. Un programme de conférences autour de l’expo est proposé sur place.

Note

1-  » Une photographie est toujours plus saisissante qu’une description, si complète et si détaillée qu’elle soit : elle apporte au débat un témoignage d’une valeur incontestable ; fixe l’histoire si intéressante des torrents et des travaux de toute sorte qu’on y exécute ; fournit le moyen de conserver la physionomie vraie de la montagne aux diverses phases de sa restauration. La simple comparaison de ces images donne la mesure exacte des progrès accomplis et de ceux qu’on est en droit d’espérer pour l’avenir ; elle révèle parfois des faits inattendus et met en pleine lumière la puissance et l’efficacité des moyens employés contre les torrents »

Banquets d’été

Au cœur des Corbières, l’abbaye de Lagrasse accueille depuis 1995 Les Banquets du Livre, un rendez-vous important qui a rassemblé, du 4 au 12 août, des philosophes, écrivains, chercheurs et un public passionné autour du thème : «Penser, rêver, agir». Un programme riche de lectures du triptyque du Banquet D’Erri de Luca à l’Iliade en intégralité, vous avez bien lu, en intégralité. Virginie Clayssen imagine une relocalisation qui nous entraîne dans un parcours littéraire aux références qui combleront les amateurs de toponymes. Marcher par noms et par vaux.

Un village qui n’en fait qu’à sa tête

Auprès de Dieppe, en bord de mer, sur la falaise qui se dresse entre Pourville et Quiberville, Varengeville-sur-Mer n’en fait qu’à sa tête. Les autres villages se groupent autour de leur église, celui-ci a construit la sienne au bord de la falaise. On cherche une place, un centre, une rue principale. Peine perdue, la route serpente, on passe devant une épicerie, puis une boulangerie – essayez sa tarte normande -, une pharmacie, une boucherie, installées dans autant de maisons plus ou moins proches de la route, mais qui, pour une raison mystérieuse, ne parviennent pas à transformer celle-ci en rue.

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Vous cherchez la plage ? Suivez le panneau « la mer », et engagez-bientôt sur une route si étroite que l’on souhaite très fort n’y croiser personne, et qui descend, sinueuse, entre les doubles-haies jusqu’à l’apparition, en un V parfait, d’un triangle bleu où se superposent mer et ciel, fiché dans la verdure.

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Comment un Apache, arrivant dans cette contrée, aurait-il nommé cette plage ? Le linguiste et anthropologue Keith Basso, dans le livre superbe réédité en 2016 aux éditions Zone Sensible, « L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert », montre qu’un nom de lieu apache fait allusion à des caractéristiques de ce lieu, mais toujours selon le point de vue de l’ancêtre qui, le premier, observant ce lieu depuis un endroit précis, s’est donné la peine de le nommer. Ainsi se transmet par le lieu une histoire qui l’inscrit dans une dimension généalogique.

« Le chemin descend entre les falaises vers l’eau qui va et vient » pourrait convenir, si l’ancêtre avait souhaité marquer son intérêt pour les marées, la pêche à pied, la côte. « Navires en partance pour une destination lointaine » mettrait plutôt l’accent sur la double proximité du port de Dieppe et du manoir de Jean Ango, l’armateur normand qui se laissa convaincre par les frères Parmentier, Jean et Raoul, de les envoyer, en 1529, à bord de deux navires, la Pensée et le Sacre, vers Sumatra.

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 Ils furent les premiers français à croiser le cap de Bonne Espérance, et atteignirent Sumatra, mais moururent tous les deux, probablement de fièvre typhoïde. Leurs navires rentrèrent à bon port, leur équipage décimé, et ne rapportant qu’une très faible quantité de poivre. Avaient pris place sur la Pensée six Indiens abandonnés par des Portugais sur l’île de Sainte Hélène.
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Un repaire de corsaires

Si le Banquet du Livre s’était tenu au Manoir d’Ango à Varengeville et non à l’abbaye et dans le village de Lagrasse, parions que Patrick Boucheron se serait bien amusé à peupler, pour le plus grand plaisir de son auditoire, une « histoire mondiale de Varengeville » des noms des capitaines auxquels Ango confia ses navires :

Giovanni_di_Pier_Andrea_di_...Allegrini_Francesco_btv1b6700377z-e1502971844749Giovanni da Verrazzano, qui découvrit Manhattan (où l’on trouve aujourd’hui un pont Verrazzano) et pensa un moment la nommer Angoulesme, contre toutes les règles de nommage apache ; Jean Fleury, à qui Ango devait sa fortune, car il lui rapporta le trésor de Guatimozin, dernier empereur aztèque, qu’il avait dérobé à l’Espagne en attaquant les caravelles envoyées du Mexique par Cortès. Car Jean Ango « arma pour la course »,  ayant obtenu du roi de France une lettre de marque lui permettant « de prendre et arrêter, ou faire prendre et arrêter par main forte et puissance d’armes les personnes, bien, navires, debtes et marchandises » des Portugais, « en quelque part et lieu qu’il les puisse trouver, terres et pays de notre obéissance ou autres ».

 

Cette participation des capitaines d’Ango à la course aurait pu être pour Patrick Boucheron l’occasion de faire effectuer aux convives du Banquet du Livre de Varengeville un saut dans le temps de presque 400 ans, celle de leur décrire le séjour qu’André Breton fit en 1927 au manoir d’Ango, qu’il mentionne, dans une notice autographe que le collectionneur belge René Gaffé lui avait demandé pour enrichir son exemplaire de Nadja, et où il raconte la genèse du livre : « Les deux première parties de Nadja ont été écrites au mois d’août 1927 à Varengeville-sur-mer. J’étais, à cette époque, le seul locataire du manoir d’Ango, ancien repaire de corsaires aménagé en hostellerie. »

Le manoir figure d’ailleurs dans Nadja. Extrait : « Je prendrai pour point de départ l’Hôtel des Grands Hommes, place du Panthéon, où j’habitais vers 1918, et pour étape le Manoir d’Ango à Varengeville-sur-Mer, où je me trouve en août 1927 toujours le même décidément, le Manoir d’Ango où l’on m’a offert de me tenir, quand je voudrais ne pas être dérangé, dans une cahute masquée artificiellement de broussailles, à la lisière d’un bois, où d’où je pourrais, tout en m’occupant par ailleurs à mon gré, chasser au grand-duc. (Était-il possible qu’il en fût autrement, dès lors que je voulais écrire Nadja?) »

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Tandis que Breton séjourne au manoir d’Ango, Nadja, qui s’appelle  en réalité Leona Delcourt, internée en urgence quelques mois après leur rupture, a été transférée dans l’asile de Perray-Vaucluse. Elle demeurera enfermée jusqu’à sa mort survenue,  comme celle de dizaines de milliers d’internés en psychiatrie, pendant la seconde guerre mondiale, probablement d’une épidémie de typhus aggravée par la faim. Jamais Breton ne lui rendit visite.
Caché dans la maison des fous

Un autre membre du mouvement surréaliste, Paul Eluard, fit, lui aussi, un séjour prolongé dans un asile pendant cette guerre, non pour s’y faire soigner, mais pour s’y cacher avec sa femme Nush . Didier Daeninckx, invité du Banquet du Livre de Lagrasse, fait figurer le couple dans son livre,  « Caché dans la maison des fous ».

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François Tosquelles brandissant une sculpture de Forestier

Cette maison des fous c’est l’hôpital de St Alban, en Lozère, où Lucien Bonnafé et François Tosquelles, médecins et résistants, se rencontrent en 1940.

“Saint-Alban fut un miracle, une incroyable ouverture à l’autre, dans un des endroits les plus reculés – ou abrités – de France. C’était l’idée qu’il fallait soigner l’asile autant que les personnes qui le fréquentent. C’était l’idée que «sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparaît». En 1941, François Tosquelles a beau n’avoir que 29 ans, il a un passé impressionnant de psychiatre qui a monté pendant les années de guerre civile des dispensaires sur le front, où il se servait des prostituées comme personnel soignant. Et quand il débarque à Saint-Alban, il n’a pas la tête dans les étoiles. Surgit une urgence : la faim. Dès 1940, apparaissent en effet des difficultés de ravitaillement. Et ce sont près de 2 000 personnes qu’il faut nourrir. Tosquelles ne se trompe pas d’urgence : tous les valides sont mobilisés. Dans cette région agricole mais isolée, les malades vont alors sortir, assurer le jardinage, le ramassage de pommes de pin, de champignons. Des liens se créent. A l’intérieur de l’asile, les femmes font des travaux de couture, de filage et de tricotage pour les paysans du village : ils servent de troc contre des produits alimentaires introuvables, dont le beurre. Et ce n’est pas tout : les malades échangent la ration alcoolique qui leur est octroyée contre des pommes de terre. De ce fait, Saint-Alban est l’hôpital psychiatrique français qui a compté le moins de décès dus à la famine. En France, 40 000 malades mentaux sont morts de faim entre 1940 et 1944.” – Libération – 19 juin 2015

St Alban fut l’un des lieux ou s’inventa ce que l’on a appelé plus tard la psychothérapie institutionnelle, et fut aussi le lieu où Eluard rencontre Auguste Forestier, interné de puis des années, qui réalise des sculptures en matériaux de récupération. La découverte chez Eluard de trois de ces sculptures par Jean Dubuffet le conduit à rendre visite à Forestier à  Saint Alban, alors qu’il commence à constituer sa collection d’art brut.

Une histoire mondiale de Lagrasse

Loin de la mer, dans les collines douces des Corbières, au milieu des vignes, dans un paysage qui rappelle la Toscane avec ses bouquets d’ifs, le village médiéval de Lagrasse se déploie inégalement sur les rives de l’Orbieu. Rive gauche, l’Abbaye, et un tout petit nombre de maisons. 

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Rive droite, l’un des “plus beaux villages de France” : halle, église, mairie, poste, restaurants, cafés et commerces, ruelles aux pavés inégaux, murs surmontés de feuillages. La rivière, paresseuse, est ralentie en amont, suffisamment pour que la baignade y soit aisée. Mais il est possible de se baigner en aval aussi, près du vieux pont, sous le regard lointain des touristes qui le franchissent à tout moment de la journée. Un ancêtre apache aurait-il pu nommer ce lieu : « Les rives s’abaissent légèrement et la rivière est calme » ?

Orbieu

Le petit cloître de l’abbaye, sur la rive gauche de l’Orbieu, n’est pas suffisamment grand pour accueillir en sécurité l’auditoire toujours plus nombreux venu écouter l’historien Patrick Boucheron, devenu un habitué du Banquet du Livre de Lagrasse, tout comme Jean-Claude MilnerRené Levy, Gilles Hanus. Il tournait en nous parlant,  l’an dernier, autour de l’arbre du cloître.boucheron-cloitre-optim

C’est sous la halle du village que Patrick Boucheron a esquissé cette année ce qu’il a nommé malicieusement «une histoire mondiale de Lagrasse », se donnant pour projet de « documenter le village de Lagrasse comme on documente un village du Ghana. » Il trace avec ses pas des cercles sous la halle, afin que chacun à son tour puisse mieux l’entendre et grimper dans le manège érudit et joyeux qui ouvre les curiosités, questionne et parfois exhorte.

à visionner https://www.youtube-nocookie.com/embed/GOGOM4UhWeo?rel=0

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Il est question dans l’extrait qui précède de Louis-Sébastien Mercier, l’auteur de l’An 2440, mais au fil des cinq interventions de Boucheron nous croiserons aussi Barthes, Thomas Mann, Al-Mutanabbi, Achille Mbembe, Jean-Noël Retières, Kracauer, Le Roman de Renart, Ptolémée, Ibn Battûta, Jean-Pierre Vernant,  la Chanson de Roland, Georges Duby, Grégoire de Tours, Pierre Michon, François-Xavier Fauvelle, Vasco de Gamma, Al Idrissi, Umberto Eco, Erasme, Guillaume Budé, Louis Marin, Michel Butor,  Jean Turc, Charles Cros et ses frères, Pierre Senges,  Emanuele Coccia et j’en oublie.

Le lendemain du dernier jour du Banquet, je m’éveille très tôt, avant l’aube. Je me glisse dans la nuit fraîche, passe le Pont-Vieux, tourne à gauche vers l’abbaye.

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De loin me parviennent des éclats de voix. Je m’approche. Sous la tente, pleine hier soir lorsque a commencé la Nuit de l’Iliade, une quinzaine de personnes est toujours là pour écouter les lecteurs qui se succèdent toutes les dix minutes. Je prends place et me laisse bercer par le texte. C’est au tour de Mathieu Potte-Bonneville de poursuivre le récit.  Pris dans l’action, il pousse un cri qui en réveille quelques uns. Patrocle va-t-il convaincre Achille de lui laisser emprunter ses armes pour aller combattre les Troyens qui menacent de mettre le feu à leurs navires ? Un coq chante. Patrocle n’en a plus pour longtemps. Le soleil se lève. 

Texte et photos Virginie Clayssen
initialement publié sur le blog clayssen.paris 

Entre prière et ode – Franck Ancel

La librairie Mazarine,  présente jusqu’au 24 juin une exposition de Franck Ancel.  Un projet multimédia qui s’ancre à la frontière franco-espagnole sur Cerbère et ses environs.

Ce territoire frontalier, qui dit frontière disait avant l’espace Schengen, contrebande et par conséquent chemins de montagne qui évitent les douanes.

vue Google map de Portbou

« En 1998, Franck Ancel découvre simultanément sur la frontière franco-espagnole l’hôtel le Belvédère du Rayon vert, à Cerbère, et Passages le monument de Dani Karavan à Portbou… »*

Hôtel Le Belvédère du rayon vert à Cerbère

Puis de rebond en écho, au fil des années le projet embarque Vila-Matas, Frédéric Kiesler, Marcel Duchamp et Walter Benjamin.

« En 2004, Franck Ancel lit dans Passages de Dani Karavan un extrait du Labyrinthe d’Odradek, de Vila-Matas. »*

Odradek est un mot que l’on trouve dans la nouvelle inachevée de Kafka Le souci du père de famille .
[Ce mot inventé a donné lieu a de multiples interprétations, il désigne à la fois une poupée et un prodige tombé du ciel, une mécanique de l’horreur et une étoile, une figure du disparate et un microcosme ; en somme, le modèle réduit de toutes les ambiguïtés d’échelle de l’imaginaire, car selon Walter Benjamin « Odradek est la forme que prennent les choses oubliées. »] Description issue de Liminaire.

 

Dani Karavan-Passages- photo Jaume Blassi

 

 

Ce projet généré par un lieu, des passages et des échos artistiques se matérialise sous la forme d’une application pour mobile : Chess-border, téléchargement gratuit sur l’App Store ou sur Google Play, en cinq langues. L’appli enrichit l’écoute sur le Vinyle, en vente à la librairie, d’extraits de la lecture du livre de Vila-Matas par Franck Ancel et d’une spirale sonore réalisée par Vincent Epplay à partir de sirènes.

capture écran de Chess-border

Chess-border, titre polysémique, joue sur les mots : jeu d’échec et frontière respectivement pour chess et border en anglais qui en mot composé désigne le plateau de jeu. Particulièrement soignée, l’appli permet d’appréhender la globalité de l’oeuvre grâce à une interface efficace. Le plus techno, un damier d’échec qui se modélise sur les Pyrénées en géolocalisation. Vous pourrez en profiter lors de la marche que nous vous proposons sur les pas de Walter Benjamin :

Parcours

depuis le hameau du Puig del Más. En grimpant dans les vignes, puis par d’anciens chemins en balcon, vous marcherez au milieu d’une végétation assez dense mais relativement rase.
Suivre le balisage Jaune du « Sentier Walter Benjamin« , qui coïncide également avec un ancien chemin de contrebandiers et avec la Route Lister, jusqu’à la Tour de Querroig.
Un chemin en balcon, après être passé sous la ligne à Haute-tension amène à la frontière franco-espagnole. Le retour depuis la Tour de Querroig se fait par un chemin de crête. le panorama est superbe.

Distance de Banyuls à Portbou : 14,45km, prévoir une durée de 5h30 en comptant une pause d’une heure.  Le chemin culmine à 745m d’altitude.

A Portbou, une visite de l’immense gare s’impose avant de rejoindre le cimetière marin.

*extraits du texte au recto de la pochette du Vinyle en vente sur place – voir repro ci-dessous

verso de la pochette du Vinyle

                                           Librairie Mazarine, 78 rue Mazarine, Paris 6

Sur les pas de Pierre Lambert à Woluwe

Le parcours artistique d’Alain Snyers questionne l’art action, les gestes dans l’espace public, les processus de communication par l’image et les manoeuvres artistiques engagées dans l’urbanité. Membre du groupe Untel, Alain Snyers a développé une activité artistique personnelle foisonnante comme en témoigne sa dernière publication chez L’Harmattan : Le récit d’une œuvre 1975-2015.

C’est en Belgique sur les communes de Woluwe-St-Pierre et Woluwe-St-Lambert qu’il a articulé un projet original de promenade urbaine. Dans le cadre de la manifestation Alphabetvilles pour La Langue Française en Fête, Alain Snyers a coordonné un ensemble d’événements à travers un parcours composé de 4 circuits urbains autour d’un personnage imaginaire Pierre Lambert.

« Sur les traces de Pierre Lambert- par son biographe autoproclamé Alain Snyers », l’artiste nous convie à une visite des sites fréquentés par son personnage. De succulents textes décrivent à travers les âges de la vie du personnage les différents lieux de cette géographie bien réelle revisitée par les facétieux détails de son histoire.

L’ensemble du dispositif, y compris la biographie complète de Pierre Lambert sont consultables à l’adresse suivante : https://www.alphabetvilles.com/sur-les-traces-de-pierre-lambert.

Le document de présentation explique l’opération : L’axe principal d’ALPHABETVILLES est la réalisation d’un décor urbain de mots « Sur les traces de Pierre Lambert », un parcours traversera le territoire des deux communes en reliant 26 “stations” correspondant aux 26 lettres de l’alphabet. A chaque étape, une lettre « grand format » servira de fil rouge pour raconter l’histoire de ce personnage imaginaire, Pierre Lambert, qui aurait vécu dans les deux communes. Le parcours sera notamment fléché par des panneaux signalétiques détournés par l’artiste Alain Snyers.

Une découverte urbaine par une marche décalée qui confère une existence imaginaire à des lieux d’intérêts locaux. Les acteurs associatifs et des collectifs d’artistes contribuent à la diversité de la manifestation qui s’est déroulée du 18 au 26 mars 2017. Le projet agrège un ensemble de propositions qui de la carte avec parodies publicitaires aux panneaux d’affichage utilise tous les attributs de la communication événementielle urbaine.

 

John Brinckerhoff Jackson, l’érudit amateur

La publication du n°30 de la revue « Les carnets du paysage » dédié à John Brinckerhoff Jackson a précédé l’ouverture de l’exposition « Notes sur l’asphalte, une Amérique mobile et précaire, 1950-1990 » au Pavillon Populaire, à Montpellier.

L’exposition présente près de deux cents photographies de six chercheurs américains dont la réputation scientifique, dans les domaines de l’architecture, de l’urbanisme et du paysage, est acquise sur le continent américain : Richard Longstreth, Donald Appleyard, Chester Liebs, John Brinckerhoff Jackson, Allan Jacobs et David Lowenthal. De 1950 et 1990, ils ont parcouru les routes des Etats-Unis et immortalisé les paysages urbains ou ruraux.

John Brinckerhoff Jackson (1909-1996), historien et théoricien du paysage américain, se définissait lui-même comme « une sorte de touriste professionnel », explorant les territoires. Bien que né à Dinard et élevé principalement en Europe, ce personnage majeur de l’étude des paysages n’avait pas en France la notoriété attachée à son nom.

Ses conceptions des paysages et ses approches sur le terrain ne correspondaient en rien aux pratiques et traditions universitaires. Il avait fondé et dirigé pendant 17 ans la revue « Landscape » qui publia les textes du gotha de l’architecture et de l’urbanisme. Bien qu’enseignant dans de prestigieuses universités américaines, l’homme se considérait comme un amateur éclairé. Motard, il parcourait les contrées pour y photographier en ektachrome les signaux faibles de la présence humaine et les impacts de la mobilité humaine. Auteur de quelques 5000 photos documentant ses recherches, il utilisait la photo comme note, même si parfois il dessinait les paysages qu’il observait avec une acuité rare.

John B. Jackson plaçait ses observations sous le régime des « sceneries » et de « l’hodologie » plutôt que des « landscapes » et « walkscapes ».

Il insiste dans ses notes sur ces choix. Le paysage est ce qui est produit quand une société entreprend de modifier son environnement à des fins de survie ; alors que scenery désigne ce que nous allons voir et apprécier.

Gilles Deleuze, dans son cours sur la Vérité et le temps, s’interroge pour répondre par une synthèse performante « Qu’est qu’un espace hodologique ? C’est un espace vécu, dynamique, défini par des chemins – d’où son nom – des buts, des obstacles ou des résistances, des retours, bref, par une distribution de centres de forces. » c’est ce qui caractérise l’approche de Jackson, les tensions humaines et les interactions avec les lieux. Il préférait se préoccuper des similarités que des différences.

Abondamment illustré, Les carnets du paysage brossent le portrait d’une vie multiple. Photographe au talent affirmé, Jackson compose les scènes en centrant son sujet, il ne descendait pas de toujours de moto pour saisir rapidement des images d’une réflexion in situ dont on repère les spécificités dans des corpus photographiques ultérieurs. Les textes de son ami Chris Wilson, de Gilles A. Tigerghien et de Jordi Balesta expliquent ce qui singularise la démarche de Jackson. Ces conférences clefs sur paysage et environnement, paysage habité et hodologie offrent aux lecteurs un aperçu des réflexions qui allaient ouvrir la voie aux landscape studies.

J. B. Jackson. Chapel of San Antonio de Cieneguilla in La Cienega-New Mexico-1982

Pour les lecteurs qui s’intéressent à la pratique photographique de Jackson, ils devront se reporter au texte de Jordi Ballesta, spécialiste de l’œuvre photographique de Jackson, par ailleurs co-commissaire de l’exposition de Montpellier avec Camille Fallet, publié dans la revue L’Espace géographique 2016/3, sous l’intitulé « John Brinckerhoff Jackson, au sein des paysages ordinaires. Recherches de terrain et pratiques photographiques amateurs. »