Banquets d’été

Au cœur des Corbières, l’abbaye de Lagrasse accueille depuis 1995 Les Banquets du Livre, un rendez-vous important qui a rassemblé, du 4 au 12 août, des philosophes, écrivains, chercheurs et un public passionné autour du thème : «Penser, rêver, agir». Un programme riche de lectures du triptyque du Banquet D’Erri de Luca à l’Iliade en intégralité, vous avez bien lu, en intégralité. Virginie Clayssen imagine une relocalisation qui nous entraîne dans un parcours littéraire aux références qui combleront les amateurs de toponymes. Marcher par noms et par vaux.

Un village qui n’en fait qu’à sa tête

Auprès de Dieppe, en bord de mer, sur la falaise qui se dresse entre Pourville et Quiberville, Varengeville-sur-Mer n’en fait qu’à sa tête. Les autres villages se groupent autour de leur église, celui-ci a construit la sienne au bord de la falaise. On cherche une place, un centre, une rue principale. Peine perdue, la route serpente, on passe devant une épicerie, puis une boulangerie – essayez sa tarte normande -, une pharmacie, une boucherie, installées dans autant de maisons plus ou moins proches de la route, mais qui, pour une raison mystérieuse, ne parviennent pas à transformer celle-ci en rue.

V-valleuse-e1502873026648

Vous cherchez la plage ? Suivez le panneau « la mer », et engagez-bientôt sur une route si étroite que l’on souhaite très fort n’y croiser personne, et qui descend, sinueuse, entre les doubles-haies jusqu’à l’apparition, en un V parfait, d’un triangle bleu où se superposent mer et ciel, fiché dans la verdure.

Cover_Basso_Site

Comment un Apache, arrivant dans cette contrée, aurait-il nommé cette plage ? Le linguiste et anthropologue Keith Basso, dans le livre superbe réédité en 2016 aux éditions Zone Sensible, « L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert », montre qu’un nom de lieu apache fait allusion à des caractéristiques de ce lieu, mais toujours selon le point de vue de l’ancêtre qui, le premier, observant ce lieu depuis un endroit précis, s’est donné la peine de le nommer. Ainsi se transmet par le lieu une histoire qui l’inscrit dans une dimension généalogique.

« Le chemin descend entre les falaises vers l’eau qui va et vient » pourrait convenir, si l’ancêtre avait souhaité marquer son intérêt pour les marées, la pêche à pied, la côte. « Navires en partance pour une destination lointaine » mettrait plutôt l’accent sur la double proximité du port de Dieppe et du manoir de Jean Ango, l’armateur normand qui se laissa convaincre par les frères Parmentier, Jean et Raoul, de les envoyer, en 1529, à bord de deux navires, la Pensée et le Sacre, vers Sumatra.

Capture-d’écran-2017-08-17-à-13.25.15-e1502969235705
 Ils furent les premiers français à croiser le cap de Bonne Espérance, et atteignirent Sumatra, mais moururent tous les deux, probablement de fièvre typhoïde. Leurs navires rentrèrent à bon port, leur équipage décimé, et ne rapportant qu’une très faible quantité de poivre. Avaient pris place sur la Pensée six Indiens abandonnés par des Portugais sur l’île de Sainte Hélène.
Manoir-dAngo.jpg
Un repaire de corsaires

Si le Banquet du Livre s’était tenu au Manoir d’Ango à Varengeville et non à l’abbaye et dans le village de Lagrasse, parions que Patrick Boucheron se serait bien amusé à peupler, pour le plus grand plaisir de son auditoire, une « histoire mondiale de Varengeville » des noms des capitaines auxquels Ango confia ses navires :

Giovanni_di_Pier_Andrea_di_...Allegrini_Francesco_btv1b6700377z-e1502971844749Giovanni da Verrazzano, qui découvrit Manhattan (où l’on trouve aujourd’hui un pont Verrazzano) et pensa un moment la nommer Angoulesme, contre toutes les règles de nommage apache ; Jean Fleury, à qui Ango devait sa fortune, car il lui rapporta le trésor de Guatimozin, dernier empereur aztèque, qu’il avait dérobé à l’Espagne en attaquant les caravelles envoyées du Mexique par Cortès. Car Jean Ango « arma pour la course »,  ayant obtenu du roi de France une lettre de marque lui permettant « de prendre et arrêter, ou faire prendre et arrêter par main forte et puissance d’armes les personnes, bien, navires, debtes et marchandises » des Portugais, « en quelque part et lieu qu’il les puisse trouver, terres et pays de notre obéissance ou autres ».

 

Cette participation des capitaines d’Ango à la course aurait pu être pour Patrick Boucheron l’occasion de faire effectuer aux convives du Banquet du Livre de Varengeville un saut dans le temps de presque 400 ans, celle de leur décrire le séjour qu’André Breton fit en 1927 au manoir d’Ango, qu’il mentionne, dans une notice autographe que le collectionneur belge René Gaffé lui avait demandé pour enrichir son exemplaire de Nadja, et où il raconte la genèse du livre : « Les deux première parties de Nadja ont été écrites au mois d’août 1927 à Varengeville-sur-mer. J’étais, à cette époque, le seul locataire du manoir d’Ango, ancien repaire de corsaires aménagé en hostellerie. »

Le manoir figure d’ailleurs dans Nadja. Extrait : « Je prendrai pour point de départ l’Hôtel des Grands Hommes, place du Panthéon, où j’habitais vers 1918, et pour étape le Manoir d’Ango à Varengeville-sur-Mer, où je me trouve en août 1927 toujours le même décidément, le Manoir d’Ango où l’on m’a offert de me tenir, quand je voudrais ne pas être dérangé, dans une cahute masquée artificiellement de broussailles, à la lisière d’un bois, où d’où je pourrais, tout en m’occupant par ailleurs à mon gré, chasser au grand-duc. (Était-il possible qu’il en fût autrement, dès lors que je voulais écrire Nadja?) »

Leona-e1502919220717
Tandis que Breton séjourne au manoir d’Ango, Nadja, qui s’appelle  en réalité Leona Delcourt, internée en urgence quelques mois après leur rupture, a été transférée dans l’asile de Perray-Vaucluse. Elle demeurera enfermée jusqu’à sa mort survenue,  comme celle de dizaines de milliers d’internés en psychiatrie, pendant la seconde guerre mondiale, probablement d’une épidémie de typhus aggravée par la faim. Jamais Breton ne lui rendit visite.
Caché dans la maison des fous

Un autre membre du mouvement surréaliste, Paul Eluard, fit, lui aussi, un séjour prolongé dans un asile pendant cette guerre, non pour s’y faire soigner, mais pour s’y cacher avec sa femme Nush . Didier Daeninckx, invité du Banquet du Livre de Lagrasse, fait figurer le couple dans son livre,  « Caché dans la maison des fous ».

tosquelles-forestier
François Tosquelles brandissant une sculpture de Forestier

Cette maison des fous c’est l’hôpital de St Alban, en Lozère, où Lucien Bonnafé et François Tosquelles, médecins et résistants, se rencontrent en 1940.

“Saint-Alban fut un miracle, une incroyable ouverture à l’autre, dans un des endroits les plus reculés – ou abrités – de France. C’était l’idée qu’il fallait soigner l’asile autant que les personnes qui le fréquentent. C’était l’idée que «sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparaît». En 1941, François Tosquelles a beau n’avoir que 29 ans, il a un passé impressionnant de psychiatre qui a monté pendant les années de guerre civile des dispensaires sur le front, où il se servait des prostituées comme personnel soignant. Et quand il débarque à Saint-Alban, il n’a pas la tête dans les étoiles. Surgit une urgence : la faim. Dès 1940, apparaissent en effet des difficultés de ravitaillement. Et ce sont près de 2 000 personnes qu’il faut nourrir. Tosquelles ne se trompe pas d’urgence : tous les valides sont mobilisés. Dans cette région agricole mais isolée, les malades vont alors sortir, assurer le jardinage, le ramassage de pommes de pin, de champignons. Des liens se créent. A l’intérieur de l’asile, les femmes font des travaux de couture, de filage et de tricotage pour les paysans du village : ils servent de troc contre des produits alimentaires introuvables, dont le beurre. Et ce n’est pas tout : les malades échangent la ration alcoolique qui leur est octroyée contre des pommes de terre. De ce fait, Saint-Alban est l’hôpital psychiatrique français qui a compté le moins de décès dus à la famine. En France, 40 000 malades mentaux sont morts de faim entre 1940 et 1944.” – Libération – 19 juin 2015

St Alban fut l’un des lieux ou s’inventa ce que l’on a appelé plus tard la psychothérapie institutionnelle, et fut aussi le lieu où Eluard rencontre Auguste Forestier, interné de puis des années, qui réalise des sculptures en matériaux de récupération. La découverte chez Eluard de trois de ces sculptures par Jean Dubuffet le conduit à rendre visite à Forestier à  Saint Alban, alors qu’il commence à constituer sa collection d’art brut.

Une histoire mondiale de Lagrasse

Loin de la mer, dans les collines douces des Corbières, au milieu des vignes, dans un paysage qui rappelle la Toscane avec ses bouquets d’ifs, le village médiéval de Lagrasse se déploie inégalement sur les rives de l’Orbieu. Rive gauche, l’Abbaye, et un tout petit nombre de maisons. 

Abbaye.jpg

Rive droite, l’un des “plus beaux villages de France” : halle, église, mairie, poste, restaurants, cafés et commerces, ruelles aux pavés inégaux, murs surmontés de feuillages. La rivière, paresseuse, est ralentie en amont, suffisamment pour que la baignade y soit aisée. Mais il est possible de se baigner en aval aussi, près du vieux pont, sous le regard lointain des touristes qui le franchissent à tout moment de la journée. Un ancêtre apache aurait-il pu nommer ce lieu : « Les rives s’abaissent légèrement et la rivière est calme » ?

Orbieu

Le petit cloître de l’abbaye, sur la rive gauche de l’Orbieu, n’est pas suffisamment grand pour accueillir en sécurité l’auditoire toujours plus nombreux venu écouter l’historien Patrick Boucheron, devenu un habitué du Banquet du Livre de Lagrasse, tout comme Jean-Claude MilnerRené Levy, Gilles Hanus. Il tournait en nous parlant,  l’an dernier, autour de l’arbre du cloître.boucheron-cloitre-optim

C’est sous la halle du village que Patrick Boucheron a esquissé cette année ce qu’il a nommé malicieusement «une histoire mondiale de Lagrasse », se donnant pour projet de « documenter le village de Lagrasse comme on documente un village du Ghana. » Il trace avec ses pas des cercles sous la halle, afin que chacun à son tour puisse mieux l’entendre et grimper dans le manège érudit et joyeux qui ouvre les curiosités, questionne et parfois exhorte.

à visionner https://www.youtube-nocookie.com/embed/GOGOM4UhWeo?rel=0

Capture-d’écran-2017-08-16-à-23.57.28-e1502920753991

Il est question dans l’extrait qui précède de Louis-Sébastien Mercier, l’auteur de l’An 2440, mais au fil des cinq interventions de Boucheron nous croiserons aussi Barthes, Thomas Mann, Al-Mutanabbi, Achille Mbembe, Jean-Noël Retières, Kracauer, Le Roman de Renart, Ptolémée, Ibn Battûta, Jean-Pierre Vernant,  la Chanson de Roland, Georges Duby, Grégoire de Tours, Pierre Michon, François-Xavier Fauvelle, Vasco de Gamma, Al Idrissi, Umberto Eco, Erasme, Guillaume Budé, Louis Marin, Michel Butor,  Jean Turc, Charles Cros et ses frères, Pierre Senges,  Emanuele Coccia et j’en oublie.

Le lendemain du dernier jour du Banquet, je m’éveille très tôt, avant l’aube. Je me glisse dans la nuit fraîche, passe le Pont-Vieux, tourne à gauche vers l’abbaye.

pont-reflet

De loin me parviennent des éclats de voix. Je m’approche. Sous la tente, pleine hier soir lorsque a commencé la Nuit de l’Iliade, une quinzaine de personnes est toujours là pour écouter les lecteurs qui se succèdent toutes les dix minutes. Je prends place et me laisse bercer par le texte. C’est au tour de Mathieu Potte-Bonneville de poursuivre le récit.  Pris dans l’action, il pousse un cri qui en réveille quelques uns. Patrocle va-t-il convaincre Achille de lui laisser emprunter ses armes pour aller combattre les Troyens qui menacent de mettre le feu à leurs navires ? Un coq chante. Patrocle n’en a plus pour longtemps. Le soleil se lève. 

Texte et photos Virginie Clayssen
initialement publié sur le blog clayssen.paris 

Entre prière et ode – Franck Ancel

La librairie Mazarine,  présente jusqu’au 24 juin une exposition de Franck Ancel.  Un projet multimédia qui s’ancre à la frontière franco-espagnole sur Cerbère et ses environs.

Ce territoire frontalier, qui dit frontière disait avant l’espace Schengen, contrebande et par conséquent chemins de montagne qui évitent les douanes.

vue Google map de Portbou

« En 1998, Franck Ancel découvre simultanément sur la frontière franco-espagnole l’hôtel le Belvédère du Rayon vert, à Cerbère, et Passages le monument de Dani Karavan à Portbou… »*

Hôtel Le Belvédère du rayon vert à Cerbère

Puis de rebond en écho, au fil des années le projet embarque Vila-Matas, Frédéric Kiesler, Marcel Duchamp et Walter Benjamin.

« En 2004, Franck Ancel lit dans Passages de Dani Karavan un extrait du Labyrinthe d’Odradek, de Vila-Matas. »*

Odradek est un mot que l’on trouve dans la nouvelle inachevée de Kafka Le souci du père de famille .
[Ce mot inventé a donné lieu a de multiples interprétations, il désigne à la fois une poupée et un prodige tombé du ciel, une mécanique de l’horreur et une étoile, une figure du disparate et un microcosme ; en somme, le modèle réduit de toutes les ambiguïtés d’échelle de l’imaginaire, car selon Walter Benjamin « Odradek est la forme que prennent les choses oubliées. »] Description issue de Liminaire.

 

Dani Karavan-Passages- photo Jaume Blassi

 

 

Ce projet généré par un lieu, des passages et des échos artistiques se matérialise sous la forme d’une application pour mobile : Chess-border, téléchargement gratuit sur l’App Store ou sur Google Play, en cinq langues. L’appli enrichit l’écoute sur le Vinyle, en vente à la librairie, d’extraits de la lecture du livre de Vila-Matas par Franck Ancel et d’une spirale sonore réalisée par Vincent Epplay à partir de sirènes.

capture écran de Chess-border

Chess-border, titre polysémique, joue sur les mots : jeu d’échec et frontière respectivement pour chess et border en anglais qui en mot composé désigne le plateau de jeu. Particulièrement soignée, l’appli permet d’appréhender la globalité de l’oeuvre grâce à une interface efficace. Le plus techno, un damier d’échec qui se modélise sur les Pyrénées en géolocalisation. Vous pourrez en profiter lors de la marche que nous vous proposons sur les pas de Walter Benjamin :

Parcours

depuis le hameau du Puig del Más. En grimpant dans les vignes, puis par d’anciens chemins en balcon, vous marcherez au milieu d’une végétation assez dense mais relativement rase.
Suivre le balisage Jaune du « Sentier Walter Benjamin« , qui coïncide également avec un ancien chemin de contrebandiers et avec la Route Lister, jusqu’à la Tour de Querroig.
Un chemin en balcon, après être passé sous la ligne à Haute-tension amène à la frontière franco-espagnole. Le retour depuis la Tour de Querroig se fait par un chemin de crête. le panorama est superbe.

Distance de Banyuls à Portbou : 14,45km, prévoir une durée de 5h30 en comptant une pause d’une heure.  Le chemin culmine à 745m d’altitude.

A Portbou, une visite de l’immense gare s’impose avant de rejoindre le cimetière marin.

*extraits du texte au recto de la pochette du Vinyle en vente sur place – voir repro ci-dessous

verso de la pochette du Vinyle

                                           Librairie Mazarine, 78 rue Mazarine, Paris 6

Sur les pas de Pierre Lambert à Woluwe

Le parcours artistique d’Alain Snyers questionne l’art action, les gestes dans l’espace public, les processus de communication par l’image et les manoeuvres artistiques engagées dans l’urbanité. Membre du groupe Untel, Alain Snyers a développé une activité artistique personnelle foisonnante comme en témoigne sa dernière publication chez L’Harmattan : Le récit d’une œuvre 1975-2015.

C’est en Belgique sur les communes de Woluwe-St-Pierre et Woluwe-St-Lambert qu’il a articulé un projet original de promenade urbaine. Dans le cadre de la manifestation Alphabetvilles pour La Langue Française en Fête, Alain Snyers a coordonné un ensemble d’événements à travers un parcours composé de 4 circuits urbains autour d’un personnage imaginaire Pierre Lambert.

« Sur les traces de Pierre Lambert- par son biographe autoproclamé Alain Snyers », l’artiste nous convie à une visite des sites fréquentés par son personnage. De succulents textes décrivent à travers les âges de la vie du personnage les différents lieux de cette géographie bien réelle revisitée par les facétieux détails de son histoire.

L’ensemble du dispositif, y compris la biographie complète de Pierre Lambert sont consultables à l’adresse suivante : https://www.alphabetvilles.com/sur-les-traces-de-pierre-lambert.

Le document de présentation explique l’opération : L’axe principal d’ALPHABETVILLES est la réalisation d’un décor urbain de mots « Sur les traces de Pierre Lambert », un parcours traversera le territoire des deux communes en reliant 26 “stations” correspondant aux 26 lettres de l’alphabet. A chaque étape, une lettre « grand format » servira de fil rouge pour raconter l’histoire de ce personnage imaginaire, Pierre Lambert, qui aurait vécu dans les deux communes. Le parcours sera notamment fléché par des panneaux signalétiques détournés par l’artiste Alain Snyers.

Une découverte urbaine par une marche décalée qui confère une existence imaginaire à des lieux d’intérêts locaux. Les acteurs associatifs et des collectifs d’artistes contribuent à la diversité de la manifestation qui s’est déroulée du 18 au 26 mars 2017. Le projet agrège un ensemble de propositions qui de la carte avec parodies publicitaires aux panneaux d’affichage utilise tous les attributs de la communication événementielle urbaine.

 

John Brinckerhoff Jackson, l’érudit amateur

La publication du n°30 de la revue « Les carnets du paysage » dédié à John Brinckerhoff Jackson a précédé l’ouverture de l’exposition « Notes sur l’asphalte, une Amérique mobile et précaire, 1950-1990 » au Pavillon Populaire, à Montpellier.

L’exposition présente près de deux cents photographies de six chercheurs américains dont la réputation scientifique, dans les domaines de l’architecture, de l’urbanisme et du paysage, est acquise sur le continent américain : Richard Longstreth, Donald Appleyard, Chester Liebs, John Brinckerhoff Jackson, Allan Jacobs et David Lowenthal. De 1950 et 1990, ils ont parcouru les routes des Etats-Unis et immortalisé les paysages urbains ou ruraux.

John Brinckerhoff Jackson (1909-1996), historien et théoricien du paysage américain, se définissait lui-même comme « une sorte de touriste professionnel », explorant les territoires. Bien que né à Dinard et élevé principalement en Europe, ce personnage majeur de l’étude des paysages n’avait pas en France la notoriété attachée à son nom.

Ses conceptions des paysages et ses approches sur le terrain ne correspondaient en rien aux pratiques et traditions universitaires. Il avait fondé et dirigé pendant 17 ans la revue « Landscape » qui publia les textes du gotha de l’architecture et de l’urbanisme. Bien qu’enseignant dans de prestigieuses universités américaines, l’homme se considérait comme un amateur éclairé. Motard, il parcourait les contrées pour y photographier en ektachrome les signaux faibles de la présence humaine et les impacts de la mobilité humaine. Auteur de quelques 5000 photos documentant ses recherches, il utilisait la photo comme note, même si parfois il dessinait les paysages qu’il observait avec une acuité rare.

John B. Jackson plaçait ses observations sous le régime des « sceneries » et de « l’hodologie » plutôt que des « landscapes » et « walkscapes ».

Il insiste dans ses notes sur ces choix. Le paysage est ce qui est produit quand une société entreprend de modifier son environnement à des fins de survie ; alors que scenery désigne ce que nous allons voir et apprécier.

Gilles Deleuze, dans son cours sur la Vérité et le temps, s’interroge pour répondre par une synthèse performante « Qu’est qu’un espace hodologique ? C’est un espace vécu, dynamique, défini par des chemins – d’où son nom – des buts, des obstacles ou des résistances, des retours, bref, par une distribution de centres de forces. » c’est ce qui caractérise l’approche de Jackson, les tensions humaines et les interactions avec les lieux. Il préférait se préoccuper des similarités que des différences.

Abondamment illustré, Les carnets du paysage brossent le portrait d’une vie multiple. Photographe au talent affirmé, Jackson compose les scènes en centrant son sujet, il ne descendait pas de toujours de moto pour saisir rapidement des images d’une réflexion in situ dont on repère les spécificités dans des corpus photographiques ultérieurs. Les textes de son ami Chris Wilson, de Gilles A. Tigerghien et de Jordi Balesta expliquent ce qui singularise la démarche de Jackson. Ces conférences clefs sur paysage et environnement, paysage habité et hodologie offrent aux lecteurs un aperçu des réflexions qui allaient ouvrir la voie aux landscape studies.

J. B. Jackson. Chapel of San Antonio de Cieneguilla in La Cienega-New Mexico-1982

Pour les lecteurs qui s’intéressent à la pratique photographique de Jackson, ils devront se reporter au texte de Jordi Ballesta, spécialiste de l’œuvre photographique de Jackson, par ailleurs co-commissaire de l’exposition de Montpellier avec Camille Fallet, publié dans la revue L’Espace géographique 2016/3, sous l’intitulé « John Brinckerhoff Jackson, au sein des paysages ordinaires. Recherches de terrain et pratiques photographiques amateurs. »

Table ronde au Mac Val-2015

Une table ronde animée par Sabine Chardonnet-Darmaillacq, architecte DPLG, docteur en urbanisme et enseignant-chercheur à l‘Ecole nationale supérieure d’architecture Paris-Malaquais, impliquée dans de nombreuses recherches-actions sur la marche, réunissait le 12 septembre au MacVal les participants autour du thème « La marche comme nouvelle forme d’exploration des territoires ».

Lire la suite